L’envers du reflet

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Summary

Maël, 28 ans, travaille dans un cabinet comptable, porte des chemises bien repassées et maîtrise l’art du sourire rassurant. Séducteur empathique en apparence, il charme, écoute, s’adapte. Mais derrière cette façade, il joue double-jeu. Il contrôle tout. Il évite l’intime. Il fuit. Quand une rupture inattendue fissure le vernis, et puis une autre, c’est tout l’édifice qui s’effondre. Lentement, sournoisement, Maël chute : alcool, isolement, débordements affectifs. Jusqu’à cette nuit où il touche le fond. Et est forcé, sans éclat, de tenter autre chose. Ce roman suit sa reconstruction : les débuts fragiles d’une sobriété, la reprise de projets abandonnés, les silences lourds avec son entourage. Il y a les maladresses, les rechutes émotionnelles, mais aussi les mains tendues, l’espace qu’il apprend à laisser à ses émotions, et les liens qu’il répare. À travers la photographie, qu’il reprend sans oser encore la montrer, et la thérapie, qu’il poursuit dans l’ombre, Maël réapprend à être. L’envers du reflet est une plongée introspective dans la tête d’un homme en chute libre, puis en reconstruction. Un roman sur la vulnérabilité, la honte, la lenteur de guérir, et la beauté brute de ceux qui essaient. Sans masque. « J’ai recommencé à faire ce que je sais faire de mieux : jouer un rôle. Faire croire que je vais bien. Que je me reprends. Et parfois, j’

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1


Le réveil sonne à 7 h 15. Je tends la main pour l’éteindre, mes doigts engourdis effleurant l’écran froid de mon téléphone. Les premières lueurs du jour filtrent doucement à travers les rideaux de mon appartement, posant un voile doré sur les murs pâles. Ici, dans ce petit coin du Vieux-Québec, où j’ai grandi et vécu toute ma vie, chaque matin est un peu comme un cadeau fragile que je prends le temps d’apprécier, même si parfois la routine voudrait l’écraser.

Je reste allongé un moment, les yeux fixés au plafond blanc, l’esprit flottant entre ce qui m’attend et ce que j’ai laissé derrière hier. En bas, la ville s’éveille lentement. Je perçois au loin les premiers pas des passants sur les pavés centenaires, le cliquetis des cafés qui ouvrent leurs portes, le murmure lointain du fleuve Saint-Laurent qui roule ses eaux tranquilles vers l’océan. Québec, ma ville natale, c’est bien plus qu’un endroit sur une carte. C’est un souffle, une présence constante qui me rattache au sol, un lien invisible mais indéfectible.

Je me redresse enfin, mes pieds touchent le parquet froid, et je me dirige vers le miroir. Mon regard se pose sur moi-même, comme pour chercher des réponses que je n’ai pas toujours. Mes cheveux en bataille, cette barbe de trois jours que j’entretiens sans trop d’effort mais avec soin, comme un signe que je maîtrise au moins une part de ce que je suis. Ce visage, ce reflet familier, il est mon armure et ma vulnérabilité.

La douche est mon refuge. L’eau chaude coule sur ma peau, chassant le sommeil et les doutes, mais elle n’efface pas tout. J’aime ce moment suspendu, où le bruit du monde s’éloigne, où je peux simplement exister, seul avec moi-même.

Je m’habille avec soin. Une chemise blanche, impeccable, que je repasse toujours la veille. Le col légèrement ouvert, le tissu doux qui effleure ma peau. Je choisis un parfum boisé, subtil, qui me ressemble : à la fois fort et discret, empreint de souvenirs anciens et de promesses non formulées.

Je quitte mon appartement, la porte claque doucement derrière moi. La lumière du matin est plus vive maintenant, douce et claire, comme si la ville elle-même respirait au rythme du jour qui commence. Je marche d’un pas assuré vers mon bureau, à quelques rues, dans ce vieux bâtiment rénové que j’aime bien. Je connais chaque coin de cette ville, chaque détour me semble familier, rassurant.

Je traverse la rue, quand un éclat de rire me fait tourner la tête. Appuyée contre un lampadaire, je reconnais Léa.

— Maël ?

— Léa. Ça fait un bail.

Je souris, large, naturel. Ce sourire-là, j’ai appris à le doser, à le rendre facile, sans effort apparent, capable d’ouvrir des portes ou d’apaiser des tensions. Léa le remarque, j’en suis sûr, mais elle ne dit rien.

— Je travaille pas loin. Je suis contente de te croiser. Tu y vas aussi ?

— Ouais. Tu veux qu’on marche un bout ensemble ?

Elle acquiesce, et on commence à avancer côte à côte, au milieu des passants matinaux. Je prends soin de garder une posture détendue, presque désinvolte. Je plaisante, je taquine un peu, distillant ici et là un charme un peu léger, facile, celui qui a toujours marché sur moi.

— Alors, ça fait quoi, cinq, six ans depuis le secondaire ?

— À peu près, oui. T’as pas trop changé.

— Toi non plus, rigole-t-elle. Mais t’es toujours aussi sérieux.

Je hausse les épaules avec un sourire en coin, volontairement un peu arrogant.

— Pas trop le genre à faire le fou. Et toi, toujours la même ?

— Oh, tu sais, la vie fait son chemin. J’ai un boulot stable, un appartement… rien de fou.

Je la regarde, j’analyse, en savourant un peu cette position confortable où je suis celui qui mène la danse. Je sens que Léa me regarde différemment, un peu méfiante peut-être, ou peut-être qu’elle devine ce que je ne dis pas.

— Tu sais, je me suis souvent demandé ce que tu devenais, avoue-t-elle. T’avais ce côté un peu mystérieux…

— Mystérieux ? Je dirais juste réservé.

Je laisse planer un silence, le genre de pause calculée qui fait que l’autre s’interroge, qu’elle veut en savoir plus, alors que moi, je ne lâche rien.

— Peut-être. Mais ça t’a bien réussi, on dirait.

Je souris encore, un peu trop sûr de moi. Ce que je ne lui dis pas, c’est que ce masque, cette façade, ça demande de l’énergie. J’aime le contrôle, j’aime séduire, mais parfois, j’épuise ceux qui s’y fient trop. Je vois dans ses yeux cette curiosité mêlée à une prudence renouvelée.

Et ça me plaît, de garder ce pouvoir, ce léger trouble.

— Tu travailles dans quel coin ? je demande, même si je sais pertinemment que je n’ai pas envie que la conversation se termine tout de suite.

— Juste là, sur Saint-Jean. La station RQ89, tu connais ?

Je fais mine de réfléchir. Bien sûr que je connais. Je connais presque tous les bâtiments du quartier, surtout ceux qui abritent des voix.

— De nom, ouais. J’écoute pas souvent la radio, avoue-je avec un sourire en coin. C’est toi qu’on entend, ou tu bosses en coulisses ?

Elle me jette un regard, un peu piquée.

— J’ai mon émission du matin. Chronique culture. Trois fois par semaine.

— Impressionnant. T’as toujours su bien parler. Même au secondaire, tu faisais tourner les têtes juste en lisant un exposé.

Elle rit, un peu gênée. Je le vois : ce genre de compliments, flattés mais inoffensifs, elle les a entendus mille fois. Mais venant de moi, ils semblent porter un poids différent. J’ai appris à manier les mots, à doser le ton. Juste assez pour créer un déséquilibre, pour installer l’idée que je vois des choses chez les gens que les autres ratent.

— Et toi ? demande-t-elle. T’as fini par faire quoi finalement ? Je t’imaginais avocat ou entrepreneur, un truc comme ça.

— J’ai fait un peu de tout. Maintenant je travaille dans la création de contenu pour une boîte de com. Surtout des marques locales. C’est tranquille, ça me laisse du temps pour mes projets à côté.

— Tu fais encore de la photo ? Tu postais souvent à l’époque.

— Par phases. Je sors mon appareil quand j’en ai envie, pas par obligation.

Je ne lui dis pas que je publie encore, sous un autre compte, plus personnel. Un compte que personne ne connaît, où je laisse parfois filtrer une part de ce que je cache ailleurs. Je ne mens pas à Léa, mais je trie ce que je lui donne. Toujours.

On tourne à l’angle d’une ruelle étroite. Sa station est à deux pas maintenant. J’aurais pu prendre l’autre rue et continuer vers mon propre boulot, mais je ne l’ai pas fait. J’ai pris son chemin à elle, sans lui demander.

— T’as pas peur d’arriver en retard ? je lance, sans ralentir.

— Un peu. Mais c’est rare que je croise quelqu’un du secondaire qui me traite pas comme si j’étais restée figée dans le passé. Alors ça me fait plaisir.

Je souris, mais au fond, je sais que cette phrase m’amuse plus qu’elle ne me touche. C’est flatteur, oui. Mais surtout, c’est révélateur. Elle me perçoit encore comme un garçon un peu différent, à part. Et ça, c’est exactement ce que je cherche sans jamais l’avouer.

On arrive devant la porte vitrée de la station. Elle se tourne vers moi.

— Merci pour la marche. C’était inattendu.

— Les meilleurs moments le sont toujours.

— Toujours aussi sûr de toi, hein ?

Je hausse les épaules, joue le détachement.

— C’est juste un masque bien cousu.

Elle sourit, amusée. Elle croit à une blague. Elle ne voit pas que c’est vrai.

— Bonne journée, Maël. Et… prends soin de toi.

Je la regarde entrer. Une assistante lui tient la porte. Puis elle disparaît dans le couloir.

Je reste là un instant, le regard sur mon reflet dans la vitre. Ce même visage, ce même sourire maîtrisé. Et cette sensation étrange, cette tension que je repousse, comme toujours. Je me dis que je devrais lui écrire, peut-être. Ou ne jamais lui reparler. Juste assez pour qu’elle pense à moi, pas assez pour qu’elle comprenne.

Et je reprends ma route, tranquillement. Mon pas n’a pas changé, mais à l’intérieur, je me sens un peu plus vide qu’il y a vingt minutes.

Je marche vers mon bureau, mains dans les poches, un reste de sourire aux lèvres. La rencontre avec Léa m’a réveillé un peu plus que le café ne l’aurait fait. J’aime ces moments-là. Pas parce qu’ils me bouleversent, mais parce qu’ils me rappellent que je contrôle encore la narration. Que les gens ne voient que ce que je veux bien laisser paraître.

Le bâtiment de l’agence est une ancienne fabrique retapée, brique rouge, fenêtres pleines de lumière. L’intérieur, lui, joue la carte du loft industriel : béton poli, plantes suspendues, bureaux en bois brut, chaises design inconfortables. Tout est pensé pour dire « ici, on est cool, mais pro ».

J’arrive pile à l’heure. Ni en avance — pour ne pas trop me faire remarquer —, ni en retard — parce que je déteste donner l’impression que quelque chose m’échappe.

— Yo, Maël ! t’as vu le brief pour la campagne Limoilou Bio ? appelle Francis en levant la main.

— J’ai survolé, ouais. On va devoir rendre ça sexy, sinon ça passera jamais en pitch client.

Francis rigole. Il rigole toujours quand je parle. Il m’admire plus qu’il ne le dit. J’ai appris à reconnaître ce regard, entre camaraderie et comparaison silencieuse. Je reste sympa, accessible, mais je garde toujours une petite distance. Suffisante pour qu’on me cherche, jamais assez pour qu’on me cerne.

Je passe par la cuisine, attrape un café noir déjà tiède dans la machine collective. Clara est là. Graphiste. La trentaine, vive, créative. On a flirté, une fois, mais j’ai mis fin à ça avant que ça prenne racine. Elle, elle a encore des restes dans le regard. Elle me parle en faisant semblant que non.

— Tu bosses sur quoi ce matin ? me demande-t-elle.

— Le rebranding de Vieux-Port Café. Ils veulent quelque chose de plus « jeune », tu sais ce que ça veut dire : enlever tout ce qui avait du charme.

Elle sourit, penchée contre le comptoir.

— Tu veux que je jette un œil sur ta prop visuelle ?

— T’es toujours volontaire quand c’est moi. Je vais finir par croire que tu m’aimes bien.

Je lance la phrase avec légèreté, sans insistance, mais je sais qu’elle touche juste. Je joue. C’est presque un automatisme. J’ai cette façon de dire les choses qui fait rire, qui flatte, mais qui dérange un peu aussi. Le genre de remarque qu’on ne sait jamais trop comment prendre. Clara hausse les sourcils, mal à l’aise, mais amusée.

— Ou alors c’est ton égo qui te fait halluciner.

— Possible. Mais avoue que je suis divertissant.

Je retourne à mon bureau. Je m’installe. L’ordi s’allume. J’ouvre le dossier de la journée. Je passe la matinée à ajuster des lignes, à chercher des formulations, à tester des slogans qui claquent. Je suis bon dans ce que je fais. Pas génial, mais bon. Suffisamment pour qu’on m’écoute. Pas assez pour qu’on me mette en danger. Juste entre les deux : confortable, indiscutable.

À midi, tout le monde se regroupe à l’îlot de la cuisine. Blagues, restos, météo. Je participe. Je fais rire. Je rebondis sur tout. Ma présence est dosée. On me trouve charismatique. On me trouve mystérieux. Je dis juste assez pour qu’on m’aime, pas assez pour qu’on me connaisse.

Mais personne ne remarque que je rentre déjeuner seul. Que je mange souvent devant mon écran, dans le silence, sans même regarder ce que je mastique. Ce vide-là, je le garde bien caché sous la couche de vernis.

Personne ne demande non plus ce que je fais le soir. Et ça m’arrange.

L’après-midi s’enchaîne sans accrocs. Je jongle entre trois projets en même temps — deux clients qui veulent tout « pour hier » et un troisième qui ne sait pas ce qu’il veut, mais le veut avec enthousiasme. Classique. Ça ne me stresse pas. J’ai l’habitude.

Je passe d’un brief à l’autre, des visuels à corriger, des mots à vendre. Je réponds à quelques courriels avec des phrases ciselées, toujours un peu plus détendues que la moyenne. Ça me donne cette image de mec cool, efficace, mais qui ne s’énerve jamais.

On échange quelques blagues entre collègues, surtout avec Francis. Il me demande mon avis, cherche ma validation. Clara, elle, vient s’asseoir à côté sous prétexte de vouloir « brainstormer rapidement ». Je laisse faire. J’écoute distraitement, donne mon avis quand il faut. Je suis présent, mais pas trop.

La vérité, c’est que je maîtrise parfaitement ce jeu-là : être suffisamment impliqué pour qu’on me garde autour, pas assez pour qu’on me sollicite quand ça brûle. Et ça fonctionne. On m’apprécie, on me consulte, mais on ne me dérange pas.

Vers cinq heures, je ferme mon portable. Je range mes écouteurs, attrape ma veste. Je salue rapidement, esquive les invitations à aller prendre un verre, et je file. De toute façon, j’ai donné ce que j’avais à donner pour la journée.

Quand j’ouvre la porte de l’appartement, l’odeur de pâte à pizza flotte dans l’air. Le genre de retour qui te ramène à quelque chose de vivant, même si t’en étais pas forcément en manque.

— Yo, fait une voix derrière le comptoir.

— Hey, Théo. T’as fini plus tôt ?

Il hausse les épaules, concentré sur une pâte à pizza qu’il étale à même le comptoir. En t-shirt noir, pantalon de chantier encore plein de poussière, il a l’air d’un gars qui a bossé pour vrai, lui. Théo, c’est mon coloc depuis deux ans. Un gars droit, solide. Il travaille en construction, se lève avant le soleil, rentre crevé, mais il a toujours l’énergie pour une bière ou une bonne bouffe.

Théo, c’est pas le genre à se faire remarquer. Il entre dans une pièce sans bruit, mais il dégage quelque chose. Une stabilité. Une présence ancrée, presque rassurante.

Il est grand, large d’épaules, avec cette carrure naturelle qui fait qu’on se sent en sécurité à côté de lui, même sans qu’il dise un mot. Sa peau est bronzée à force de passer ses journées dehors, et ses mains sont toujours un peu abîmées — calleuses, solides, des mains de gars qui construisent pour de vrai.

Il a les cheveux châtains, un peu trop longs sur le dessus, souvent rabattus à la va-vite. Et sa barbe, jamais parfaitement taillée, lui donne un air négligé que je soupçonne d’être parfaitement volontaire. Ses yeux, par contre, sont clairs. D’un vert étrange, presque gris, qui te scrutent sans jamais t’écraser.

Théo ne parle pas pour remplir le silence. Quand il dit quelque chose, c’est que ça compte. Et même quand il se tait, on sent qu’il pense à tout, qu’il observe. Il n’a pas besoin d’en faire plus. Il est entier, comme ça.

— Le chantier était pas aux normes, ils ont arrêté pour inspection. J’suis rentré direct. J’me suis dit : pizza maison, pourquoi pas.

— T’as besoin d’un coup de main ?

Il me jette un coup d’œil. Il sait que je pose la question par réflexe plus que par réelle intention. Il secoue la tête en souriant.

— Nah, j’gère. T’as eu une grosse journée ?

— Pas plus que d’habitude. Trois clients, deux crises existentielles, et une collègue qui m’a presque fait une déclaration d’amour en parlant de typographie.

Théo rigole.

— T’as un aimant à drame, toi. Tu le sais, hein ?

— J’attire juste les gens compliqués. C’est pas pareil.

Je dis ça comme une blague, mais ça sonne étrangement vrai. Je joue souvent avec cette frontière. Je donne envie d’entrer, mais je laisse rarement la porte ouverte bien longtemps.

Je m’affale sur le canapé pendant que Théo balance la pizza au four. Il attrape deux bières dans le frigo, m’en lance une sans demander, et revient s’asseoir à côté de moi, les jambes allongées sur la table basse. On regarde le match sans vraiment le regarder. L’écran est juste là pour remplir le silence.

Avec Théo, c’est simple. Et rare.

On s’est rencontrés un peu par hasard, à une soirée où je connaissais à peine les gens. Il cherchait un coloc à la dernière minute, et moi, je venais de quitter un appart où l’ambiance était devenue étouffante. On n’avait pas grand-chose en commun, si ce n’est ce besoin de tranquillité, de territoire partagé sans drame.

Théo, c’est ce genre de gars qu’on appelle quand on est en panne sur le bord de la route. Il débarque, sans poser de questions, sans te faire sentir que tu lui dois quelque chose. Il est franc, droit, toujours là quand il dit qu’il va l’être. Il n’a pas besoin de se faire remarquer. Il vit dans la matière, dans le concret. Le genre de type qui te construit une terrasse en un week-end et oublie de t’en parler.

Et moi... je ne suis pas ce genre-là.

Je ne lui raconte pas grand-chose. Pas vraiment. Il sait ce que je fais dans la vie, ce que je mange, ce que je regarde. Il connaît mon humour, mes petites habitudes. Mais il ne sait pas ce qui se passe dans ma tête quand je rentre à minuit sans dire où j’étais. Il ne sait pas pourquoi je disparais parfois trois jours, pourquoi je réponds pas toujours aux messages. Et il ne pose pas de questions.

C’est peut-être pour ça que je l’apprécie autant. Parce qu’il me laisse tranquille. Parce qu’il ne me pousse pas. Parce qu’il ne m’oblige à rien.

Et en même temps… il ne sait rien de moi.

Je bois une gorgée. Le match est toujours là, en bruit de fond. Théo grogne contre un hors-jeu. Moi, je pense à Léa. À son sourire, à sa façon de me regarder, comme si j’étais encore ce gars du secondaire qu’on n’a jamais tout à fait cerné.

Peut-être que je ne l’ai jamais été, ce gars-là. Peut-être que j’ai juste appris à le jouer.

La minuterie du four sonne. Théo se lève pour sortir la pizza, et je reste là, la bière à la main, figé dans ce moment tiède, flottant, où rien ne cloche — sauf moi.

La pizza est bonne. On mange sans trop parler. Quelques commentaires sur le match, une blague de Théo, un haussement d’épaules de ma part. Rien d’exceptionnel. Et c’est ça que j’aime. Le calme, le connu. Cette routine douce qui s’est installée depuis un moment, presque sans que je m’en rende compte.

Ma vie, c’est ça. Des journées bien construites, qui s’enchaînent sans accrocs. Un appartement propre, un boulot où je me débrouille sans trop de pression, un coloc qui me laisse respirer. Des collègues qui me respectent. Des gens qui me trouvent drôle, ou brillant, ou charmant. Je donne juste assez de moi pour nourrir l’image. Pas assez pour qu’on gratte.

Et ça me va. La plupart du temps, ça me va.

J’aime me lever à la même heure, retrouver les rues familières de Québec, marcher jusqu’au bureau en saluant les mêmes visages. J’aime savoir ce que je vais dire, comment les gens vont réagir. J’aime la maîtrise. Le confort dans la répétition.

Mais il y a des soirs — comme celui-ci — où je sens que quelque chose cloche. Pas un drame. Pas une douleur franche. Plutôt une sorte de vide sourd, tapi au fond. Comme un écho discret qui revient quand tout se calme. Un genre de manque sans forme précise. Une sensation que quelque chose, ou quelqu’un, me manque.

Quelqu’un qui comprendrait le fond. Pas juste la façade.

Quelqu’un qui pourrait rester, même quand je baisse le masque.

Quelqu’un qui ne me demanderait pas de changer, mais qui me donnerait envie de le faire.

Je ne sais pas si j’ai laissé passer cette personne. Ou si elle n’est jamais venue.

Je ne sais même pas si je suis fait pour ça.

Mais certains soirs, entre deux bières et un fond de match, je m’imagine ce que ça ferait : rentrer chez moi et ne plus être obligé de jouer.

Juste être.

Être, et que ce soit suffisant.

Je me lève, dépose ma canette vide dans le bac, et je salue Théo d’un signe de tête avant d’aller me brosser les dents. La salle de bain est silencieuse. Mon reflet me regarde. Toujours le même. Toujours bien mis, contrôlé, propre. Intact.

Je me couche sans bruit. Je scroll un peu sur mon téléphone, puis je l’éteins. Je ferme les yeux.

Demain, ce sera la même chose. Et quelque part, j’aime ça.

Mais je sais aussi — au fond — que ça ne suffira pas éternellement.



Je quitte mon appartement, la porte claque doucement derrière moi. La lumière du matin est plus vive maintenant, douce et claire, comme si la ville elle-même respirait au rythme du jour qui commence. Je marche d’un pas assuré vers mon bureau, à quelques rues, dans ce vieux bâtiment rénové que j’aime bien. Je connais chaque coin de cette ville, chaque détour me semble familier, rassurant.

Je traverse la rue, quand un éclat de rire me fait tourner la tête. Appuyée contre un lampadaire, je reconnais Léa.