PROLOGUE
Je n’avais jamais compris ce qu’était l’adrénaline avant ce match. La tribune vibrait comme une ruche électrique, et chaque cri du public me traversait comme un éclair. J’étais là pour faire mon travail, et pourtant, je sentais que quelque chose allait bien au-delà d’un simple reportage.
Mon carnet était ouvert sur mes genoux, mon stylo prêt. Chaque mot que j’écrivais devait être précis, incisif, mais je devais aussi rester invisible. Je n’étais pas là pour faire parler les fans, pour crier avec eux. J’étais là pour Diego Herrera. Le capitaine du Real Sevilla. L’homme que toute la presse adorait détester ou idolâtrer, parfois les deux à la fois.
Je l’avais vu sur les écrans des stades quelques années auparavant. Ses buts légendaires, ses provocations, sa façon de sourire après avoir humilié un défenseur rival. Et maintenant, je devais l’interviewer. Moi, Alix Laurent, vingt-cinq ans, journaliste française, débarquant en Espagne pour la première fois, face à l’homme qui représentait le football passionné, chaotique et parfois cruel.
Je respirai profondément. Il fallait que je reste professionnelle. Pas de pitié. Pas de faiblesse. Juste la vérité.
Le stade résonnait sous les applaudissements, et le son des crampons sur la pelouse me faisait vibrer le cœur. Je levai les yeux et je le vis enfin. Diego. Vêtu de rouge et blanc, le maillot collé à ses muscles puissants, son regard noir balayant le terrain. Il était magnifique. Arrogant. Imposant. Et déjà, il me semblait que je détestais ce qu’il me faisait ressentir.
Je pris des notes mécaniquement, notant les statistiques du match, les tirs, les passes décisives. Mais mes yeux revenaient sans cesse vers lui. Chaque geste était une démonstration de sa maîtrise, chaque sourire ou froncement de sourcils, un langage que seuls les initiés semblaient comprendre. J’étais fascinée. Mais je refusais de l’admettre.
Le sifflet final retentit, et le stade explosa de joie. Diego leva les bras, salua la foule, et un frisson me parcourut. Mon stylo trembla légèrement dans ma main. Je secouai la tête. Pas de faiblesse, Alix.
L’interview devait se passer dans quelques minutes. Je me dirigeai vers la salle mixte, mon carnet serré contre moi, les jambes légèrement tremblantes. Je connaissais les règles : rester neutre, poser les bonnes questions, obtenir des réponses, repartir. Mais l’anticipation était presque insupportable.
Il était déjà là quand j’arrivai. Debout, appuyé contre le mur, les bras croisés, un demi-sourire sur les lèvres. Comme s’il savait que je venais pour lui. Comme s’il savait déjà ce que je pensais.
— Alors, la petite Française est enfin arrivée, lança-t-il d’une voix calme mais tranchante, presque moqueuse.
Je levai un sourcil et posai mon carnet sur la table.
— Et vous êtes bien plus arrogant que je ne l’avais imaginé, répondis-je, le regard droit.
Il ricana, un son qui me fit frissonner malgré moi.
— Vous ne vous laissez pas impressionner facilement, je vois. C’est rafraîchissant. Ou peut-être dangereux.
Danger. Voilà un mot qui résonnait étrangement en moi, mais je chassai l’idée. Il était ici pour parler de football, et moi pour le faire parler de football. Pas de ses sentiments, pas de ses drames, juste du jeu.
Je pris une grande inspiration et commençai :
— Diego, félicitations pour ce match. Vous avez marqué un but décisif. Comment décririez vous votre performance ce soir ?
Il me fixa avec une intensité, les yeux presque noirs sous les projecteurs.
— Je dirais… qu’elle est à la hauteur de mes attentes. Et la vôtre, Alix ? Vous êtes impressionnée ou critique ?
Je fronçai légèrement les sourcils. Comment savait-il mon prénom ? Et surtout, pourquoi me provocait-il déjà ?
— Ne vous inquiétez pas pour mes attentes, répondis-je calmement. Concentrons nous sur votre performance.
Il sourit, un sourire qui aurait pu faire fondre une montagne. Et je détestai instantanément ce qu’il faisait à mon cœur.
L’entretien continua, et à chaque question, il répondait avec cette même assurance, ponctuée de sous-entendus que je refusais de prendre au sérieux. Il jouait un jeu, et j’étais à la fois frustrée et fascinée. Chaque fois que je pensais l’avoir placé dans un angle mort, il rebondissait, esquivant, détournant, provoquant.
— Vous avez l’air de croire que je suis ici pour plaisanter, dit-il en s’asseyant légèrement plus près, le regard droit dans le mien.
Je reculai imperceptiblement, mais l’effet était contraire à ce que je voulais. Mon cœur s’emballa.
— Je ne plaisante jamais quand il s’agit de football, répliquai-je.
Diego éclata de rire, ce qui me fit lever les yeux au ciel, irritée par moi-même.
— C’est ce que j’aime chez vous, Alix. Vous êtes… audacieuse.
Audacieuse. Voilà encore un mot qui me fit rougir malgré moi. Je le fixai, le cœur battant plus vite que d’habitude. C’était agaçant. Très agaçant.
L’interview se termina, et je me levai pour partir, espérant fuir cette attraction inexplicable. Mais il posa une main légère sur mon poignet.
— Attendez, dit-il. J’ai une dernière question pour vous.
Je levai les yeux, sur la défensive.
— Laquelle ?
— Pourquoi êtes-vous venue ici ? Pour écrire un article sur le meilleur joueur de Liga… ou pour voir si vous pouvez me supporter ?
Je sentis un frisson me parcourir, mélange de colère et de curiosité.
— Je suis venue pour le football, répondis-je fermement. Et je compte bien rester professionnelle.
Il haussa un sourcil, amusé :
— Professionnelle, hein ? Très bien. Voyons si vous pouvez tenir ce rôle jusqu’à la fin de la saison.
Je me détournais, essayant de cacher mon agitation. Mais à l’instant où je franchis la porte, je sentis son regard sur moi. Pesant, intense, presque… possessif.
Et je compris quelque chose que je n’étais pas prête à admettre : ce n’était pas seulement son arrogance qui me mettait hors de moi. C’était lui. Diego Herrera. Et il allait être le plus grand défi de ma vie, sur et en dehors du terrain.
Le lendemain, en relisant mes notes, je compris que ce premier entretien allait définir toute ma saison. Chaque mot que j’écrivais sur Diego pouvait devenir une flèche, et chaque sourire, chaque éclat de rire partagé… une distraction.
Mais je ne me laissai pas abattre. Après tout, j’étais Alix Laurent. Je savais me battre, que ce soit sur le terrain de football ou dans les couloirs d’un stade plein de stars et de journalistes avides.
Et pourtant… je devais avouer quelque chose, même à moi-même : l’idée de revoir Diego Herrera me faisait battre le cœur un peu plus vite que nécessaire.
Le match suivant approchait. Le stade allait vibrer à nouveau. Et je savais, au fond de moi, que ce que je pensais être un simple reportage allait devenir beaucoup plus complexe. Entre les flashs des caméras, les projecteurs et les cris des supporters, quelque chose allait naître. Quelque chose de puissant, d’interdit, de dangereux… et peut-être d’inévitable.
Je rangeai mon carnet et respirai profondément. La saison ne faisait que commencer. Et moi, j’étais déjà hors-jeu.