Chapitre 1
La lumière du projecteur découpait sa silhouette sur l’écran blanc, révélant les contours d’une robe noire aussi sobre qu’élégante, les manches longues recouvrant ses bras. Mirage Miller se tenait droite, légèrement penchée vers le micro, ses doigts fins reposant sur le rebord du pupitre. Les reflets du verre d’eau posé à côté dansaient sur ses mains. Ses cheveux ébènes étaient relevés en un chignon travaillé mais laissant tout de même une légère mèche s’échapper retombant sur son épaule.
— Pour conclure... sa voix, claire et assurée, s’éleva dans la grande salle de conférence. ... si nous voulons voir ces traitements porter leurs fruits, il faut arrêter de penser en termes de profits. La santé, elle, ne s’achète pas.
Un léger silence, puis un tonnerre d’applaudissements, polis mais inégaux. Les journalistes griffonnèrent frénétiquement, les scientifiques hochèrent la tête d’un air entendu, et les investisseurs, au premier rang, conservèrent ce sourire creux qui lui donnait envie de tout envoyer valser. Elle leur répondit par ce même masque professionnel, impeccable, puis quitta le pupitre d’un pas mesuré. Ses talons résonnant dans le micro.
La suite n’était qu’un tourbillon mondain : poignées de main tièdes, compliments, verres de champagne. Mirage glissait d’un groupe à l’autre, sourire maîtrisé aux lèvres, répondant avec précision aux questions techniques, aux flatteries maladroites. Elle aurait presque pu oublier que derrière chaque phrase se cachait un calcul, derrière chaque félicitation, un contrat en suspens.
Elle finit par se glisser hors de la salle, suivant le couloir jusqu’à une terrasse suspendue au-dessus de la ville. Gotham s’étendait à ses pieds, un patchwork de lumières et d’ombres. Le vent du soir vint caresser son visage, défaisant quelques mèches de son chignon. La jeune femme replaça sa longue franche derrière son oreille. Elle s’accouda à la rambarde et, dans un murmure qui n’appartenait qu’à elle :
— J’en ai marre... marre de ces talons, marre de ces soirées, marre de ces putains d’hypocrites de riches qui ne pensent qu’à s’enrichir avec mon génie.
— Voilà une vérité qu’on entend rarement par ici... répondit une voix derrière elle, basse, teintée d’un amusement presque imperceptible.
Elle se retourna. L’homme qui se tenait là dépassait facilement le mètre quatre-vingts. Ses traits étaient à la fois beaux et étrangement inquiétants, comme si quelque chose, derrière ses yeux verts, attendait de se réveiller. Des cheveux bruns ramenés en arrière, la trentaine une posture droite et élégante mais une aura étrange émanait de lui, quelque chose de dérangeant et inquiétant.
— Et qu’est-ce que vous en savez ? lance-t-elle, le menton légèrement relevé toujours appuyée sur la rambarde.
— Oh... disons que j’ai eu ma dose d’hypocrisie mondaine. La ville en regorge, vous ne trouvez pas ?
Elle eut un petit rire bref, amer.
— La ville... ou le monde entier.
Il s’approcha d’un pas, assez pour que le parfum subtil de cuir et de pluie lui parvienne. Les mains dans les poches, il se mit à fixer la ville.
— Peut-être. Mais Gotham... Gotham a une manière bien à elle de corrompre tout ce qu’elle touche.
Leurs regards se croisèrent. Et dans cet instant suspendu, ni Mira ni lui ne détournèrent les yeux.
— Vous parlez comme quelqu’un qui connaît un peu trop bien cette ville et son fonctionnement, observa Mirage regardant les bulles qui remontait dans son verre de champagne.— Mieux que je ne le voudrais, répondit-il, un éclat presque joueur dans le regard.
Il s’accouda à la rambarde, à bonne distance d’elle, mais assez près pour que son aura dérangeante trouble imperceptiblement l’air entre eux. Mira sentit qu’il l’observait, mais pas comme le faisaient les autres hommes ce soir-là. Ce n’était pas son corps ou son visage qu’il détaillait. C’était... tout le reste. Les détails qu’elle croyait invisibles. Elle reprit cachant son malaise.
— Et pourtant vous êtes ici, dans un endroit qui incarne tout ce que vous semblez mépriser, reprit elle, une pointe d’ironie dans la voix pointant du menton l’intérieur du bâtiments.
Il eut un léger sourire, presque imperceptible.
— Je pourrais vous retourner la question, Docteur Mirage.
Le ton était neutre, mais son prénom prononcé ainsi, sans invitation, vibrait, la faisant frissonner. Elle fronça les sourcils, incertaine d’avoir bien entendu.
— Disons que je n’ai pas le choix. Mon travail m’amène à fréquenter certains cercles, même si je préférerais les éviter.
Il hocha la tête, comme s’il comprenait.
— Mais vous avez le luxe de pouvoir choisir. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Cette phrase resta suspendue un instant, dense, lourde d’un sens qu’elle ne pouvait pas saisir. Elle détourna les yeux vers la ville, s’efforçant de ne pas chercher ce qu’il insinuait. Les phares des voitures formaient des rivières lumineuses au loin, contrastant avec l’obscurité vorace des ruelles.
— Vous vivez ici depuis longtemps ? demanda-t-elle, plus pour briser le silence que par réelle curiosité.— Toujours. Et croyez-moi... il n’y a pas de meilleur endroit pour apprendre à lire les gens.
Il tourna légèrement la tête vers elle. Un éclat malicieux, presque trop intense, traversa ses yeux.
— Et vous, Docteur... qu’est-ce que vous cherchez à lire ce soir ? il se tourna vers la salle de réception. Pas grand chose visiblement puisque vous êtes ici, dehors.
Il la fixa tournant légèrement la tête, elle maintient son regard, le cœur battant un peu trop vite. Elle aurait voulu répondre avec le même détachement, mais quelque chose dans son expression la déstabilisait, lui donnant la chair de poule. Une impression d’être scrutée jusqu’à l’os au rayon x, comme si cet inconnu voyait au-delà de ses phrases, au-delà de ses gestes...
— Rien, répondit-elle finalement. Je voulais juste... respirer.
— Et me voilà, à vous voler votre air, murmura-t-il avec un demi-sourire.
Il recula alors, comme s’il lui offrait une échappatoire. Mais avant de disparaître dans l’ombre du couloir, il ajouta d’une voix douce, presque complice :
— Bonne soirée, Mira.
Elle se figea. Pourquoi ce surnom si soudain ?
Elle resta un long moment immobile, les yeux perdus dans le halo orange des réverbères qui perçaient la nuit. Les murmures de la réception semblaient lointains, étouffés par la lourdeur de ce silence soudain.
Mira.
La façon dont il l’avait prononcée n’avait rien d’innocent. Ni froide, ni chaleureuse. Juste... assurée, comme si ce prénom lui appartenait déjà.
Elle inspira profondément, laissant le vent du soir glisser sur ses joues et s’emmêler dans les mèches échappées de son chignon. Puis elle fit demi-tour et regagna la salle.
L’air y était plus chaud, saturé d’un mélange d’alcool et de parfums trop chers. Les conversations s’étaient densifiées, la musique de fond se perdant sous les éclats de voix. Mira se faufila entre les groupes, son sourire professionnel de nouveau vissé sur ses lèvres, elle était le centre de l’attention, ses recherches encore enviées.
— Docteur Miller, puis-je vous présenter...— J’ai lu votre dernier article...— Nous pourrions envisager un partenariat...
Les phrases s’enchaînaient, prévisibles, creuses. Elle répondait avec un faux intérêt, accordant les mots justes aux bonnes personnes, tout en laissant son esprit errer ailleurs.
Chaque fois qu’elle balayait la salle du regard, elle cherchait inconsciemment cette silhouette. Mais il n’était plus là.
Elle finit par s’éclipser discrètement, prétextant un appel urgent. Ses talons claquaient doucement sur le marbre du hall, leur rythme régulier l’apaisant presque. À l’extérieur, l’air frais la cueillit comme une gifle douce. Elle inspira, observa un instant la rue déserte, puis s’engagea vers la limousine qu’on lui avait envoyée. Elle n’aimait pas qu’on lui accorde ce genre d’attention, mais pour le bien de ses recherches et de la santé des malades du monde entier, elle le devait. Elle devait se montrer comme toutes ces personnes voulaient qu’elle soit. Une petite scientifique, utilisée pour enrichir ces laboratoires pour leur vente de médicaments, qui pensent qu’aux profits.
La ville, au-delà des vitres teintées, défilait comme une succession de tableaux mouvants. Des tours de verre éclairées jusqu’aux ruelles où la lumière ne s’aventurait pas. Elle avait toujours eu cette impression étrange que Gotham respirait à deux vitesses : l’oxygène des puissants, et l’air vicié de ceux qui survivaient dans son ombre. A l’abris des regards.
Elle repensa à la conversation avec l’homme qui l’avait abordée sur le balcon. Il y avait dans ses mots une lucidité crue, une absence totale de filtre. Comme si lui aussi voyait les fissures sous les façades brillantes. Mais là où elle, cherchait à les réparer... lui donnait l’impression d’y enfoncer les doigts.
En arrivant devant son immeuble, elle fut accueillie par le concierge, un vieil homme au sourire fatigué qu’elle salua avec chaleur. L’ascenseur monta lentement, grinçant à chaque étage.
Chez elle, tout était silencieux. Les murs clairs, le mobilier minimaliste, les étagères croulant sous les dossiers et les ouvrages scientifiques. Elle retira ses escarpins, laissant ses pieds retrouver le contact du parquet froid. Dans le miroir du couloir, elle dévisageait son reflet. Ses yeux gris semblaient plus clairs que d’ordinaire, comme teintés par quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer.
Elle défit son chignon, laissant ses longs cheveux noirs retomber en cascade sur ses épaules. Le tissu de sa veste glissa de ses bras révélant les manches longues de sa robe. Elle hésita, puis retroussa doucement la manche qui couvrait son bras gauche. Des marques, anciennes mais indélébiles, zébraient sa peau d’un dessin que elle seule connaissait. Elle les observa longtemps, essayant de ne pas se laisser submerger par ses angoisses.
Une vibration sur la table la tire de ses pensées. Son téléphone. Numéro inconnu. Elle dû admettre qu’elle était heureuse d’avoir été tirée de son état de “transe” , elle s’approcha de l’appareil et décrocha, pensant à un appel professionnel.
— Allô ?
Un silence. Puis, la même voix grave, reconnaissable entre mille, s’insinua dans son oreille :
— Bonne nuit, Mira.
La ligne se coupa avant qu’elle ait pu dire un mot. Elle resta immobile, le combiné collé à l’oreille, le cœur battant trop vite.
-Qu’est ce que c’est que ça ?