L’éveil
Joffrey ouvrit les yeux dans une blancheur crue. L’odeur piquante du désinfectant et un relent d’alcool lui brûlèrent les narines. Il cligna, plusieurs fois, incapable de discerner les contours de la chambre. Trois ans… trois ans de sommeil et pourtant, il n’avait aucune idée de qui il était. Aucun visage, aucun nom. Juste le vide.
— Tu es revenu.
La voix venait d’une femme assise dans l’ombre, près du chevet. Son visage se détachait à peine sous la lumière crue. Elle avait un regard qui pénétrait, pesant, comme si elle scrutait ses entrailles.
— Qui… qui êtes-vous ?
— Fernande, murmura-t-elle. Je… je suis là pour t’aider.
Joffrey se força à bouger. Ses muscles protestaèrent. Chaque geste était un supplice. Il sentit le vide autour de lui, un silence lourd, oppressant. Personne. Pas de famille. Pas d’ami. Rien. Juste Fernande et cette chambre blanche qui semblait vouloir l’engloutir.
— Revenir… reven… de quoi ? balbutia-t-il.
— Du coma, expliqua-t-elle, presque comme si elle parlait à un enfant. Trois ans. Trois longues années.
— Trois ans… et… je… je ne… je ne me souviens de rien.
— C’est normal. Tu… tu n’as pas encore retrouvé tes souvenirs. Mais… je vais t’aider.
Joffrey fronça les sourcils. Une intuition sourde, presque animale, le traversa : quelque chose dans son ton, dans ses silences, n’était pas juste. Mais quoi ? Il ne savait pas. Il ne savait plus rien.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il.
— Parce que quelqu’un devait être là. Parce que… sinon, tu serais seul.
Le vide le mordait comme un animal invisible. Était-ce vrai ? Était-ce un piège ? Il ne pouvait pas le savoir.
Fernande se leva, marcha vers la fenêtre. La pluie tombait, battant les vitres comme un tambour sourd.
— Tu te souviens de rien ?
— Non…
— Et tu ne sais même pas si tu peux me faire confiance.
Il ne sut quoi répondre. Ses propres pensées lui échappaient. L’air autour de lui semblait chargé, étouffant. Chaque silence de Fernande pesait plus que ses mots.
— Je… j’ai peur, murmura-t-il.
— La peur est normale, Joffrey. Elle est… nécessaire.
Son prénom. Il vibra en lui comme une étincelle douloureuse. Une brûlure indistincte, un souvenir qu’il ne pouvait atteindre. Pourquoi ce nom résonnait-il ? Et surtout, pourquoi Fernande le connaissait-elle ?
— Pourquoi… connaissez-vous mon nom ?
— Parce que… tu ne peux pas te souvenir de toi-même. Mais moi, je peux te guider.
Ses mots étaient doux, presque rassurants. Et pourtant, une autre voix, quelque part dans son esprit, lui criait : « Attention. »
Joffrey voulut se lever, mais son corps refusait. Il se laissa retomber sur le lit. Il fixa le plafond blanc, tentant de rassembler ce qu’il n’avait plus : des souvenirs, une identité, une vérité.
— Tu te demandes sans doute… si je suis sincère.
— Oui.
— Alors, laisse-moi poser une question à ton tour. Une seule : si tu étais seul… totalement seul… que ferais-tu ?
Il resta silencieux. La question résonnait. Était-ce un test ? Une provocation ? Ou une invitation ?
La pluie tambourinait toujours, et la chambre semblait se rétrécir. Fernande s’assit à nouveau près de lui, son regard toujours fixé sur lui, immobile, pénétrant. Joffrey sentit un frisson. La peur, l’incertitude, le doute : tout se mêlait en une seule sensation, indistincte et obsédante.
— Tout le monde veut ton bien… murmura-t-elle presque pour elle-même. Mais chacun définit ton bien à sa façon.
Joffrey ferma les yeux. Il voulait se raccrocher à quelque chose. Mais quoi ? Les murs blancs, Fernande, son propre corps douloureux… Rien ne pouvait le guider. Pas encore.
Et quelque part dans le silence, dans le vide de sa mémoire, un murmure lointain lui souffla : Ne fais confiance à personne… pas même à toi-même.