Comment Karina a-t-elle survécu ?

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Summary

Carina a été vendue par ses parents. Transportée dans un monde inconnu, elle devient la cuisinière attitrée de l’Empereur de Kaeltharys. Désormais, elle se retrouve au centre des intrigues et des complots… et même sa propre sœur veut sa mort. Pourra-t-elle survivre dans un royaume où chaque sourire cache une lame ?

Status
Ongoing
Chapters
20
Rating
4.0 1 review
Age Rating
16+

Chapitre 1 Le dernier jour de mon enfance

La route avait changé sans que je m’en rende vraiment compte.

Au début, il y avait encore des immeubles — des façades grises que je regardais défiler par la vitre sans y prêter attention, des feux de circulation, des gens sur les trottoirs avec leurs vies ordinaires et pressées. Puis les immeubles avaient cédé la place à des pavillons, les pavillons à des champs, et les champs à autre chose — quelque chose que je n’aurais pas su nommer exactement mais qui ressemblait à de l’absence. L’absence de tout ce que je connaissais.

Je me redressai sur la banquette arrière.

— Maman. Papa. On va où ?

Ma voix était sortie plus petite que je ne l’aurais voulu. Je n’avais pas envie de paraître inquiète — j’avais dix-sept ans, pas sept, et j’avais décidé depuis longtemps que l’inquiétude était une faiblesse que je ne m’offrirais plus. Mais la route devant nous était vide, et les arbres de chaque côté se resserraient comme des murs qui se rapprochent, et quelque chose dans l’air de la voiture pesait d’une façon que je ne reconnaissais pas.

Mon père regardait droit devant lui. Ma mère regardait par sa vitre — pas le paysage, rien, juste un point fixe quelque part entre l’intérieur et l’extérieur.

— On arrive bientôt, dit mon père.

Sa voix était douce. Trop douce. Ce genre de douceur qu’on met dans les mots quand on a décidé de ce qu’ils ne diront pas.

— Bientôt où ? insistai-je. Il n’y a plus rien ici. On est au milieu de nulle part.

Ma mère ne se retourna pas.

Ce détail-là — ce refus de se retourner — je le remarquai, et quelque chose en moi enregistra l’information sans encore savoir quoi en faire. Comme un signal qu’on reçoit avant d’avoir la fréquence pour le déchiffrer.

La voiture s’arrêta.

Pas graduellement, comme devant un feu rouge ou un panneau stop. Brusquement, au milieu de la route, dans un crissement de gravier qui fit sursauter les oiseaux dans les arbres alentour. Je me cognai légèrement contre le dossier du siège avant et levai les yeux.

Un homme nous attendait.

Il se tenait au bord de la route avec la patience de quelqu’un qui savait depuis longtemps que nous arriverions — immobile, les bras le long du corps, une longue veste sombre qui descendait jusqu’aux genoux. Ses bottes étaient poussiéreuses. Son visage était ordinaire, ce qui était peut-être ce qu’il avait de plus effrayant — un visage sans marque particulière, sans beauté ni laideur, le genre de visage qu’on oublie immédiatement après l’avoir vu.

Sauf les yeux. Les yeux, eux, ne s’oubliaient pas.

Il s’avança vers la portière côté conducteur. Mon père descendit. Ils se serrèrent la main — pas comme des inconnus qui se rencontrent, comme des gens qui concluent quelque chose.

— Vous savez que vous ne pourrez plus revenir en arrière, dit l’homme. N’est-ce pas ?

— Je suis sûr de mon choix, dit mon père.

Quatre mots. Quatre mots prononcés avec une certitude tranquille, sans hésitation, sans ce tremblement qu’on aurait été en droit d’attendre d’un homme en train de faire quelque chose d’irréparable.

Je ne comprenais pas encore. Mon cerveau refusait d’assembler les pièces — pas par stupidité, par instinct de survie. Il y a des vérités que l’esprit repousse aussi longtemps qu’il peut parce qu’il sait que les accepter changera tout et qu’il n’est pas encore prêt à vivre dans l’après.

Puis les portières s’ouvrirent.

Deux hommes. Grands, massifs, avec des visages fermés et des mains qui savaient ce qu’elles avaient à faire. Ils m’attrapèrent par les bras avant que j’aie pu réagir — leurs doigts se refermèrent sur moi comme des pinces d’acier, et je passai en une fraction de seconde de la banquette arrière à l’air froid du dehors sans comprendre comment.

— Lâchez-moi !

Je me débattis. De toutes mes forces, avec tout ce que j’avais — mes coudes, mes pieds, ma voix. Je hurlai le prénom de ma mère, puis celui de mon père, en regardant vers la voiture, persuadée qu’ils allaient venir, qu’ils allaient réagir, que dans une seconde mon père pousserait ces deux hommes et me dirait que c’était une erreur, que tout allait bien, que—

Mon père se retourna.

Il me regarda. Vraiment regarda — nos yeux se croisèrent, et dans les siens je cherchai quelque chose, n’importe quoi, de la honte ou de la douleur ou du regret, une fissure, une hésitation.

Il n’y avait rien.

Puis il ouvrit la bouche.

— Arrête de crier. Tu nous casses les oreilles.

Sa voix était plate. Fatiguée, presque — comme celle de quelqu’un qui en a fini avec une tâche longue et pénible.

— Vas crever dans un endroit où personne ne te verra. Toi et ta sœur, vous nous avez toujours dérangés. Que des déchets encombrants. Ta mère et moi allons enfin pouvoir vivre. Quand je pense à tout l’argent qu’on a perdu à cause de vous…

Il y a des mots qui ne font pas que blesser. Il y a des mots qui réorganisent le monde — qui prennent tout ce qu’on croyait vrai et le retournent, et une fois retourné ça ne reprend plus jamais tout à fait la même forme.

Ce furent ces mots-là.

Je cessai de me débattre. Pas parce que j’avais renoncé — parce que quelque chose s’était éteint d’un coup, comme une lumière qu’on coupe, et mes bras n’avaient plus la force de résister à quoi que ce soit. Mes larmes tombèrent sans que je les sente venir. Ma mère n’avait toujours pas bougé. Elle regardait toujours ce point fixe quelque part entre l’intérieur et l’extérieur, et je compris alors que son silence n’était pas de l’impuissance.

C’était un choix.

On me traîna.


Le bâtiment était à l’écart de la route — caché derrière les arbres, accessible par un chemin de terre que la voiture avait dû emprunter pendant que j’étais trop choquée pour le remarquer. De l’extérieur, il ne ressemblait à rien de particulier — des murs de béton gris, des fenêtres condamnées, le genre de structure abandonnée qu’on trouve dans les zones industrielles oubliées et devant laquelle on passe sans s’arrêter.

À l’intérieur, ça sentait la moisissure, la sueur et quelque chose d’autre — quelque chose de métallique et de lourd que je mis un moment à identifier.

Du sang séché.

La grande salle centrale était faiblement éclairée par des ampoules nues suspendues au plafond. Et dans cette lumière blanche et crue, une vision qui me cloua sur place.

Des filles. Des dizaines de filles — assises contre les murs, certaines attachées, d’autres simplement trop épuisées pour bouger. Leurs âges variaient — certaines semblaient avoir quinze ans, d’autres vingt, d’autres plus. Leurs vêtements étaient froissés, tachés, comme si elles portaient les mêmes depuis plusieurs jours. Leurs yeux étaient gonflés — certaines pleuraient encore, d’autres avaient dépassé les larmes et regardaient le sol avec cette expression vide qui vient après, quand le chagrin a tout brûlé et ne laisse que les cendres.

Leurs sanglots se mêlaient en un bruit continu, sourd, qui résonnait dans l’espace comme une plainte collective sans destinataire.

On me poussa à l’intérieur. La porte se referma derrière moi.

Je m’assis là où je tombai — les genoux sur le sol de béton froid — et je restai immobile, les mains à plat sur les cuisses, à regarder sans voir.

Mon père m’avait dit d’aller crever.

Je tournai cette phrase dans ma tête plusieurs fois, comme on tourne un objet inconnu entre les doigts pour essayer de comprendre ce que c’est. Mon père. Ma propre chair. L’homme qui m’avait appris à faire du vélo dans le parking de notre immeuble, qui achetait des céréales au chocolat même quand ma mère disait que c’était mauvais pour la santé, qui regardait des matchs de football le dimanche soir en s’endormissant sur le canapé.

Cet homme m’avait dit d’aller crever.

Je ne pleurai pas longtemps. Pas parce que la douleur s’était atténuée — elle était là, entière, une douleur sourde et massive qui occupait tout l’espace dans ma poitrine. Mais les larmes sont un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand la peur commence à prendre le dessus. Et la peur, dans cette salle, était partout — dans les visages des autres filles, dans l’odeur de l’air, dans les bruits de pas derrière les portes.

Je regardai autour de moi.

À ma gauche, une fille d’environ mon âge — des cheveux noirs coupés court, une égratignure sur la joue, les genoux serrés contre la poitrine. Ses yeux étaient secs mais son regard avait cette qualité particulière des gens qui ont décidé quelque chose et ne sont pas encore prêts à dire quoi.

À ma droite, une fille plus jeune pleurait en silence, les mains sur la bouche comme pour s’empêcher de faire du bruit.

Partout ailleurs, des variations de la même scène — du désespoir à des stades différents, de la stupeur à la résignation en passant par une rage silencieuse et contenue.

Je restai là.


Les jours passèrent.

Je ne saurais pas dire combien exactement — la lumière des ampoules nues ne changeait jamais, et sans fenêtre, sans variation du dehors, le temps devenait élastique et peu fiable. On nous apportait à manger deux fois par jour — une bouillie tiède sans goût particulier, juste de quoi maintenir les corps en état de fonctionner. De l’eau dans des bidons en plastique. Rien d’autre.

Le froid était constant. Pas violent — juste cette fraîcheur persistante du béton qui remonte par les pieds et s’installe dans les os sans jamais vraiment partir, qui fait qu’on dort mal et qu’on se réveille encore plus fatigué qu’avant.

Certaines filles parlaient — à voix basse, par bribes, des échanges qui ne duraient jamais longtemps avant de s’éteindre d’eux-mêmes. On apprenait des prénoms, des fragments de vies. On apprenait aussi que certaines filles avaient été vendues comme moi, d’autres enlevées, d’autres encore attirées dans des pièges dont elles n’avaient vu les contours qu’une fois dedans.

De temps en temps, une porte s’ouvrait. Un nom était appelé — ou pas de nom du tout, juste un signe, un geste. Une fille se levait. Ou on la levait. Et ses pas s’éloignaient dans le couloir, et ses cris s’éloignaient aussi, et puis s’éteignaient.

Et personne ne savait ce qui se passait après.

Un soir — ou ce que je décidai d’appeler un soir pour me donner l’illusion d’une structure — je n’en pus plus. Pas dans le sens dramatique — pas de crise, pas d’effondrement. Juste cette limite tranquille et définitive à laquelle on arrive quand on a attendu trop longtemps dans le silence.

Je me levai. M’approchai d’un des gardes — un homme qui faisait les cent pas devant la porte principale avec l’air de quelqu’un que sa tâche n’intéressait pas particulièrement.

— Hé, dis-je.

Il me regarda.

— Pourquoi nous ? dis-je. Qu’est-ce qu’on va devenir ?

Il me regarda encore — avec ce sourire particulier des gens qui ont une information et savent qu’elle va faire de l’effet.

— Vous serez emmenées dans un autre monde, dit-il. Là-bas, vous deviendrez esclaves. Au service de l’Empereur de Kaeltharys.

Je le fixai.

Un autre monde.

Je faillis rire — un rire nerveux, réflexe, de ceux qui échappent quand la situation dépasse tellement ce qu’on peut intégrer qu’il ne reste plus que l’absurde. Mais aucun son ne sortit. J’étais trop épuisée même pour ça.

— Vous vous foutez de moi, dis-je.

— Non.

— Un autre monde. C’est ça. Vous êtes des trafiquants. De la traite d’êtres humains. C’est tout.

— Si tu veux, dit-il avec ce calme particulier des gens qui n’ont pas besoin de convaincre parce qu’ils savent que les événements se chargeront de la démonstration.

— Vous n’êtes pas obligées de croire, ajouta-t-il. Vous verrez par vous-mêmes. Bientôt.

Il se retourna et reprit sa marche devant la porte.

Je restai là, debout au milieu de la salle, avec ces mots dans la tête — un autre monde, un autre monde — et cette certitude étrange, dérangeante, que ce qui m’avait le plus troublée dans ce qu’il venait de dire, ce n’était pas le contenu.

C’était le ton. Cette absence totale de bluff. Cette façon d’énoncer une vérité implacable qu’il n’avait aucun intérêt à fabriquer.

Je retournai m’asseoir.

Un autre monde, pensai-je. Tant mieux, peut-être. Un endroit où personne ne me connaît. Où je peux recommencer. Où les mots de mon père n’existent pas encore.

Je ne savais pas encore à quel point je me trompais.

L’endroit où on nous emmenait n’était pas une promesse de renaissance.

C’était la promesse d’une descente en enfer.

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