Chapitre 2. Le spectre du passé
Le serveur s’approche pour prendre nos commandes. Nous optons toutes les deux pour des pâtes fraîches, accompagnées d’un verre de vin pour moi et d’un jus de fruits pour Mélanie. Une fois seule, je ne peux m’empêcher d’entrer dans le vif du sujet.
— Alors, dis-moi, qu’est-ce que tu voulais me dire sur Jules ?
Mélanie prend une gorgée de son jus, son regard devenant soudain sérieux.
— C’est compliqué, mais j’ai besoin de ton aide. Jules… Il n’est pas au meilleur de sa forme en ce moment. Il s’apprête à faire une énorme bêtise.
Je fronce les sourcils, attentive.
— Que se passe-t-il ? Je pensais qu’il était toujours à la tête de son entreprise, non ?
— Oui, mais ce n’est pas son travail le problème, c’est sa vie personnelle. Tu te souviens qu’il devait se marier il y a deux ans ? Et qu’il a rompu…
Je hoche la tête. Mélanie m’avait mentionné les fiançailles de son frère à l’époque. La fiancée, une certaine Élise, l’avait quitté peu avant le mariage pour emménager avec une femme.
— Depuis, il est désabusé, surtout en ce qui concerne l’amour.
— C’est terrible… Murmuré-je, sincèrement attristée pour lui.
— Et ce n’est pas tout. Notre cousine, Élodie, est décédée d’un cancer. Jules a adopté sa fille, Eugénie. Elle a sept ans et c’est une petite fille adorable, mais il essaie de tout gérer seul.
Je reste sans voix. Jules, père adoptif ? Je savais qu’il était devenu son tuteur, mais j’ignorais qu’il avait officialisé l’adoption. L’idée me surprend, mais en même temps, c’est tout lui. Jules a toujours été protecteur, prêt à porter les fardeaux des autres.
— Et tu veux que je fasse quoi ? Demandé-je, un peu perdue.
— J’en viens aux faits ! Jules projette de contracter un mariage arrangé. Il est persuadé qu’Eugénie a besoin d’une figure maternelle, mais il ne peut pas sacrifier sa vie sentimentale en épousant une femme qui ne lui convient pas. Je lui ai dit que c’était insensé. Mais c’est à peine si j’ai pu le convaincre de tenter au moins de faire un choix raisonnable et éclairer et de prendre un minimum conseil.
Je secoue la tête, entrevoyant déjà tous les aspects négatifs d’une telle union. Avec sa position de chef d’entreprise et son physique avantageux, il attirera certainement plus d’une candidate. Mais quelles femmes ? Des opportunistes attirées par son statut social ? Des personnes incapables de comprendre sa douleur ou de véritablement s’investir auprès d’Eugénie ? Non, Jules mérite bien mieux. Surtout s’il veut offrir une famille stable à sa fille adoptive.
— Et tu penses que je peux l’aider ? Demandé-je, intriguée mais sceptique.
— Oui, je le pense, affirme Mélanie avec conviction. Ton agence est spécialisée dans les vraies connexions, pas les unions superficielles. Tu sais voir au-delà des apparences, Adeline. Si quelqu’un peut l’aider à trouver une femme sincère, capable d’aimer Eugénie comme sa propre fille, c’est toi. Il a accepté de s’inscrire à ton agence matrimoniale et de faire quelques rencontres dans le but d’au moins trouver une personne qui a les mêmes vues que lui et un caractère compatible ! J’aimerais... J’aimerais que tu lui trouves une gentille femme qui puisse lui redonner confiance en l’amour...
Je reste un instant silencieuse, mes pensées tourbillonnant. La simple idée de revoir Jules, après toutes ces années, me déstabilise. Mais comment pourrais-je refuser ? Mélanie est ma meilleure amie, et Jules semble vraiment avoir besoin d’aide.
— D’accord, dis-je finalement. J’accepte de le rencontrer, mais uniquement pour discuter et comprendre ce qu’il recherche. Je ne peux pas garantir que j’ai la bonne personne inscrite dans mes effectifs mais j’ai beaucoup de femmes de valeurs. Sincères, honnêtes et désireuses d’être mère. Peut-être que la perle rare se trouve parmi elles et qu’il sera conquis ?
Mélanie pousse un soupir de soulagement et attrape ma main avec gratitude.
— Merci, Adeline. Je savais que je pouvais compter sur toi. Et tu verras, Eugénie est adorable. Elle a déjà conquis tout le monde. Je suis sûre qu’elle fera le bonheur d’une jeune femme en mal d’enfant !
Je souris malgré moi. La tendresse dans la voix de Mélanie lorsqu’elle parle de sa petite-cousine devenue sa nièce depuis l’adoption me réchauffe le cœur. Peut-être que ce sera aussi l’occasion de découvrir un nouveau Jules.
Le dîner continue sur un ton plus léger. Mélanie me parle des préparatifs pour l’arrivée de son bébé, et nous rions en évoquant nos souvenirs de jeunesse. Mais au fond de moi, une part reste distraite, hantée par la perspective de ces retrouvailles avec Jules.
Alors que nous nous quittons devant le restaurant, Mélanie m’embrasse sur la joue et me glisse un dernier mot à l’oreille :
— Tends-lui la main, Adeline. Il en a besoin, même s’il ne veut pas l’avouer.
Je la regarde s’éloigner, son ventre rond se balançant doucement sous sa robe. Une vague d’émotions me submerge. Mélanie a raison : Jules mérite de retrouver un peu de bonheur. Mais suis-je prête à affronter ce passé que j’ai si soigneusement enfoui ?
Sur le chemin du retour, je marche dans les rues calmes de Lyon. Mes pensées dérivent irrémédiablement vers lui. Jules. Rien que son prénom fait remonter en moi une cascade de souvenirs. Je revois ses yeux bleu océan, pétillants d’intensité, et son sourire éclatant, toujours un peu moqueur. Jules était grand, athlétique, sûr de lui. Mélanie et lui, bien que jumeaux, étaient si différents. Là où elle était blonde et délicate, lui était brun et imposant, une force tranquille.
Nous avions grandi ensemble tous les trois, partageant les mêmes bancs et les mêmes couloirs du collège et du lycée. Parfois, nous étions aussi dans la même classe. Avec lui, c’était toujours explosif, passionné. Nous étions sans cesse en concurrence, à nous lancer des défis absurdes, à nous provoquer. Et pourtant, sous cette rivalité apparente, il y avait une complicité inébranlable, une alchimie que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. J’étais éperdument amoureuse de ce garçon. Pendant presque six ans !
Mais à l’époque, mon surpoids était mon fardeau, une barrière que je ne parvenais pas à franchir. Je me persuadais que jamais un garçon comme lui ne pourrait m’aimer. Qu’il fallait être belle, svelte et pleine d’assurance pour séduire et garder un tel jeune homme.
Et puis, l’année du Baccalauréat, il y avait eu ces filles. Une, puis une autre. Chaque fois, c’était comme un coup de poignard. Il ne faisait rien de mal, bien sûr. Mais pour moi, c’était la preuve que je n’étais qu’une amie, rien de plus. Que ma chance, si jamais j’en avais eu une un jour, était passée !
Alors j’ai pris une décision stupide. Pour me protéger, pour faire semblant que cela ne me touchait pas, je suis sortie avec Gaétan, le gardien de but, de l’équipe de foot du lycée. Gaétan était charmant, pas très populaire, mais il semblait s’intéresser à moi. Et puis surtout, il me regardait comme si j’étais la seule au monde.
Je me suis accrochée à lui, espérant que cela étoufferait mes sentiments pour Jules. Mais cela n’a fait que compliquer les choses. Quand notre relation est devenue plus sérieuse, Gaétan a exigé que je coupe les ponts avec Jules. Il voyait ce que moi-même je refusais d’admettre : la complicité entre Jules et moi était trop intense.
Il ne supportait pas nos regards, nos taquineries, cette énergie qui crépitait entre nous. J’ai cédé. Par peur de perdre Gaétan, j’ai mis fin à cette amitié précieuse. Jules n’a jamais cherché à me retenir ni à s’imposer...
Peut-être qu’il pensait que je l’abandonnais. Après le lycée, nos chemins se sont séparés. Je suis restée trois ans avec Gaétan, jusqu’à ce qu’il déménage pour ses études et décide de me quitter. “Je ne crois pas aux relations à distance” m’avait-il dit avec désinvolture.
C’était terminé, et pour la première fois, j’étais vraiment seule. Je n’ai revu Jules qu’une seule fois après cela, lors d’un Noël chez Mélanie. Je me souviens encore de l’appréhension qui m’avait noué le ventre en franchissant la porte de leur maison.
Jules était là, comme toujours, mais cette fois, il n’était pas seul. Il était en couple avec Élise, une brillante étudiante en histoire. Ils formaient un couple harmonieux, et leur alchimie était indéniable. J’ai su ce soir-là qu’il était heureux, et cela aurait dû me suffire. Mais ce noël-là, en rentrant chez moi, j’ai pleuré amèrement. Pendant les années qui ont suivi, j’ai appris qu’ils s’étaient fiancés.
Jusqu’à ce que ce conte de fées se brise brutalement, lorsqu’Elise est partie un mois avant le mariage. En affirmant qu’elle était tombée amoureuse d’une femme ! J’ai été choquée quand je l’ai appris et j’ai eu mal pour Jules.
À présent Mélanie affirme que son frère ne croit plus en l’amour. Qu’il s’apprête à embraser un mariage arranger uniquement pour l’éducation de sa fille adoptive qui manque cruellement d’une présence féminine. Une union dénuée de sentiments et qui serait un simple contrat.
Suis-je réellement en mesure de trouver à Jules celle qui saura conquérir sans cœur et panser les plaies laissées par la trahison d’Elise ? Suis-je en mesure de trouver la femme douce et bienveillante qui prendra sous son aile la jeune Eugénie et l’aimer comme son enfant ?
Je parcours mentalement les candidates inscrites à l’agence, celles avec qui j’ai noué des liens amicaux au fil des années. Des femmes sincères, bienveillantes, qui cherchent un amour véritable ou qui seraient prêtes à s’investir dans une famille déjà formée. Pourtant, malgré ma volonté de rester professionnelle, une part de moi se demande si je suis prête à prendre cette mission en main.
Mélanie m’a demandé de l’aider, et je n’ai jamais su lui dire non. Mais cette situation dépasse tout ce que j’ai fait jusque-là. Ce n’est pas une mission ordinaire. C’est Jules. Et revoir Jules, après toutes ces années, c’est raviver un passé que j’ai tenté d’oublier.
Mes pas me guident jusqu’à mon appartement, un lieu où j’ai trouvé refuge après des années de travail acharné pour me reconstruire et bâtir Cupidon Agency. En franchissant la porte, je retire mes chaussures et laisse tomber mon sac sur le canapé. Je m’arrête un instant devant le miroir de l’entrée, mon reflet captant mon attention. J’ai changé. Physiquement, émotionnellement. Je ne suis plus cette adolescente pleine de complexes et de doutes. Mais suis-je vraiment prête à revoir Jules et à affronter tout ce qu’il représente ?
Je secoue la tête pour chasser ces pensées et m’installe devant mon ordinateur portable, déterminée à être efficace. J’ouvre la base de données de l’agence et commence à faire défiler les profils.
Un nom attire mon attention : Clara. Trente-deux ans, institutrice, passionnée par l’art et la littérature. Elle est douce, patiente, et adore travailler avec les enfants. Nous avons souvent discuté de ses rêves d’avoir une famille. Puis, il y a Sophie, une femme forte et indépendante qui dirige sa propre petite entreprise. Elle aussi cherche une connexion sincère, un amour durable. Les deux pourraient convenir, mais je ne peux m’empêcher de ressentir un doute persistant. Trouver une partenaire pour Jules ne sera pas qu’une simple recherche de compatibilité. Cela demandera quelque chose de plus… Une femme capable de voir au-delà de ses blessures et de l’aimer pour l’homme qu’il est devenu.
Et si aucune de mes candidates n’était à la hauteur de cette tâche ?
Mon téléphone vibre, interrompant mes pensées. C’est un message de Mélanie.
Mélanie : Jules viendra à ton agence vendredi après-midi. Il est d’accord pour te rencontrer et discuter des possibilités. Merci encore, Adeline. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Vendredi. Dans deux jours. Un mélange de nervosité et d’excitation me traverse. Ce n’est pas seulement un rendez-vous professionnel, c’est une confrontation avec un pan de ma vie que j’ai laissé derrière moi.
Je ferme l’ordinateur et me dirige vers ma chambre, où je m’étends sur le lit. Mes pensées tourbillonnent, passant de Mélanie à Jules, puis à Eugénie. Peut-être que cette mission est plus qu’une simple quête pour Jules. Peut-être que c’est aussi une opportunité pour moi. Une chance de tourner la page sur le passé. Ou de l’ouvrir à nouveau.
Vendredi sera déterminant. Le Jules de mes souvenirs et l’homme qu’il est devenu s’apprêtent à se rencontrer, et je serai là pour voir lequel des deux prendra le dessus.








