Chapitre 1
Le bruit du vent faisant danser les toiles de la tente, le froid s’infiltrant lentement, glaçant les os de tous ceux qui y dormaient et le calme effrayant qui régnait, voilà sur quoi Naïa ouvrit ses grands yeux ambrés. Fixant le toit morne et rapiécé par endroits de l’abri où elle et ses compagnes dormaient, elle tentait de retenir ses larmes. Ce n’était qu’un rêve et tout ce qui l’entourait le lui confirmait cruellement. Elle avait beau tenter d’en retenir le souvenir, mais en vain, il s’évaporait lentement avec les premières lueurs de l’aube pénétrant dans la tente. Elle essuya rageusement les quelques larmes qui avaient osé couler le long de ses joues, lui rappelant à quel point elle se sentait si seule maintenant qu’elle était réveillée. Pas de famille, pas d’amis, il n’y avait qu’elle dans ce monde dur et froid, c’est ce qui la faisait se raccrocher furieusement aux quelques bribes de rêves qui ne s’étaient pas encore évaporées. Des fragments tendres et chaleureux, d’un moment qu’elle aurait aimé continuer à vivre, mais qui venait de lui être arraché par le lever du jour.
C’était l’un de ces matins où elle souhaitait ne pas s’être réveillée. Elle avait cette horrible sensation que son cœur était pris dans un étau, toute la souffrance qu’elle refoulait tentant de resurgir, profitant de ce bref instant de faiblesse pour l’étreindre. Elle garda les yeux fermés, respirant le plus lentement possible pour tenter de reprendre le contrôle d’elle-même. Il n’y avait pas de place pour les faibles, il n’y avait pas de place pour les sentiments et les larmes.
Après ce qui lui sembla une éternité, elle se leva. Comme toujours, elle était la première debout dans l’immense tente qu’elle partageait avec quatre autres femmes. Elle frissonna, l’air était frais, bien moins que dans son pays d’origine, mais suffisamment pour lui soutirer quelques frissons. Cela dit, elle s’en moquait. Elle avait toujours aimé le froid, cela lui avait toujours donné cette vague sensation d’être vivante. Silencieusement, elle enfila son armure, une veste molletonnée et un plastron qu’elle passa au-dessus de la longue tunique ajustée et fendue sur les côtés jusqu’au-dessus de la taille qu’elle portait déjà. Au vu de ce qui l’attendait, se changer pour autre chose et sacrifier des vêtements en bon état, n’en valait guère la peine. Certes le col mao enserrant son cou et les manches longues allaient grandement la gêner et limiter ses mouvements, mais rien qui ne l’empêcherait de se battre. Elle encastra méthodiquement des pièces protégeant les espaces découverts au niveau de ses bras et de ses côtes, puis fixa des jambières au-dessus des leggings noirs qu’elle portait sous sa tunique. Des épaulières vinrent achever le tout en compagnie de demi-gantelets. Une fois prête, elle sortit à pas de loup, pour aller s’asseoir devant un feu mourant. Tout était silencieux autour d’elle, comme à chaque veille de bataille. Dans quelques heures, beaucoup de ses compagnons allaient mourir, peut-être qu’elle-même ne verrait pas le prochain coucher de soleil.
La nuit disparaissait au fur et à mesure que les rayons rougeoyants du soleil s’étendaient. Elle profitait de ses dernières secondes de quiétude avant que la haine ne se déverse en un cercle sans fin, empêchant la fin de cette horrible guerre.
“Alors soldat Tulli, on ne trouve plus le sommeil ?” Elle sursauta à la voix de l’homme qui s’adressait à elle.
Elle se retourna pour voir son supérieur dans son armure parfaitement lustrée. Malgré son âge avancé, il ne laissait paraître aucun des signes de fatigue que beaucoup d’hommes de sa génération montraient habituellement. Il était toujours alerte, en combat mais également hors des champs de bataille. Il était généralement calme et posé, mais à cet instant, elle sentait sa nervosité. Elle soupçonnait que cela devait être la raison de sa présence si tôt hors de sa tente.
“Commandant.” Salua-t-elle. “Comme toujours, le sommeil me fuit.”
“Encore vos cauchemars ?” Elle acquiesça en soupirant.
“Peut-être devriez-vous voir quelqu’un pour ce problème. Je n’ai pas envie de vous voir vous endormir sur le champ de bataille. »
Un pâle sourire se dessina sur son visage à l’idée totalement absurde que cela puisse arriver.
“Ne vous en faites pas, commandant, cela n’arrivera pas.”
“Je peux vous envoyer notre médecin si vous le souhaitez. Il paraitrait qu’elle fasse des miracles avec la suppression de cauchemars. ”
“Je vous remercie, mais ça ira ! Le jour d’une grande bataille est toujours stressant, c’est certainement la cause des cauchemars que j’ai eus. ”
Elle n’aimait pas vraiment mentir, mais le choix était des plus limité en l’occurrence. En réalité, elle détestait l’escadron médical. Tous ces Syrs réunis au même endroit ; en particulier leur chef — une voyeuse de rêve, qui essayait toujours de voir ce que cachait l’esprit de ses patients, le sien inclus, et qui était beaucoup trop curieuse au goût de Naïa — était la principale raison pour laquelle elle faisait toujours tout ce qu’elle pouvait pour rester loin d’eux.
“Anxieuse ? ” Elle acquiesça à nouveau, essayant de cacher au mieux son mensonge à son supérieur. “Nous le sommes tous ”, concéda-t-il, “tenté tout de même de prendre du repos quand vous le pouvez, le manque de sommeil peut être bien pire que les soldats ennemis, soldat Tulli, et aujourd’hui sera une grande journée. ”
“Bien commandant.” L’homme continua son chemin vers une grande tente, celle où les généraux avaient établi leur centre des opérations.
Elle soupira à nouveau, fixant les flammes agonisantes, qu’elle tentait de maintenir en vie machinalement. Elle jeta la baguette qu’elle utilisait pour remuer les braises dans le feu avant de se lever. Elle se sentait mal, elle avait un mauvais pressentiment sur l’issue du combat d’aujourd’hui.
Elle tenta de passer outre les mauvais présages qu’elle ressentait en se rendant à une rangée de box. Ils contenaient des Lyrns assoupis, de grands reptiles élancés à l’allure équine. Les Lyrns étaient une espèce de reptile native de Galéa, ils étaient là depuis toujours. Ils étaient difficiles à apprivoiser et seuls quelques privilégiés pouvaient prétendre en posséder un. Lorsque les généraux lui avaient attribué le sien en récompense de ses actions au sein de l’armée, elle n’en crut pas ses yeux, jamais elle n’avait pensé voir une créature si belle et sa loyauté n’était pas en reste. Ils étaient réputés pour leur grande intelligence, leur loyauté et leur robustesse. Leurs corps, recouverts d’écailles dorées, semblaient râpeux et désagréables, mais en réalité, il n’existait rien de plus doux et d’agréable au monde. Leurs longues pattes leur permettaient de courir rapidement sur à peu près tout type de terrain, sans compter que leurs trois griffes acérées pouvaient faire d’énormes dégâts s’ils décidaient de s’en servir. Leur queue, dardée de pointe, s’avérait également mortelle en combat.
Certains possédaient des ailes et pouvaient cracher de l’acide ou du feu, ceux-là avaient été génétiquement modifiés afin de donner un avantage tactique à leur propriétaire. Généralement, seuls les généraux possédaient ces spécimens-là, ils étaient bien plus grands et plus difficiles à contrôler. Celui de Naïa se trouvait être un spécimen pourvu d’ailes. Tous les généraux avaient été choqués au moment de l’assignation, entrainant plusieurs vérifications sur la provenance de l’animal. L’écuyer, et même le responsable d’étable, avaient assuré qu’il était issu d’une souche sauvage tout ce qu’il y avait de plus normal, sans la moindre modification. Il n’était pas rare que ce genre de mutation arrive spontanément, mais ils arrivaient rarement à l’âge adulte, les mutants étaient soit tués par les leurs, soit ils étaient trop fragiles pour survivre. Mais les exceptions existaient, et c’est ainsi qu’elle, un simple soldat, s’était retrouvée avec un Lyrn ailé aux capacités inconnues. Elle devait certainement être le soldat le plus chanceux et voyant de tout le champ de bataille. Ils étaient toujours confiés jeunes à leur maître, pour qu’une fois attachée à son propriétaire, cette créature reptilienne le suive partout, même dans la mort si cela s’avérait nécessaire. Son Lyrn était bien le plus loyal de toute l’infanterie. Elle atteignit le box de son Lyrn qui l’attendait déjà, sa tête passée en travers de l’ouverture prévue à cet effet. Il poussa un long sifflement aigu en la voyant, visiblement heureux de la revoir.
“Oui mon beau, je suis là.” Murmura-t-elle avec douceur. ” C’est un grand jour aujourd’hui, tu le sais hein ? ”
L’animal frotta son museau écailleux contre sa joue, elle aimait la sensation de douceur de ses écailles dorées. Elle passa sa main le long de son museau effilé avant de commencer à l’équiper. Plaçant méticuleusement les plaques d’armure sur sa monture, elle se remémorait le moment où elle l’avait vu pour la première fois. Se souvenant de sa surprise en voyant ses ailes, et de l’attachement quasi instantané qu’elle avait eu pour l’animal. Se souvenir du temps passé à l’élever, à prendre soin de lui, elle se sentait coupable de l’emmener aujourd’hui avec elle au cœur de cette guerre.
Finissant de fixer la dernière plaque protectrice sur le museau de l’animal, remords et crainte bouillonnaient en elle.
“Voilà Khelae, tu es fin prêt.” Murmura-t-elle.
Elle fit sortir l’animal et alla au point de rendez-vous à la bordure du camp. Elle était la première comme toujours, mais elle pouvait sentir l’agitation grandissante autour d’elle. Elle ne s’était pas rendu compte que le clairon avait sonné pendant qu’elle préparait sa monture, donnant le signal aux soldats qu’il était temps de se préparer. Tout le monde s’affairait avec anxiété, l’air dans le camp semblait lourd, presque palpable. La peur avait laissé place à la résignation et à la motivation à finir cette guerre. Elle attendait, tous sur le camp étaient habitués à ce qu’elle soit toujours la première à être prête, toute l’infanterie connaissait ses mythiques cauchemars qui l’empêchaient de dormir la nuit. C’est ce qu’elle leur disait constamment, mais la vérité, c’était qu’il ne s’agissait pas réellement de cauchemars.
Ces rêves étaient tout sauf cauchemardesques, ils en étaient même l’opposé. Elle refusait que les autres le sachent, qu’ils découvrent ce dont elle rêvait réellement, qu’ils aient ne serait-ce qu’une once de doute sur ce qu’elle était réellement. Sa peur était de perdre sa place au sein de l’armée, elle savait que ces rêves n’avaient rien de particulier, mais aussi que parmi les siens la peur pouvait très facilement s’installer. Elle leur disait donc qu’il s’agissait de cauchemars. Pour un soldat, il n’y avait rien de plus normal après tout. Qui plus est, elle voulait garder ces rêves secrets dans un coin de son esprit. Se raccrochant à ce que certains représentaient, craignant ce que d’autres laissaient entrevoir. C’était la seule raison pour laquelle elle se battait encore, même si elle savait qu’ils étaient ordinaires, elle pensait obstinément que cette guerre conduirait à ce qu’elle voyait, que si elle y mettait fin, elle pourrait enfin avoir droit au bonheur dont elle avait été privée toute sa vie. Elle ferma les yeux, se remémorant le rêve de la nuit dernière, ce visage qui la fixait avec douceur, cette chaleur, cette tendresse, cette sensation d’avoir enfin un endroit où elle était la bienvenue, l’espoir d’un instant fugace de paix et de joie, un moment seulement rempli d’affections et dénué de toute haine.
“Prête pour la bataille, Naïa ?” Elle sursauta pour la seconde fois aujourd’hui, elle grommela envers sa propre inattention. Elle se retourna pour voir une de ses compagnes de tente, une femme de dix ans son aînée. Elle avançait vers elle avec une aisance et une grâce déconcertantes malgré son embonpoint visible et la lourdeur de l’armure qu’elle portait.
“Je ne sais pas si « prête » est le bon mot pour cela, Emery. ” Répondit-elle dans un soupir. ” J’ai hâte d’en finir. ”
Comme nous tous. Salut toi ! ” Adressa-t-elle au Lyrn ? La femme posa une main sur le museau de l’animal qui recula en poussant un grognement sourd. ” Toujours aussi désagréable, hein ? ”
“Tu sais bien qu’il est différent des autres, un jour, il finira par te mordre.”
“Approcher un modifié est tellement rare, mais un mutant encore plus !” Je pourrais au moins me vanter d’avoir perdu mon bras dans la gueule d’une merveille de la nature ! Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils t’aient laissé le garder. ”
“Je t’avouerai que moi non plus.” De toute façon, ce n’est pas comme si je me servirais de ses ailes. ” Elle passa sa main sur les délicats appendices membraneux reposant sur les flancs de l’animal. Elle ne pouvait pas s’empêcher de sourire, fière de sa monture.
“Tu pourrais pourtant, il est en âge de pouvoir voler maintenant.”
“Oui, mais ça ne m’intéresse pas vraiment. Et puis je n’ai pas envie que le haut commandement me l’enlève parce que j’ai décidé de le faire voler.”
“Tu as peur du vide en fait, avoues !”
“ Quoi ?! Bien sûr que non ! ” Emery s’éloigna en riant à en pleurer après avoir vu son visage déconfit.
“Je te verrai sur le champ de bataille, Naïa, essaye de ne pas mourir”, lança-t-elle avant de partir vers les écuries.
“Toi aussi, Emery, essaye de ne pas mourir.” Elle lui adressa un mouvement de main avant de disparaître de son champ de vision.
Naïa, soupirant, se laissa glisser contre le flanc de sa monture qui s’était couchée, elle se sentait si lasse et cette sensation qu’un malheur la guettait qui ne la quittait pas n’arrangeait rien. Au bout de quelques minutes, tous les soldats se rassemblèrent, ils étaient tous automatiquement en rang ordonné. Les généraux se présentèrent devant eux, passant en revue les troupes, après quoi ils adressèrent un discours de motivation aux mots bien choisis, extirpant des tollés, puis des cris scandant leurs cris de guerre. « Pour notre peuple ! » Criaient-ils tous. Elle les écoutait impassible, attendant le moment tant redouté du combat, chaque cri attisant davantage en elle ce mauvais pressentiment.
Assis sur son lit, son visage enfoui dans ses mains, il tentait de se reprendre, de se convaincre que tout finirait aujourd’hui, qu’il faisait ce qui était juste. Il savait qu’il se trouvait à une croisée, que peu importe le chemin qu’il choisirait, des vies seraient perdues. C’était ce qu’il avait toujours ressenti, il se retrouvait toujours à cette croisée, forcé de choisir, de prendre des décisions susceptibles de détruire des vies ou de le pousser encore plus loin dans les ténèbres. Il avait toujours détesté cette sensation, ce sentiment de devoir faire un choix qui ne s’avérerait jamais le bon. Aussi loin dont il se souvenait, cela l’avait toujours hanté, il sentait que son âme, son cœur étaient scindés en deux, et il détestait ce sentiment, il aurait tout donné pour pouvoir s’en débarrasser, mais il savait qu’il devrait vivre avec jusqu’à la fin.
Comme d’habitude, il n’avait pas beaucoup dormi, en réalité, il avait horreur de dormir, et s’il le pouvait, il évitait le sommeil comme la peste. Il essayait d’éviter de se retrouver face aux tourments de ses rêves, face à la résurgence d’un passé qu’il voulait enfouir et oublier, face à des désirs qu’il refusait de reconnaître, il voulait fuir les mensonges et les doutes qui hantaient son esprit. Il avait pris l’habitude de ne dormir que quelques heures par nuit au moins tous les deux jours, histoire de ne pas sombrer dans la démence, mais manque de chance pour lui, cela tombait la veille d’une bataille. Les trois heures de sommeil qu’il avait pu grappiller furent désagréables, le laissant avec un goût amer au réveil. Ce rêve, le même depuis plusieurs années maintenant, était revenu le hanter. Il ne voyait pas son passé, il ne voyait pas ses erreurs ou ses actes de guerre, non, il aurait préféré, mais non. Au lieu de cela, il se retrouvait face à la pire chose au monde pour lui, cette femme, cette vision de paix, de compassion et d’affection. ce sentiment d’être inondé de lumière, d’avoir fait le bon choix, ce désir profond auquel il ne pouvait absolument pas céder. Il se réveillait chaque fois de la même façon de ces rêves, remplis de colère, de tristesse, de nostalgie, d’envie. Il avait chassé tout sentiment de sa vie, il ne devrait plus rien ressentir. Pourtant, à chaque fois qu’il se réveillait de l’un de ces rêves, ils étaient de retour, et ce matin était certainement le pire moment pour cela. Il ne devait rien ressentir, au lever du soleil, il allait tuer bon nombre de gens, au lever du soleil, il allait devenir un monstre et un monstre ne devrait pas avoir de sentiment. Il devait tout effacer, tout oublier, ou il ne pourrait pas accomplir sa mission. Il devait gagner cette guerre, il avait un futur à écrire, il ne pouvait rien laisser interférer.
Il fixa la pièce où il se trouvait, assis sur son lit, une grande pièce sombre au sol pavé de dalles noires et aux murs en métal tout aussi noirs. La pièce était glaciale, pas physiquement, mais il en émanait cette sensation de solitude et de froid. Il quitta son lit ridiculement immense, c’était un des aspects d’être officier supérieur qu’il détestait, toute cette exagération et cette exubérance le mettaient mal à l’aise. Il quitta ses quartiers, traversant de vastes couloirs aussi sombres et froids que sa chambre. Les couloirs interminables le menèrent à une sorte de balcon surplombant le camp. Il était reconnaissant de n’avoir croisé personne dans ces couloirs labyrinthiques, la dernière chose qu’il souhaitait, c’était bien de faire la conversation à un de ses collègues. Il aimait le froid de la nuit, cela lui avait toujours permis de pouvoir se vider l’esprit et de réfléchir. Embrassant du regard le campement entier, il posa sa main sur la balustrade en métal devant lui, il frissonna au contact du métal glacé. Il aurait préféré être en bas avec ces soldats plutôt que confiné dans un vaisseau comme un prince. Fraterniser avec les troupes était important pour lui, c’était un moyen sûr d’avoir leur fidélité. Beaucoup des autres Lords n’étaient pas d’accord avec lui, selon eux, il fallait dominer ses soldats, mais il savait que ceux-là mourraient sur un champ de bataille, probablement même de la main d’un de leurs subordonnés, pendant qu’il était certain que ses hommes risqueraient leur propre vie pour que lui survive. Lentement, la lueur du soleil éclaircissait l’horizon, ça y était, la bataille qu’il allait bientôt mener, cette bataille décisive pour son peuple allait commencer. S’il anéantissait leurs ennemis aujourd’hui, un nouvel ordre, une nouvelle paix allait pouvoir naître, libérant le monde de tous ces mensonges. Ils allaient gagner aujourd’hui, il était sûr de ça. Il voulait en finir le plus tôt, le plus vite possible, il était fatigué de se battre, il était sur les champs de bataille depuis si longtemps qu’il avait fini par oublier comment tout cela avait commencé, mais maintenant, il était inutile de s’en souvenir.
Il retourna à ses quartiers, commençant à s’équiper pour cette bataille qui allait tout changer. Il enfouissait au fond de son esprit les derniers vestiges de ce rêve troublant tout en enfilant des vêtements d’un noir d’encre profond extrêmement épais. Un doublet armant recouvrant son torse, des braies tout aussi épaisses, le tout recouvert par une cotte d’armes descendant jusqu’à ses pieds. Il finit par placer différentes pièces d’armure, des épaulières, des gardes-bras et des genouillères. Il termina par une cape qu’il enfila d’un geste vif, la faisant virevolter autour de lui. Il la fixa à sa cotte grâce à une cordelette dorée et à une broche en forme d’épée, le symbole des Lords. Il lui restait la dernière pièce de son apparat, un casque, noir lui aussi, dessiné pour masquer entièrement son visage. Tous les Lords en possédaient un, tous identiques, seule changeait la couleur de la croix qui courait de part et d’autre du visage et qui encerclait la fine ouverture qui leur permettait de voir. La sienne était dorée et ressortait tragiquement sur tout ce noir. Il fixait son masque, espérant que ce serait la dernière fois qu’il devrait le porter. Sans la moindre hésitation, il sortit, saisissant au passage une épée qui reposait contre le mur.
Il se fraya un chemin parmi la cohorte d’officiers qui s’agitait maintenant dans les couloirs. Un ascenseur le conduisit deux étages plus bas à une grande salle où la lumière naissante du jour entrait par une grande porte. Quatre officiers étaient là, attendant auprès de cinq créatures de métal. Il s’approcha, les soldats se mirent au garde-à-vous, il regarda chaque créature jusqu’à s’arrêter devant le plus imposant. Il s’agissait de Lyrn, mais il n’était pas fait de chair et de sang. Les ingénieurs avaient décidé plusieurs décennies auparavant que les créatures de chair n’étaient pas suffisamment performantes au combat et qu’il valait mieux les remplacer par des animaux mécaniques. Les réels Lyrns ne devaient plus se compter que par centaines, peut-être moins, utilisés principalement par les Syrs, leurs ennemis.
« Lord Valiaeri ! » Déclara un des soldats en guise de salut.
“Soldat. Les autres Lords ont-ils donné signe de vie ? ”
“Non seigneur, pas encore. Voulez-vous que je prépare votre mécha— ?”
" Sirius ! ” Coupa-t-il sèchement.
« Seigneur ? » Interrogea le soldat d’un air perdu.
“Son nom est Sirius.” Je vais le préparer moi-même. ”
“Bien seigneur.”
Le soldat reprit sa pose, le regard fixé devant lui en silence. Le jeune lord passa sa main sur le métal glacé recouvrant le museau de son Lyrn. Il l’avait conçu lui-même, programmé lui-même. Il n’y avait qu’à lui que l’animal réagissait. À son contact, des yeux bleus s’illuminèrent, ses lentilles rétiniennes se focalisant sur son créateur. La créature s’avança d’un pas, tout son corps était recouvert de métal noir et argenté excepté les articulations au niveau de ses pattes avant et des hanches, laissant apparaître des rouages légèrement lumineux. Quatre entailles au niveau des côtes laissaient apparaître une vive lueur bleue comme celle de ses yeux. Il avait basé son design le plus possible sur l’anatomie d’un véritable Lyrn. Il avait même pris la peine d’ajouter chaque pointe s’alignant sur leur cou et leur queue, et même d’ajouter des griffes, chose que les modèles standards ne possédaient pas. Il inspecta chaque piston, chaque muscle artificiel au niveau des pattes pour être certain qu’il n’y aurait aucun souci durant la bataille. Tout était en ordre, il s’attarda quelques secondes sur les ornements qu’il avait ajoutés sur la cage thoracique. Il avait demandé que soient gravées de fines vignes de lierre s’étendant et s’enroulant autour d’une sorte d’épée dont les quillons s’étendaient sous la forme d’ailes. La raison qui lui avait fait intégrer ces gravures à sa monture restait un mystère pour lui, peut-être pour le différencier des autres, ce qui était inutile, puisqu’il était déjà unique. Son regard se perdit quelques secondes sur les autres Lyrns, il avait toujours eu en horreur la lueur rouge des modèles standards, elles ressemblaient bien trop à la couleur du sang. Son Lyrn renâcla, il l’enfourcha et sortit par la rampe d’accès sur laquelle donnait la grande porte. Il émergea du ventre du vaisseau qui lui servait d’habitation. Une partie du camp était plongée dans son ombre imposante et menaçante. Entièrement noir et effilé sur l’arrière, il donnait l’impression d’être un oiseau de proie en attente. Deux compartiments circulaires s’étendant de chaque côté abritaient des hélices sur lesquelles les rayons de soleil se reflétaient. Ses troupes étaient déjà prêtes, en le voyant émerger, ils s’inclinèrent tous devant lui, un genou à terre, la tête baissée. Il sourit derrière son masque en voyant la loyauté de chacun d’entre eux.
Il jeta un coup d’œil aux autres bataillons, aucun soldat n’était assemblé, ils discutaient tous, se lançant des blagues vulgaires et salaces. Il détestait toute cette vulgarité et tout ce chaos ambiant qui régnait. En les observant, il pouvait savoir déjà quel Lord ne reviendrait pas de cette bataille. Lord Orin, Lord Davian, et probablement Lord Breckett seraient les premiers à tomber durant la bataille. Cependant, il fut étonné par l’étrange calme des soldats de Lord Emerton, ils étaient presque aussi ordonnés que ses propres troupes. Cela ne leur ressemblait pas, quelque chose ne lui semblait pas normal, il avait un mauvais pressentiment, mais il n’avait pas le loisir de s’attarder là-dessus. Ils allaient tous connaître le même sort de toute manière, personne ne reviendrait indemne de cette bataille. Il autorisa son regard à errer quelques secondes sur tous ses futurs cadavres avant d’éperonner son Lyrn. Comme un seul homme, ses soldats se levèrent et s’écartèrent pour le laisser passer avant de reformer leur rang derrière lui et de le suivre. Il n’avait pas besoin de grand discours, il n’avait pas besoin de motiver ses troupes, ils étaient déjà prêts à tout pour lui. Il les conduirait maintenant vers leur destin, vers la promesse d’une victoire et d’un monde meilleur.








