PROLOGUE
Prologue -Montréal
Victoria
La neige tombe à gros flocons, recouvrant Montréal d’un blanc presque irréel. Les passants, emmitouflés jusqu’aux yeux, avancent en canard sur les trottoirs verglacés. Derrière ma vitre, je me sens coupée du monde, protégée par le silence ouaté qui s’installe quand il neige fort. Un silence que je sais temporaire, mais qui me donne envie de rester là, tasse chaude en main, à regarder.
Sur la table, mon ordinateur m’attend. La visio est prévue depuis des jours. Je l’ouvre et, en quelques secondes, trois visages familiers apparaissent.
— Vic ! s’exclame ma mère, déjà installée avec sa classe habituelle. Toujours tirée à quatre épingles, même lorsqu’elle fait les courses. Maquillage impeccable, coiffure irréprochable, tenue digne d’un cocktail mondain. Elle m’a toujours répété : « On sait jamais si tu croises quelqu’un que tu connais. Imagine si t’es habillée en mode “je sors du lit” ? Inconcevable. »
À côté d’elle, Valeria arbore un chignon parfait et un air radieux. Elle a laissé pousser ses cheveux pour l’occasion : le grand mariage de juin. Comme toujours, pas un cheveu ni une émotion qui dépasse. On dirait une pub vivante pour « future jeune mariée accomplie ». Enfin, mon aînée, Veronica, les cheveux en bataille et une tasse de café XXL entre les mains, ressemble à une version humaine du lundi matin. Je fronce les sourcils : elle a l’air pâlotte, fatiguée, ce qui n’est pas son genre.
— Alors, notre expatriée ? demande ma mère avec un large sourire. Tu survis au froid ou on doit déjà te rapatrier d’urgence ?
— Ça va, je gère, dis-je. Même si hier, j’ai failli perdre un orteil en allant acheter du lait.
Valeria éclate de rire.
— C’est ça, commence à t’habituer. Et puis, tu as déjà ton bûcheron pour te réchauffer, non ?
— Oui, enchaîne Veronica avec un clin d’œil appuyé. De préférence un qui sache empiler du bois et changer une roue sous la neige… genre Ethan. Je sens la chaleur me monter aux joues.
— On ne parle pas de ça, dis-je, en me réfugiant derrière ma tasse.
Veronica ne sourit plus vraiment. Elle se redresse légèrement.
— Écoute, Vic… je dis pas ça pour te casser les pieds, mais… en janvier, tu rentres en France pour ta licence 3. Et moi, je veux pas avoir à te ramasser à la petite cuillère si ça se passe mal.
Je reste muette.
— C’est juste que… trois mois, c’est court. Et les relations à distance, c’est pas simple, reprend-elle, la voix douce mais ferme. Je veux être sûre que tu sais dans quoi tu t’embarques.
Ma mère acquiesce discrètement, Valeria hoche la tête comme si elle était d’accord sur toute la ligne.
Et moi… j’ai juste envie de couper la connexion.
— Sérieusement… je vous ai pas appelées pour ça, soupiré-je. J’ai déjà mal à la tête, et là, c’est en train de devenir un interrogatoire.
— On s’inquiète, c’est tout, répond Veronica.
Je passe une main dans mes cheveux, agacée.
— Je sais pas comment gérer, ok ? Alors arrêtez de me demander si c’est le bon ou pas. J’en sais rien.
Un silence un peu gêné s’installe, que je brise volontairement en changeant de sujet.
— Bref… mon stage de six mois en France est validé. Marketing, commerce international, mais… pas dans la boîte des Alliata.
Le silence tombe. Ma mère cligne des yeux, puis croise les bras.
— Pourquoi pas ?
— Parce que je veux éviter toute la pression familiale, réponds-je.
— La pression ? répète-t-elle, comme si le mot était une insulte.
— Oui. Je veux faire mes preuves ailleurs, sans piston.
Robert, hors champ mais visiblement présent, lance :
— Tu perds du temps, Victoria.
Je souffle par le nez. La discussion va mal tourner si je continue.
Valeria esquisse un sourire gêné, Veronica boit une gorgée.
— On en reparlera, glisse ma mère d’un ton qui sonne comme une menace douce.
On dérive sur des sujets plus légers, anecdotes de mariage, blagues sur mes habitudes canadiennes. Quand l’appel se termine, le silence retombe dans l’appartement. Cette fois, il pèse.
Je ferme l’ordinateur et reste là, les mains posées sur le clavier. Mes pensées dérivent vers Ethan, comme toujours. Trois mois. C’est tout ce qu’on a eu. Mais trois mois intenses, évidents, comme si rien ne pouvait s’arrêter. Il a cette façon de sourire comme s’il me comprenait sans que je parle. Cette manie de me glisser « Viens là » d’une voix grave qui ne laisse pas le choix.
Je revois nos soirées d’hiver, les balades main dans la main, les cafés improvisés, les silences confortables. Mais depuis que j’ai parlé de Bordeaux, il esquive. Change de conversation. Et moi, j’ai préféré croire que c’était juste sa façon de gérer.
Ce matin, j’ai compris. On arrive à la fin.
Ethan
Elle enfile son manteau, celui de notre toute première rencontre. Je m’en rappelle comme si c’était encore là.
C’était dans un bar du Vieux-Port, une nuit de tempête comme on en connaît peu, même ici. La neige tombait de travers, poussée par un vent si violent qu’il faisait trembler les vitres. La plupart avaient fui au chaud, mais moi je restais planté au comptoir, devant une bière trop tiède. Je n’avais aucune envie de rentrer. Pas encore. Et puis, elle est entrée. Les cheveux plaqués par la neige, le manteau trempé, les joues mordues par le froid… mais ce qui m’a frappé, c’est qu’elle riait. Pas un sourire de façade, pas une politesse forcée, non. Un rire entier, clair, presque provocant face à la tempête. On aurait cru qu’elle la narguait.
Je l’ai regardée retirer ses gants maladroitement, secouer ses cheveux, s’installer à une table comme si l’endroit avait toujours été le sien. Il y avait chez elle une évidence, une manière de prendre l’espace sans demander la permission.
Je ne sais plus comment on a parlé d’abord. Peut-être que je lui ai filé un café trop chaud, ou alors qu’elle m’a juste demandé une serviette pour ses cheveux mouillés. En tout cas, ce dont je me souviens, c’est qu’au bout d’à peine une heure, j’avais déjà l’impression qu’on se connaissait depuis toujours. On a parlé de tout et de rien. De ses études, de mon travail qui m’écrasait, de musique, de voyages. Elle m’a confié qu’elle venait de Bordeaux, que Montréal était une première. Elle a évoqué sa famille avec une tendresse qui donnait envie de les rencontrer.
Quand elle a ri à l’une de mes blagues, franchement médiocre, j’ai su que je voulais la revoir.
Et maintenant… je la regarde fermer sa valise. Ses gestes sont rapides, nets, comme si s’arrêter lui ferait trop mal. Mais je la connais trop bien : c’est sa façon de se protéger. Si elle ralentit, elle pensera à tout ce qu’elle laisse… à tout ce qu’on laisse derrière nous.
J’ai envie de lui dire que je vais venir, que la distance ne sera rien. Mais je ne peux pas. Je sais ce que ça coûte, une relation à distance. Je l’ai déjà fait. Je préfère ce qu’on a vécu à ce qu’on aurait pu abîmer.
Le klaxon du taxi résonne en bas, étouffé par la neige.
Je m’approche d’elle et caresse doucement ses cheveux. Elle sourit un peu, mais je vois bien qu’au fond, elle n’est pas heureuse.
— On se parlera, hein ? dit-elle doucement.
— Bien sûr.
Je prends sa valise, elle attrape son sac. On jette un dernier regard à cet appartement qui a été notre refuge pendant trois mois. On descend les marches en silence, côte à côte, mais déjà à des kilomètres l’un de l’autre. Le taxi nous attend pour le trajet vers Dorval. C’est là-bas, au milieu de la foule et des annonces de vols, que je devrai la laisser partir pour de bon.