Chapitre 1
Foutu scĂ©nariste, si je le chope un jour celui-lĂ , jâlui fais avaler son clavier. Bon, Stan, câest le moment de montrer ton imagination dĂ©bordante dâauteur. En plus, Kamilla est facile a berner. Allez, rĂ©flĂ©chis ! Tu lâĂ©crirais comment, cette scĂšne Ă la...
Je sais ! Pour commencer : la technique de lâautruche. Si je ne relĂšve pas, ça nâexiste pas. AprĂšs tout, peut-ĂȘtre que la peste est juste Ă©pouvantĂ©e de sâapercevoir quâelle a un niveau catastrophique en anglais.
Je mâĂ©claircis la gorge, me tourne vers la gamine et commence Ă lui traduire les mots de Jeonho comme si de rien nâĂ©tait, et si ça ne la convainc pas, jâai une idĂ©e.
â Ouais, donc tu vas ignorer le fait que ta pote parle comme un mec, lĂ ? Elle est trans et elle ose pas le dire ou quoi ?
Ma machoire se dĂ©croche et je reste sans voix ; je nâaurais jamais pensĂ© Ă cette âsolutionâ. Je pensais la bassiner avec un mal de gorge attrapĂ© Ă la patinoire, hĂ©las, mon excuse me paraĂźt moins crĂ©dible que la conclusion de Kamilla. Pourtant, jâhĂ©site Ă acquiescer. Dâune part, je rechigne Ă utiliser les personnes transgenres, dâautant plus sans lâaccord de Jeonho. Dâautre part, je nâaime pas du tout le ton employĂ© par Kamilla, entre dĂ©dain et dĂ©gout.
â Si tu me sors le moindre truc transphobe, je te colle mon poing dans la tronche quitte Ă finir en garde Ă vue.
AlertĂ© par la vivacitĂ© de notre Ă©change, Jeonho me rĂ©clame une traduction, que je lui donne Ă contrecĆur. Son visage se crispe. Ses muscles se tendent. Au moment oĂč jâĂ©voque sa voix, il se racle la gorge en battant un peu trop vite des paupiĂšres. Ses lĂšvres tremblent et il a soudain tout dâun lapin apeurĂ©.
Ăa mâdonne envie dâle cajoler, tiens.
Pourtant, je poursuis sans montrer mon propre trouble, conscient que Kamilla nous Ă©tudie dâun Ćil acĂ©rĂ©.
Celle-là , elle réfléchit que quand ça pose problÚme, en fait.
Lorsque le mot âtrans franchit mes lĂšvres, Jeonho tressaille, et soudain, les doutes mâenvahissent. Et si nos avis divergeaient sur cette question ? Nous nâavons jamais Ă©voquĂ© le sujet et de ce que jâai compris, la CorĂ©e du Sud est plutĂŽt conservatrice. Peut-ĂȘtre que ça le gĂȘne. Peut-ĂȘtre que ça le rebute. Et peut-ĂȘtre que ce ne sera que le premier dâune longue sĂ©rie de dĂ©saccord. Peut-ĂȘtre que nous aurions dĂ» prendre plus de temps avant dâĂ©couter nos hormones en folie. Peut-ĂȘtre que...
â I guess itâs fine, Seongwa told me it could happen, sourit alors Jeonho en secouant ses âcheveuxâ.
Le garde pour moi le soupir soulagé qui gonfle mes poumons, le laisse filer entre mes lÚvres pour ne rien montrer.
Peut-ĂȘtre que je devrais arrĂȘter dâimaginer les choses et juste les laisser venir, je crois. Et en mĂȘme temps, jâaurais pu deviner ça.
Parce que ça ne mâĂ©tonne pas de Seongwa. MĂȘme sâil ne le dira sans doute jamais Ă voix haute, il est trĂšs ouvert sur la question des personnes queers, plus ouvert que Jeonho, dâailleurs. Les quelques conversations que lui et moi avons eu ne mâont laissĂ© aucun doute sur le sujet. Pas Ă©tonnant, du coup, quâil se soit lui-mĂȘme chargĂ© du maquillage, des tenues, des perruques de Jeonho.
Au fond, je me demande ce qui il est exactement. Pas lâidol exubĂ©rant que les Stormies voient, mais probablement pas non plus le jeune homme qui nâest que timiditĂ© et sensibilitĂ© quâil dĂ©voile dans les cercles plus intimes. Il y a autre chose, je le sais, et je commence Ă avoir une petite idĂ©e de ce que câest.
Mais câest pas le moment dây penser. Si jâai lâoccasion, je lui en parlerai un jour ! Pour le moment.. Jeonho !
Jeonho et cette viande dâapparence dĂ©licieuse quâune jeune femme pose devant nous avec un sourire poli avant de repartir. Je salive rien que de voir sa belle couleur rouge. Mon estomac gronde face aux assortiments, alors mĂȘme que je dĂ©teste les lĂ©gumes dâordinaire.
Mon petit ami se transforme en cuisinier. CuisiniĂšre pour la vipĂšre qui a acceptĂ© de mauvaise grĂące que le sujet âvoix graveâ soit clos ; nous nâavons ni infirmĂ©, ni confirmĂ© et lâavons abandonnĂ© avec ses conclusions. Sâil lâavait fallu, jâaurai menti et prĂ©tendu que Jeon Ă©tait transgenre, mais pour ĂȘtre honnĂȘte, ça mâaurait mis terriblement mal Ă lâaise. Ătre transgenre, ce nâest pas un jeu et ça ne doit pas devenir une excuse commode pour se tirer de situation improbable.
Au fil des minutes, je me dĂ©tends, apprĂ©ciant de plus en plus dâavoir loupĂ© lâavion. Je ne lâavouerai jamais Ă Kamilla (qui rĂąle beaucoup trop et pour rien depuis que son assiette est pleine, de toute façon), mais je lui suis reconnaissant pour ce jour supplĂ©mentaire passĂ© aux cĂŽtĂ©s de Jeonho.
Une journĂ©e complĂšte et une nuit avant de se sĂ©parer pour plusieurs mois ; je nâen avais pas conscience, mais je crois bien que jâen avais besoin. Jeonho aussi si jâen juge par son comportement encore plus fleur bleu et collant que lors de nos rendez-vous.
Le plus bizarre, câest que je dĂ©testais le cĂŽtĂ© pot de colle de RĂ©mi et que chez Jeonho, ça me colle des papillons dans le ventre. Sans doute parce que le premier le faisait pendant des jours sans jamais sâarrĂȘter tout en contemplant son nombril tandis que le second le fait non pour lui, mais pour moi.
Cette premiĂšre expĂ©rience dans un barbecue corĂ©en me laisse repus et satisfait. Nous trainons en discutant autour dâun verre de soju et mĂȘme la vipĂšre (Ă qui jâai refusĂ© lâalcool, Ă©videmment) se dĂ©tend et participe Ă la conversation. Câest un poil laborieux, mais elle fait lâeffort de baragouiner de lâanglais avec lâaide de google... et la mienne. En deux heures, elle gagne en maturitĂ© (pourvu quâelle ne rĂ©gresse pas aprĂšs ça !) ; elle reconnaĂźt lâintĂ©rĂȘt dâapprendre des langues Ă©trangĂšres, fait des efforts pour goĂ»ter tous les plats, ne grommelle aucune remarque dĂ©placĂ©e. Elle sâextasie mĂȘme devant mon anglais quâelle juge âparfaitâ (ce nâest pas le cas, câest juste que son niveau Ă elle est trĂšs faible) et me demande comment je me suis dĂ©brouillĂ© pour le parler presque couramment. Je lui livre mon secret avec plaisir : lire en anglais, traduire les paroles des chansons, regarder des dessins animĂ©s en VO. Jâai perdu le compte du nombre de visionnages de âLa belle et la bĂȘteâ en anglais durant mon adolescence (et en particulier pendant la pĂ©riode de rĂ©vision du bac. Oups.) !
Lâenregistrement Ă lâhĂŽtel se faisant Ă partir de 15 heures, nous nous levons de table sur le coup des 14h45. Ăa nous laisse le temps de rĂ©cupĂ©rer nos affaires, de remercier le personnel et de rejoindre lâhĂŽtel Ă pied.
Comme la bonne humeur et lâamabilitĂ© de Kamilla perdure, Jeonho se charge de porter la valise cassĂ©e. Nous bavardons Ă voix basse tandis que ma demi-soeur babille sa joie au tĂ©lĂ©phone. Jâessaie de savoir comment Jeonho a obtenu sa journĂ©e de congĂ©s. Au lieu de me rĂ©pondre, il mâexplique quâil a encore prĂ©vu de nombreuses choses pour cet aprĂšs-midi et ce soir, puis, face Ă mon insistance, il me promet quâil me le dira quand je serai de retour en France. Je fronce le nez : pas besoin dâĂȘtre Einstein pour comprendre que sa nĂ©gociation ne lui est pas favorable et quâil ne veut pas me le dire pour que je ne le force pas Ă repartir. JâhĂ©site un moment Ă verbaliser mes conclusions, puis balaie la question dâun âWhateverâ qui fait frĂ©tiller Jeonho.
AprĂšs tout, il est adulte, il fait ses choix, jâai pas Ă mâen mĂȘler. Jâvoudrais pas quâil se mĂȘle des miens non plus, dâailleurs.
Et puis... trĂšs Ă©goĂŻstement, jâai envie de profiter de sa prĂ©sence au maximum.
â Here we are, sâexclame Jeonho en se tournant vers la droite. (On y est !)
Je mâimmobilise Ă ses cĂŽtĂ©s, porte mon regard sur le bĂątiment devant nous. Mes yeux sâĂ©carquillent dâeffarement et dâincrĂ©dulitĂ©. Kamilla, qui a enfin raccrochĂ©, nous rejoint et nous demande dâune voix incertaine pourquoi nous nous sommes arrĂȘtĂ©s. Je lui rĂ©pondrais si mon cerveau ne rencontrait pas une erreur dâexĂ©cution.
â Euh... What ? Where are we ? (Euh, quoi ? On est oĂč ?)
â Hm, we are at the hotel.(On est Ă lâhotel)
Je bats des paupiĂšres. Me pince le bras pour vĂ©rifier que je ne rĂȘve pas. Il plaisante, nâest-ce pas ? MĂȘme la gamine (elle semble avoir compris, pour une fois) nous offre une mine dĂ©concertĂ©e.
â Elle se fiche de nous, non ? risque-t-elle dans un filet de voix.
Je secoue la tĂȘte sans parvenir Ă faire passer le sentiment dâincrĂ©dulitĂ© qui a pris possession de moi.
â Euh... this hotel ? You sure ?(Cet hotel ? tâes sur ?)
â ë€ !
Ce son entre le ânĂšâ et le âdĂšâ, je le reconnais. Il veut dire oui. Et câest Ă©trange, parce que je mâattendais vraiment Ă entendre son contraire : un âanyâ franc et dĂ©finitif. Quand Jeonho mâa annoncĂ© avoir louĂ© des chambres dâhĂŽtel, jâimaginais lâĂ©quivalent dâun F1. Tout au plus, un ibis budget. Certainement pas un bĂątiment moderne nous surplombant de ses Ă©tages et transpirant le luxe par toutes ses ouvertures !
Et plus nous avançons, plus la splendeur des lieux mâĂ©crase.
Et comme si ça ne suffisait pas, Jeonho, ravi de notre réaction, fanfaronne avec innocence :
â This is Paradise City hotel ! A five Star Hotel !








