Chapitre 1
La porte de ma chambre claque violemment, me faisant sursauter. Naya, ma meilleure amie, apparaît dans l’encadrement, le visage ravagé par la détresse et les larmes.
—Aide-moi ! me supplie-t-elle entre ses sanglots.
Je repose mon sachet de m&m’s, descends de mon lit et abandonne mon film pour la rejoindre. Elle tombe dans mes bras, secouée par un chagrin qui me désempare.
—Nay[1], qu’est-ce qui te met dans cet état ?
—J’ai découvert pourquoi la lumière s’éteint dans les yeux de la plupart des filles de notre meute après leur vingtième anniversaire.
Je la tire à l’intérieur de la chambre pour pouvoir fermer la porte.
—Vas-y, raconte.
—Alpha Isodor, ce vieux porc pervers a mis en place une loi, il y a de nombreuses années, qui dit que toute jeune fille qui n’a pas trouvé son compagnon à la fin de sa journée d’anniversaire, soit minuit, doit lui offrir sa virginité.
—Quoi ? crié-je, choquée, tandis qu’elle vide ses tripes dans ma poubelle.
Qu’est-ce que c’est que cette absurdité ?
—Ce monstre viole les filles en toute impunité ! Il s’est octroyé une espèce de droit de cuissage et le conseil le sait !
—Comment peuvent-ils cautionner une telle horreur ?
—Je n’en sais rien, mais ce n’est pas tout. Après les avoir souillées à jamais, il choisit lui-même leur compagnon, ne leur laissant aucune chance de trouver leur compagnon destiné.
—Tu te fous de moi ? m’étranglé-je. Comment se fait-il que nous n’en ayons jamais entendu parler avant ?
—Elles sont menacées. Si elles parlent ou refusent, elles meurent.
—Comment l’as-tu découvert ?
—J’ai vingt ans demain, alors j’ai été convoquée chez l’Alpha tout à l’heure, hoquette-t-elle. Mais je préférerais mourir plutôt que cet être abject me touche !
—Tu ne peux pas être la seule à te révolter et à avoir parlé quand même, si ?
—Il me croit assez « intelligente » pour ne pas parler, alors je pense qu’il use de son ordre Alpha sur certaines filles et qu’il pense la menace de mort suffisamment étouffante pour empêcher les autres de révéler le pot aux roses. J’ai réfléchis durant une heure avant de venir te voir, mais je ne peux pas te laisser affronter ça non plus !
Merde, je n’avais pas pensé à ça.
—Je vais parler à mon père, la rassuré-je. On va trouver une solution.
—Armonie, ton père est le Bêta de la meute, il est forcément au courant !
—Non, nié-je. C’est impossible, mon père ne laisserait pas une chose aussi vile se produire. J’ai confiance en mon père, il ne me ferait pas ça.
—Je ne sais pas quoi faire, comment puis-je trouver mon compagnon en une seule journée s’il n’est pas dans notre meute ?
Une idée me vient soudain.
—Tu as de la famille dans la meute voisine, non ?
On ne les a pas vu depuis longtemps, espérons qu’ils n’aient pas déménagé.
—Ma tante, oui.
—Appelle-la et demande-lui si tu peux y aller demain et pour quelques jours.
—L’Alpha se doutera que je fuis et…
—Non. Nous dirons que nous allons au centre commercial…
Nous passons l’heure qui suit à peaufiner notre plan, sécher ses larmes et lui refaire une beauté afin que personne ne se doute de rien. Puis, je l’accompagne chez elle pour préparer ses affaires.
La tante de Naya a sauté de joie à l’idée de l’accueillir quelques jours et elle lui organise même une fête à laquelle je ne peux malheureusement pas assister si je veux protéger notre plan.
Nous préparons deux sacs : un pour ce soir parce qu’elle va dormir chez moi, et un que nous cachons au fond du jardin, à la lisière des bois, pour faciliter sa récupération en temps voulu. Puis, nous retournons à la maison de la meute, où je vis dans la suite Bêta.
Il m’est difficile de garder mes questions pour moi pendant le repas que nous partageons avec mon père. Celui-ci ne tarde pas à détecter mon malaise et me demande à plusieurs reprises si je vais bien.
—Ça va, papa. L’anniversaire de Naya me fait penser au mien qui approche aussi, c’est tout.
L’angoisse traverse son regard et je crains que Naya n’ait raison. Il doit être au courant des pratiques écœurantes de notre Alpha.
—Est-ce que tu penses que Gareth sera rentré ?
En posant cette question, j’espère apprendre plusieurs choses. La première, mon frère est-il au courant de ce qui se trame ici ? La seconde, pourrais-je compter sur lui pour me protéger ?
—Je n’ai aucun doute que Gareth voudra être présent et qu’il fera tout son possible pour être là, répond papa avec un sourire sincère.
Cependant, il s’efface rapidement.
—À propos de ton anniversaire, j’ai à te parler, enchaîne-t-il avec gravité. Mais profitez de votre soirée, ça peut attendre. Les lasagnes vous plaisent ?
—Elles sont délicieuses, Bêta Conrad, comme toujours, le complimente Naya.
J’acquiesce en me servant de la salade, ne pouvant soutenir son regard plus longtemps. Heureusement, Naya est une actrice en devenir plutôt douée et réussit à meubler le silence avec des conversations idiotes, faciles à alimenter, pour le reste du dîner.
Je souhaite une bonne nuit à mon père vers 21 h 00. malgré son étonnement, il ne me fait pas de remarque. Naya et moi nous couchons après avoir programmé un réveil pour minuit. Nous espérons réussir à dormir quelques heures avant la longue nuit qui nous attend.
Nous sommes en alerte dès les premières notes de musique qui retentissent et nous quittons la suite à pas de velours. C’est dans le même silence que nous arpentons les couloirs de la maison de la meute, le cœur battant, jusqu’à ce que nous sortions dans la fraîcheur de la nuit.
Nous nous débarrassons de nos pyjamas sous le porche et nous nous transformons.
Nous avons convenu de ne pas communiquer par lien mental au cas où Naya soit surveillée par l’Alpha. Nous nous sommes mises d’accord au préalable, elle me suit et me laisse parler si nous croisons quelqu’un qui pose des questions. Je m’élance donc en direction de la frontière. Nous commencerons par faire le tour du territoire à proximité des patrouilleurs.
—Armonie, ton père sait que tu es dehors ? m’arrête Gary, un guerrier et un ami de mon frère.
Ça me démange la langue de lui rappeler que je n’ai pas besoin de l’autorisation de mon père pour aller et venir à ma guise, mais je me rappelle que nous avons un Alpha qui s’apparente davantage à un dictateur et que l’équipe de patrouille est sûrement dans l’obligation de rapporter tout ce qui est inhabituel, comme Naya et moi courant de nuit le long de la frontière…
—Non, on avait besoin de se dégourdir les pattes. Insomnie. Nous serons sages, promis.
—Bien, je te fais confiance. Passe voir Nanie, elle fait un chocolat chaud efficace, me dit-il avec un clin d’œil.
—Merci Gary, bonne nuit.
Il reprend sa patrouille et nous reprenons notre course. Gary a probablement prévenu les autres guerriers, car ils nous saluent tous sans poser de question.
Une fois le tour du territoire effectué sans avoir trouvé la moindre trace d’un compagnon pour Naya, nous quadrillons minutieusement la ville à la recherche de l’odeur la plus précieuse, son museau toujours à l’affût.
Pour finir, nous nous affalons, épuisées, à une table de chez Nanie, vers 4 h 00 du matin.
—Une petite course de nuit ? commente la vieille femme en nous donnant un t-shirt over size chacune.
—Oui, Gary a dit que tu avais un remède contre l’insomnie ?
—Je vous apporte ça dans quelques minutes, sourit-elle chaleureusement.
—Ne perds pas espoir, murmuré-je à Naya en lui serrant les mains par-dessus la table.
Son air abattu me déchire le cœur.
—Tu sais quoi ? m’exclamé-je soudain en feignant l’enthousiasme. On devrait faire du shopping, ajouté-je bien fort tandis que l’odeur désagréable de l’Alpha nous frappe les narines.
Naya se crispe imperceptiblement.
—Ah ! Tu parles à mon cœur, me répond-elle, jouant toujours son rôle à la perfection.
Nanie nous sert nos chocolats chauds en bougonnant.
—Que veux-tu Isodor ? aboie-t-elle sur l’Alpha.
—N’apprendras-tu jamais à me respecter, femme ? gronde-t-il.
—Pour ça, il faudrait déjà que tu sois respectable…
Il grogne fort contre elle, mais elle ne bronche pas d’un cil.
—Arrête donc ça, tu ne me fais pas peur, vieux bonhomme !
—Sers-moi donc un irish-coffee, râle-t-il en se posant au bar.
—Que va-t-on chasser ? reprend nonchalamment Naya.
—Des robes, bien sûr ! Pour quoi d’autre ai-je besoin de ton avis ?
—Quelle prétentieuse ! Quand veux-tu y aller ?
—Dans la matinée ? Partons tôt, j’ai plein de chose à voir.
—Avec plaisir, j’en profiterai pour me trouver une tenue appropriée pour le dîner.
—Génial.
Après ça, nous sirotons notre chocolat chaud et rentrons nous coucher, satisfaites de notre mise en scène. Nous prenons une douche et nous effondrons dans mon lit sans demander notre reste.
[1] Prononcé Naï