L'échiquier des corbeaux
L’air sentait la cire, la pierre froide… et l’arrogance.
La grande salle de l’Académie Royale d’Arkanis bourdonnait de voix jeunes, de tissus précieux, de rires hautains. Keal Fenrirs avançait seul, silhouette sombre traversant un océan de soie. Il sentait les regards glisser sur lui comme des lames. Le dernier héritier d’une maison déchue : le loup noir réduit au murmure.
Les grandes familles étaient là, bien visibles même quand elles gardaient leurs distances :
Aurelion — le lion doré, mené par Darkov, massif et sûr de lui.
Vipera — le serpent, avec Lysandra, sourire fin, yeux de jade.
Valerius — l’aigle, distant, le menton haut, spectateur qui se croit au-dessus.
Veyra — le renard, discret, tout en silence calculé.
Et Fenrirs — le loup Keal, seul, méprisé, rattaché à un nom que tous disent fini.
Darkov fendit la foule et s’arrêta face à lui, un sourire qui n’était ni aimable ni discret.
— « Voilà donc le Fenrirs. Je croyais que les loups avaient disparu. »
Keal ne répondit pas. Il fixait une fissure dans le marbre, comptant les rires, les souffles, les témoins.
— « On t’a laissé entrer ici par pitié ? » reprit Darkov, plus fort, pour que toute la salle entende. « Tu n’es plus chez toi où que ce soit. »
Et, sans prévenir, il le poussa d’une paume sèche et sûre, assez fort pour qu’il vacille.
Un souffle traversa l’assemblée. Keal se rattrapa, redressa lentement la tête. Son regard accrocha celui de Darkov, noir et immobile. Pas de colère. Pas de peur. Juste un froid qui ne cédait pas.
Une autre voix s’éleva, douce, soyeuse, perfide.
— « Allons, Darkov… » dit Lysandra Vipera, s’approchant avec la grâce d’un couteau. « Les Fenrirs furent des chasseurs. Des loups respectés. » Elle inclina la tête vers Keal. « Mais un loup affamé n’est plus un chasseur, n’est-ce pas ? Quand il perd sa meute… ses terres… ses proies… il rôde, il quémande, il mendie. »
Un sourire poli. Une dague sans effort.
— « Et parfois, il finit par se dévorer lui-même. »
Des rires éclatèrent, soulagés et cruels. Au loin, Valerius regardait sans un mot, l’air de quelqu’un qui assiste à une pièce médiocre. Veyra observait, visage neutre, comme s’il notait un détail utile pour plus tard.
Keal ne broncha pas. Il imprima chaque syllabe, chaque souffle, chaque œil qui clignait trop tard. Quand il sourit enfin, ce ne fut ni défi ni soumission — juste une ligne fine, glacée, qui fit hésiter Darkov une seconde, et crispa l’éclat dans les yeux de Lysandra.
La foule se dissipa. Le vacarme reprit, comme si rien n’avait eu lieu.
Le dortoir des héritiers sentait le bois brut et le savon bon marché. La chambre de Keal était petite, austère : un lit étroit, une table bancale, une armoire qui gémissait dès qu’on la touchait. Plus loin, les suites d’Aurelion devaient débord¬er de tapis. Ici, tout était silence.
Il posa ses affaires sans hâte, ouvrit la fenêtre. La nuit était nette, froide, sans témoin. Les mots de Lysandra revinrent : loup affamé. Ça lui alla presque bien — mais pas dans le sens qu’elle croyait.
La faim était un moteur. Pas une honte.
Il ferma les yeux un instant et vit l’échiquier là où les autres ne voyaient que de la pierre. Des cases dans les ombres. Des pièces qui croyaient régner déjà.
Il rouvrit les yeux, et dans le noir, murmura :
« Ils ne voient pas l’échiquier. Moi, j’y joue déjà. »
Une ombre passa dans son regard, froide et tranquille.
« Et le loup affamé… finira par les dévorer tous. »