The Art of Darkness - Tome 1

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Summary

Rien n’est éternel. Et il est temps que la Grande Guerre se termine. Les Peuples Libres lancent leur ultime assaut contre les terres de la Foi Ancestrale, dans l’espoir de réduire enfin à néant les abominations qu’elles abritent. Le Cercle de la Lune Noire, une assemblée de sorcières, est envoyée en représailles avec pour mission d'infiltrer les hauts-cercles des sociétés ennemies afin de les imploser et de reprendre le dessus. Quelle que soit l’issus des batailles, le destin des humains en sera changé à jamais.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : De Fers et de Feux

(PS : si le début du chapitre est au passé mais pas la suite, c’est parce qu’à la base j’avais tout écrit au présent mais j’ai finalement changé d’avis. Donc je passe tout au passé progressivement).

Si vous avez des critiques n’hésitez pas ! Je prends tout, c’est un premier jet.)

C’était une après-midi froide d’automne, très à l’est du continent, dans les Landes. Une bourrasque venue du nord s’était levée, dévalant les montagnes et sinuant dans les vallées. Les arbres frissonnaient, arbustes et herbes pliaient, les échines se glaçaient. Les Landes étaient comme une gigantesque bête qui se préparait à bondir… ou à fuir.

Ragnvald la senti, cette bourrasque. Et son instinct lui souffla qu’elle n’annoncait rien de bon. Un mauvais présage. Comme le disait la vieille Noiraude « aux abords du Sabbat, un souffle d’Hyperborée est compagnon d’infortune ». Une des nombreuses choses qu’elle lui avait appris, bien qu’il n’y croyait qu’à moitié. Même en tant que sorcier, il considérait les présages comme de simples superstitions farfelues pour justifier tout et n’importe quoi.

Les champs et les ventres ont été particulièrement fertiles cette année ? Le courant du sud l’a annoncé l’hiver dernier. Toutes les bêtes sont mortes ? Le vent avait tourné d’est en ouest. Toujours de bonnes justifications a posteriori.

Et pourtant, cette fois-ci, le présage lui paraissait presque alarmant. A moins que ce ne soit que le fruit de son imagination…

Il ne souhaitait plus qu’une chose à cet instant : se calfeutrer chez la noiraude et ne plus sortir avec ce froid polaire. Néanmoins, il se devait de rester là. La vieille était partie depuis plusieurs semaines déjà faire sa tournée dans les villages de leur région de la lande, et des provisions devaient leur parvenir. Il se voyait donc contraint de les réceptionner, ou la vieille lui tomberait dessus à bras raccourci.

Serrant un peu plus son manteau de fourrure contre lui en réprimant un nouveau frisson, il reporta son regard en direction de la forêt, au sud. A cette distance, et cette hauteur, les arbres à sa lisière d’ordinaire menaçants semblaient presque irréels, comme si Ragnvald se trouvait être un dieu admirant son bout de monde, s’apprêtant à le modeler à sa guise. Cette pensée le fit sourire légèrement, chassant les mauvais présages par un air de rêve.

Après quelques minutes de cette certaine contemplation, ses yeux se posèrent sur le village, un peu plus à l’est. Un village ? Presque un hameau. Quelques maisons posées là, dans cette longue étendue vide et à peine en relief, avec seulement l’église qui réhaussait le tout ; mais en fin de compte l’ensemble se trouvait pris au piège entre les hautes montagnes et la forêt. Un village parmi tant d’autres dans les Landes. Il n’en avait jamais vu aucun, mais la noiraude lui avait raconté. Elle voyageait beaucoup malgré son grand âge afin de prêter son aide aux habitants du pays en échange de quelques pièces, services ou objets ; et par conséquent avait vu beaucoup de choses. Elle était même allée à Châteauroc, dans le temps ! Toutefois, préférant le climat plus doux de la région et la tranquillité hors des grandes villes, elle était rentrée au village il y a trente étés passés. Depuis, régulièrement et comme les autres rares sorcières du pays, elle sillonnait les Landes afin d’apporter support religieux et soins. Et, lorsqu’il serait prêt, Ragnvald suivra sa voie.

Il s’imaginais déjà tous les voyages qu’il ferait une fois prêt à quitter ce bout de monde. Quitter les Landes, rejoindre Châteauroc quelques temps afin de découvrir la vie en grande ville et y approfondir ses connaissances occultes, prier aux Temples ; puis peut-être rejoindre une Assemblée ou bien partir pour Soufflevent, et prendre le large. Ou encore franchir la Forêt Noire, rejoindre les cités du sud, Peut-être même quitter le continent.

Cette pensée dirigée vers la ville côtière orienta ses yeux vers cette dernière, à tout au plus une trentaine de miles de là. La seule vraie ville des Landes. Quelques faibles lumières, des volutes de fumées sortant des cheminées, et quelques formes qui se distinguaient à l’horizon avant de se fondre dans l’océan. Tout ce qu’il pouvait voir depuis ses vallées. D’après la Noiraude, il s’agissait de quelques centaines de divers bâtiments agglomérés le long de la baie et un peu plus à l’intérieur des terres, et entourées de falaises du même nom. Elle aurait été bâtie il y a de cela plus de mille ans, dans la baie entre les rochers, afin d’en faire un point de pêche pour nourrir de poisson les environs. Mais, avec les siècles, la ville avait pris en habitants et en importance, jusqu’à devenir le point de passage incontournable pour traverser de l’Hyperborée à la Forêt Noire -ou l’inverse. La puanteur du poisson dans les rues, les ivrognes sur les quais, les bateaux transportant des richesses des quatre continents, les sacrifices dans les rues et les cadavres jetés dans la baie, plus d’histoires que la noiraude n’avait jamais pu en vivre… Plus que lui-même ne pourra en vivre… De quoi le faire rêver. Il ne connaissait que peu l’odeur du poisson, les marchands en apportant du frais étaient rares et ce genre de denrée coûtait cher. Et les sacrifices, ici au village, étaient bien trop rares. Seulement des mourants, brûlés ou égorgés. Mais quelle fête ! A chaque fois, tout le village se réunissait, dansait, chantait, priait. Un des seuls vrais divertissements des environs.

Un parfum équin empli ses narines, le tirant définitivement de ses rêveries importunes. Tous ses sens et ses pensées se dirigèrent en direction de la provenance de cette odeur, droit devant lui : le claquement des sabots sur l’herbe humide et mourante, le grincement des roues en bois creusant leurs sillons dans la terre molle, le teint brun d’une crinière de jument, l’odeur du crottin, et finalement à sa vue se dessine la cavalière. Sûrement la personne qu’il attend. Pour s’en assurer, il renifle bruyamment trois fois l’air ambiant, captant chaque relent provenant de la cargaison transportée par la visiteuse ; ainsi que de précieuses intuitions sur cette dernière. Elle sentait la mélancolie à plusieurs centaines de pas ! Peut-être qu’elle venait de perdre un proche ? “Qu’importe”. Il se décide à ne pas pousser plus loin ses investigations : une fois à son niveau et le chargement déposé puis rangé, il pourra enfin rentrer, se poser près du feu et replonger dans un bon livre avant de se laisser aller aux songes.

Il tape rapidement du talon dans la boue, s’impatientant. Un nouveau vent souffle, tout aussi froid que la bourrasque d’il y a un quart d’heure, mais plus insidieux, long. Il provoque un nouveau frisson chez le jeune sorcier.

Enfin, la colporteuse s’arrête à son niveau.

« C’toi mon petit qui récupère la commande de la vieille ? bougonna-t-elle dans sa barbe.

- Oui madame. Je suis son apprenti. »

Un frisson de crainte parcouru aussitôt le corps et l’âme de la femme, ce qui arrache un léger sourire au jeunot.

« Je… J’vais décharger pour vous, balbutia la colporteuse.

- Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider », répondit avec calme ledit apprenti, un sourire plus doux aux lèvres.

Alliant ainsi leurs efforts, ils sortent légumes et viandes séchées, bocaux et herbes importées du chariot de la transporteuse pour les ranger là où la Noiraude le désirait dans sa maison. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, la tâche est effectuée.

« Au revoir. » lança-t-elle à voix basse sans oser croiser à nouveau son regard, avant de chevaucher sa monture et de se lancer en direction du village.

Ragnvald regarde pendant quelques instants la femme s’éloigner de lui, avant de tourner les talons et d’entrer à nouveau chez lui. A peine y a-t-il posé les pieds qu’il claque la porte. Enfin tranquille, seul.

La chaumière de la noiraude est très vieille, mais très confortable. Un mélange de pierres, de torchis et de chaume un peu bancal, mais assez habilement assemblé pour résister aux intempéries depuis des siècles -et avec peu de rénovations ! Il faut dire aussi qu’ayant abrité plusieurs sorcières depuis sa construction, des forces occultes opèrent depuis bien longtemps en ces lieux, s’immisçant dans la pierre, ralentissant l’avancée implacable des ravages du temps.

A l’intérieur, de vieux meubles en bois grossièrement sculptés servent d’aménagement : une table tordue, des étagères remplies pour les unes de livres et pour les autres de bocaux étiquetés, trois grands coffres, et pour finir quelques placards où sont rangés diverses nourritures et objets. Des herbes séchées et des amulettes pendaient un peu partout, surtout dans l’espace de cuisine. Un chaudron et deux marmites en fonte sont posées près du feu, attendant de servir Dans l’une d’elles, un ragoût mijote, prêt à être dégusté.

A première vue, pour tout cowan, tout néophyte en sorcellerie, rien de frappant. Seuls ceux dont les sens savent où se poser peuvent distinguer cette modeste demeure des autres.

Le jeune sorcier se dirige vers la marmite sur le feu, trempe le bout de son doigt dans son contenu, porte ce dernier à ses lèvres. Il semble satisfait. Ses pas le mènent vers un placard qu’il ouvre et d’où il en sort un bol en bois. De retour au feu, il le remplit à ras-bord de ragoût avant de s’installer à la table. A l’aide d’un briquet à amadou, ses mains allument le chandelier en fer, découpent de bonnes tranches de pain de seigle et les place près de son plat. Enfin, le jeune homme s’attable et ferme les yeux. Les mains jointes en direction de la terre, il murmure machinalement sa prière du repas.

« Merci Ô grand Meloth, toi qui veille en ce bas-monde, de m’apporter en ce lieu et à cette heure ce repas. Bénis ceux qui ne sont plus pour que je survive un jour de plus, tiens-moi dans ton effroi loin du royaume d’en-deçà. Merci Ô grand Eviroth, toi qui veilles sur ceux qui ne sont plus, de me laisser vivre un jour de plus. Bénis ceux dont tu as pris l’âme afin que de leur corps je me nourrisse. Merci Ô grande Lilit, toi qui nous as offert la vie, de m’avoir permis d’exister dans le monde que tu as fait pour nous et de nous nourrir de ta chair. Bénis tous ceux qui sont et seront ici, que demain je les nourrisse, quand ceux d’hier m’ont nourri. Qu’il en soit ainsi. »

Malgré sa dévotion envers les dieux, Ragnvald n’est pas quelqu’un de très investi dans la prière. Ou plutôt peu à l’aise face à celle-ci. A chaque fois qu’il en récite une, il a l’impression de sentir le regard des Anciens se poser sur lui, mais pas de la manière dont il le souhaiterait. Il se sent épié, jugé pour s’abaisser à ce genre de flatteries pour s’attirer leur attention, leurs faveurs. Lui, à leur place, n’aurait sûrement pas aimé ça. Peut-être est-ce seulement ce qu’ils veulent ?

Toutes ces questions, cela fait un moment déjà que le jeune homme met tout en œuvre pour les écraser dans un coin de son esprit. Il n’a pas à se les poser. En ce bas monde, il y a bien des choses que l’on peut questionner, mais pas ce qui se trouve au-delà. Trop de questions mènent à l’Hérésie. Et il n’y a pas pire que les hérétiques.

Eimund. Un nom qu’il ne peut s’empêcher de se remémorer dès que ces questions reviennent trop. Elles ravivent des pensées toutes dirigées vers le vieil homme pendant parfois plusieurs heures, sans pouvoir y faire grand-chose. Les images défilent tandis qu’il avale une à une des louchées de ragoût. Les saveurs se mélangent aux échos. Le son du bois qui craque, l’odeur aigre du pain ; les cris et les bruits mouillés de la chair frappée, saignée, le goût fumé et noisette de la morille ; la « foule », des notes terreuses ; les flammes qui dévorent et hurlent plus fort encore, un fumet entêtant de gibier… Et la Noiraude, au milieu de tous les parfums, de toutes les effluves, sublimées par elles toutes.

Subitement, plus aucun goût. Rien. Ils s’estompent rapidement sur sa langue et dans sa gorge. La chaleur réconfortante du plat disparaît tandis que Ragnvald prend conscience que son bol est déjà vidé -bien trop vite à son goût-. Les souvenirs sont seuls à présents, libres d’emplir toute sa petite tête de jeune homme. Il ne veut pas.

Alors, il en reprend. Une fois, puis une autre. Et encore une autre.

Son estomac est plein à craquer, menaçant de tout régurgiter. Il grogne, comme un animal affamé. Heureusement, les souvenirs sont partis. Il n’a plus besoin de les couvrir de sauce pour ne plus les entendre. Mais, encore une fois, il a bien trop mangé. La vieille le grondera sûrement : ce n’est pas bon pour la santé de tant manger. Mais au moins, il prépare ses graisses pour l’hiver. Là, il a une excuse. Jusqu’au printemps.

La culpabilité le remplit, alors qu’il se sent déjà trop plein. Alors, il décide de tourner le dos à ces nouvelles idées noires en allant dormir cette fois. Quand il rêve, au moins, il a la paix. Son attrape-rêve l’aide bien à passer de bonnes nuits, quoi qu’il arrive.

Le sorcier se lève difficilement de table avant de se diriger, le pas lourd, en direction de son lit de paille et de s’y écrouler. Le soleil n’est même pas encore couché que le sommeil le gagne et qu’il sombre.

Une douleur dans le ventre l’expulse hors de songes tandis qu’il est en nage. Ragnvald se redresse vivement, une sensation de mal-être extrême fait pression sur son estomac. Des rots bruyants franchissent sa gorge, suivis de haut-le-cœur. Toujours dans les vapes, il se redresse non sans mal, tâtonne dans le noir en se cognant sur chaque meuble qu’il croise avant d’à temps atteindre la porte d’entrée et de l’ouvrir. Il vomit aussitôt sur la terre, juste à l’extérieur, tout le contenu de son estomac. Trois fois en tout. Merde, j’aurais vraiment pas dû m’empiffrer autant hier, il songe. Dans le noir, il peut distinguer grâce à un léger clair de lune la flaque. Il y voit presque ce qu’il a mangé la veille. L’odeur de bile mêlée à celle de la nourriture l’écœure.

Il se sied sur le sol de pierre en prenant de grandes respirations afin de reprendre ses esprits. Son estomac est vide, mais sa boule au ventre est encore plus présente.

Quelque chose ne va pas.

Mais quoi enfin ? Il n’en a aucune idée. L’angoisse est là, le prend par les tripes, serre son cœur si fort qu’il a l’impression qu’il va exploser, et pourtant, la nuit est calme. Un frisson parcourt son échine.

Après quelques minutes, même si l’angoisse s’amplifie, il se sent physiquement mieux et peut donc enfin se relever. Aussitôt, l’apprenti ferme la porte et se dirige à tâtons vers la table à repas. Il se cogne le petit orteil en passant contre le banc, et jure mille et une malédictions contre ce dernier. Enfin, après toutes ces péripéties, sa main agrippe le chandelier. De l’autre main, il saisit le briquet à amadou et l’allume.

Merde.

La veille, il avait oublié d’éteindre le chandelier avant de dormir. Il doit remplacer les bougies. Comme si j’avais que ça à foutre.

Guidé par la lumière du briquet, il fouille un placard et y récupère des bougies non sanctifiées, en place trois sur le chandelier avant de les allumer et d’éteindre le briquet. A l’intérieur de la chaumière, tout est calme. Normalement, en tant que sorcier, Ragnvald a une bonne vision nocturne. Son jeune âge la rend cependant moins performante, et le stress l’avait rendu trop agité pour qu’il puisse se concentrer pour correctement discerner son environnement dans l’obscurité quasi-totale.

Tout semble aller bien dans la maison. Rien d’inhabituel. Pourtant, ses mains se mettent à trembler : l’angoisse continue de monter, il risque de bientôt faire une crise. Qu’est-ce qui se passe-

D’instinct, ses yeux se dirigent vers la fenêtre qui donne vue vers l’est. Vers Soufflevent et l’océan. D’étranges lumières inhabituelles y brillent. Il est trop loin pour comprendre ce qu’il voit, d’ici ce ne sont que des points jaunes et rouges. Et des flash blancs/bleus sporadiques. Il n’a jamais rien vu de tel.

Etrangement, l’angoisse se calme aussitôt. Ce qui terrorise Ragnvald.

Elle ne s’est pas calmée car il n’y a pas de danger.

Seulement car, à présent, il sait d’où il viendra.

Dix minutes plus tard, la maison est scellée et le jeune sorcier se trouve immobile, sur le palier, un sac en toile rempli du nécessaire sur l’épaule. Les pieds dans la flaque de vomi, il hésite. Pris dans la précipitation, il n’a pas songé un instant au village. A ses parents qui s’y trouvent. Ses connaissances. Il s’était préparé pour s’enfuir en direction de la forêt ou bien des montagnes, tout pour échapper à ce qui approche.

Il ne ressent aucun avenir pour lui si jamais il se rend au village. Il en est persuadé, comme si le vent le lui soufflait à l’âme. Et dans un élan de lâcheté, Ragnvald est à deux doigts de s’enfuir. Pour toujours. Pour survivre. Ce serait si simple. Juste faire un pas vers le sud ou le nord, puis un autre, jusqu’à s’élancer et ne s’arrêter qu’une fois en sécurité.

Il se sent si faible, si indigne. Les larmes perlent au coin de ses yeux avant de couler sur ses joues. Je suis indigne.

Indigne.

Les dieux ne me le pardonneront jamais.

Et puis, ses parents. Cela fait longtemps qu’il ne les a pas vu. Ses visites s’étaient faites plus rares, tant il était concentré sur ses études. Ils lui manquaient. Il ne voulait pas continuer avec seulement leurs vieux souvenirs. Il ne pouvait pas.

Tout se bouscule dans sa tête, entre ses pensées et ses émotions. Il ne voit aucune issue à cette nuit. Aucune issue souhaitable.

Au même instant, un bruit puissant semblant provenir de Soufflevent retentit comme un coup de tonnerre dans la vallée. La distance l’a assez atténué pour qu’il n’en soit pas assourdissant, mais il n’en reste pas moins désagréable et glaçant. Jamais, dans sa courte vie, Ragnvald n’a entendu pareil son. Ça lui rappelle vaguement le frottement de la ferraille contre un métal, qu’il avait entendu quelques fois plus jeune lorsqu’il marchait près du forgeron du village. Mêlé à de très lointains airs de hautbois. Et également un… Hurlement. Ce sont les seules ressemblances qu’il peut identifier. Qu’est-ce qui serait capable de produire pareil cri... ?

Le hurlement retenti à nouveau, un peu plus fort cette fois. Un peu plus proche. Mais impossible de dire précisément combien de miles le séparent de son origine.

Il n’a plus le temps de penser. Rassemblant toutes ses forces, Ragnvald prend une profonde inspiration avant de finalement s’élancer en direction du village.

Une petite demi-heure sépare la maison de la Noiraude de la communauté. En courant assez vite et avec un rythme soutenu, à peine une dizaine de minutes suffisaient. Et là, le jeune homme est lancé à toute allure. Seulement, son sac l’alourdit et le sol est glissant à cause des pluies récentes. Il manque de tomber tous les trois pas ! Sa respiration est saccadée, désordonnée, propice aux poings de côté et à l’essoufflement. Le sorcier n’est même pas à mi-parcours qu’il n’a pas le choix et fait son premier arrêt d’une trentaine de secondes. Ses pensées sont trop désordonnées, il est dans l’émotion. Incapable de contrôler son corps. Il ne peut qu’avancer quand il le peut, contraint aux pauses fréquentes. Son regard oscille constamment entre les quelques lumières provenant du village et Soufflevent. Là, les lumières sont plus fortes. On dirait des flammes. C’est ça. Elle est en feu.

Des formes émettant des lumières non-naturelles se dessinent également à l’horizon. De plus en plus grosses. Des formes qui semblent flotter haut dans le ciel, des formes qu’il n’a jamais vu avant.

Un nouveau hurlement de métal résonne dans la nuit, plus fort, plus proche encore. Il semble provenir directement de ces choses dans le ciel.

Des monstres volants !

Le sang afflue dans ses veines, la douleur s’atténue, les foulées se raccourcissent jusqu’à cesser. Il n’est plus qu’à quelques centaines de pas du village. Des silhouettes humaines y sont visibles à présent. Vu la distance, il est néanmoins incapable de les identifier ou de distinguer ce qu’elles font.

J’y suis presque.

Un nouveau hurlement, grinçant, qui vrille dans ses tympans. Des cris en provenance du village.

Plus que quelques pas.

Pourtant, il n’avance plus. Ses jambes sont lourdes comme du roc, incapables de bouger. Il ne peut que rester là, à subir la vision des monstres qui approchent. Malgré l’obscurité, grâce aux lumières émises en faisceaux par endroits en-dessous de leur corps ovale, Ragnvald peut approximativement estimer leur distance. Au départ de la chaumière, ils paraissaient au niveau de Soufflevent -peut-être un peu moins. A présent, ils se situent probablement à une petite dizaine de miles seulement. Leur progression en est même visible à l’œil nu.

Un flash lumineux en provenance du sol, sous un des monstres, apparaît vivement. On aurait dit qu’une boule de flammes rouges et blanches géante venait de frapper la terre, balayant tout sur son passage. Le sorcier n’avait jamais rien vu ni entendu de tel. Des histoires sur des sorcières et des mages usant de puissants rituels pour évoquer un orage et faire frapper la foudre à un endroit précis, il en avait ouï, et bien d’autres tout aussi -voire plus encore- incroyables. Mais ce genre de choses… Peut-être une… “explosion” ? Certains de ses livres en parlent, mais il n’en a jamais vu en vrai. Toutefois, plus il y réfléchi, plus la description lue correspond dans son esprit à ce à quoi il vient d’assister.

Par tous les dieux… !

Trop absorbé par ce spectacle cauchemardesque qui s’offre à lui, il en oubliait que les monstres volants avancent toujours. Droit dans sa direction. Quand son esprit enregistre enfin l’information, son sang ne fait qu’un tour. Sans même s’en rendre compte, ses jambes se remettent en mouvement et il s’élance tout droit vers le village, où l’agitation est à présent tout à fait visible. Tout le monde y court dans tous les sens, tel des moutons paniqués n’ayant aucun berger pour les guider. Un puissant bruit retenti, mais différent des cris entendus jusqu’à présent. Tout aussi indescriptible pour un adolescent qui n’avait jamais quitté de sa courte vie sa vallée au milieu de nul-part.

Sa course ralentit, son attention se reporte vers la provenance du son : le lieu de l’explosion. Les monstres sont encore plus proches. Dans quelques minutes, l’un d’entre eux sera sûrement au-dessus du village ou presque. Le temps presse.

Ses foulées se font plus longue et enfin il pose un pied sur le chemin principal. Ragnvald tourne son regard dans toutes les directions, cherchant ses parents. Autour de lui, certaines personnes se réfugient dans l’église afin de s’y calfeutrer, d’autres continuent de courir sans choisir une réelle direction, puis les derniers déguerpissent en direction de la forêt ou des montagnes. Ce qu’il avait prévu de faire à peine quelques minutes plus tôt. L’envie de les rejoindre est très forte, mais à présent qu’il est ici, le sorcier ne peut pas repartir sans ceux qu’il est venu chercher. Alors, il s’attelle à cette tâche, non sans jeter fréquemment des coups d’œil aux formes qui continuent de se mouvoir. Enfin… Les monstres ne se “meuvent” pas réellement : à vrai dire, ils flottent presque simplement, sans faire de réel mouvement. Grâce à la lumière d’une nouvelle explosion un peu plus loin -mais bien plus proche que la première-, il peut se rendre compte que le bas des monstres est métallique. Comme du fer, ou de l’acier. Très étrange décidemment.

Il n’a pas le temps de se poser plus de questions sur le sujet de toute façon : ils sont presque là.

Désespéré, il finit par s’écrouler à genoux tandis que les larmes coulent le long de ses joues.

« RAGNVALD ! »

La voix de sa mère résonne dans le chaos de cette nuit d’apocalypse. Juste en face, à une centaine de pas. Son père à ses côtés, qui vient également d’apercevoir le jeune sorcier.

Manquant de tomber à nouveau, ce dernier se relève brusquement, plein d’espoir, et s’élance dans leur direction tandis qu’ils font de même.

Un nouvel éclair de lumière. Encore une explosion, bien plus proche cette fois.

J’y suis presque.

Il bondit et atterri dans leurs bras, tout en les entraînant au sol. Ils se serrent, partagent un sanglot, une chaleur.

Ils ont tellement de choses à-

Un nouvel éclair aveuglant les enveloppe. Une chaleur infiniment plus intense que celle qu’ils partagent les enveloppes, brûle leurs vêtements et les cheveux, fait bouillir le sang dans leurs veines, fondre leur chair, explose leurs os. Un vent d’une violence qu’ils n’ont jamais connu auparavant les projette dans un hurlement de feu, comme une sorte de coup de tonnerre. L’église se disloque, ses pierres étant projetées toutes dans la même direction et en grande partie réduites en poussières. Les toits en torchis sont réduits en cendre avant d’avoir le temps de s’envoler. Tous les bâtiments du village subissent le même sort. L’herbe à plusieurs centaines de mètres à la ronde est brûlée et soufflée.

Les vaisseaux survolant les Landes continuent inexorablement leur progression, leurs passagers les moins occupés profitant du spectacle.