Chapitre 1 : Les matins vides
Le réveil clignotait 7h12 lorsque Savannah ouvrit les yeux. La lumière blafarde du matin filtrait à travers les rideaux tirés à moitié, caressant à peine les murs pâles de la chambre conjugale. Elle inspira lentement, le souffle douloureux, comme si chaque respiration lui rappelait qu’elle vivait encore, malgré tout. À sa droite, le drap froissé était glacé. Mark n’avait pas dormi à la maison. Elle n’eut pas besoin de vérifier : son absence parlait d’elle-même, tout comme l’odeur étrangère de son parfum, parfois accrochée à sa chemise lorsqu’il daignait rentrer.
Savannah passa une main dans ses longs cheveux roux, emmêlés par une nuit sans sommeil. La cascade de mèches flamboyantes, d’ordinaire sa fierté, tombait en désordre autour de son visage fatigué. Ses yeux verts, qu’on lui disait jadis lumineux comme des émeraudes, étaient cernés, assombris par des veilles trop nombreuses et des larmes trop souvent retenues. Elle se leva avec lenteur, chaque mouvement lui rappelant la brutalité de la veille. Sur son bras gauche, une marque violacée s’étalait, souvenir cruel de la poigne de Mark. Elle effleura l’hématome du bout des doigts, et une grimace déforma ses traits. Sa joue portait aussi la trace discrète d’une gifle : une ligne rosée qui brûlait encore dans sa mémoire.
La chambre lui semblait étrangère. Les draps froissés, la photo de mariage posée sur la table de chevet, tout cela racontait une histoire qui ne lui appartenait plus. Sur l’image, elle souriait, vêtue d’une robe blanche, ses yeux verts pétillant de confiance. À ses côtés, Mark la serrait, l’air protecteur, amoureux. Elle détourna rapidement le regard, incapable de supporter ce mensonge figé dans un cadre.
Dans la salle de bain, le miroir fut impitoyable. La femme qu’elle y vit n’avait plus rien de l’épouse radieuse qu’elle avait été à vingt-trois ans. Ses lèvres étaient pâles, ses traits tirés. Pourtant, même ainsi, il restait dans son reflet une forme fragile de beauté, comme une fleur piétinée mais qui refusait de mourir. Ses cheveux roux accrochaient encore la lumière, et ses yeux verts brillaient d’une flamme qu’aucune douleur n’avait pu totalement éteindre.
Un bruit léger interrompit son désespoir.
— Maman ?
Savannah se retourna, et son cœur se serra. Dans l’encadrement de la porte se tenait Layla Grace, son trésor de deux ans et demi, serrant contre elle un vieux lapin en peluche. Ses boucles brunes encadraient son petit visage rieur, ses yeux noisette débordaient d’innocence. Elle trottina jusqu’à elle, traînant un plateau maladroit où une tartine à moitié beurrée menaçait de tomber.
— J’ai préparé le petit-déj ! dit-elle fièrement, ses mots hésitants mais pleins de joie.
Savannah s’agenouilla, ignorant la douleur dans son dos, et accueillit sa fille dans ses bras. L’odeur sucrée de son shampoing pour enfant, la chaleur de son petit corps, firent remonter des larmes qu’elle ravala aussitôt.
— Merci, mon ange… murmura-t-elle en forçant un sourire. Tu es la meilleure cuisinière du monde.
Elles s’installèrent ensemble à la table de la cuisine. Le pain était trop dur, le chocolat mal étalé, mais Savannah le dégusta comme si c’était un festin royal. Chaque éclat de rire de Layla chassait un peu les ombres qui pesaient sur son cœur. Sa fille, si jeune, comprenait déjà trop de choses. Elle voyait les blessures, elle sentait les silences, et dans ses gestes maladroits, elle cherchait à réparer ce que Mark détruisait jour après jour.
Le reste de la matinée s’étira lentement. Savannah rangea la vaisselle, songeuse, tandis que Layla jouait sur le tapis du salon. Les rayons du soleil s’invitaient par moments à travers les rideaux, mais la maison paraissait vide, presque hostile. Chaque recoin respirait l’absence de Mark, et pourtant son ombre planait encore, menaçante, prête à resurgir.
Alors qu’elle essuyait ses mains sur un torchon, une vibration attira son attention. Son téléphone, posé sur le plan de travail, clignotait. Le nom affiché la fit hésiter : Dante Moretti. Son cœur eut un sursaut, une chaleur inattendue se répandit dans sa poitrine.
Elle décrocha, la voix légèrement tremblante.
— Savannah ? dit-il, grave, avec cette douceur particulière qu’il n’avait que pour elle.
— Oui… c’est moi.
— Tu pourrais passer au café ce matin ? demanda-t-il. J’aimerais vraiment te voir.
Un silence s’installa, lourd de tout ce qu’ils n’osaient pas dire. Et dans ce timbre rassurant, Savannah perçut une promesse muette : celle d’une présence sincère, d’un regard qui la voyait encore, malgré ses blessures.