L'imposture

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Summary

Quarantenaire abandonnique, Anna est au bord du suicide à la suite d'une déception amoureuse qui la laisse exsangue. S'interrogeant sur les ressorts de sa propre dépendance affective, avec un brin d'humour et de cynisme, elle remonte le temps afin de disséquer les mécanismes qui l'ont conduite au bord de la falaise.

Status
Ongoing
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
18+

Lamentations sur les galets

Que tous les nuages du monde s’accumulent dans le ciel, qu’ils noircissent jusqu’à inspirer la terreur d’une apocalypse imminente s’abattant sur l’humanité! Que le ciel se déchire et déverse toute l’eau de la Terre jusqu’à la disparition de notre espèce!

C’est ce que j’aurais voulu alors que je me tortillais sur les galets de la plage du Havre à essayer de faire une place à mon cul de dépressive, parmi ce tas de boules de craies que les touristes et les baigneurs, démunis de transat où étendre leur serviette, ont usage de maudire les jours d'été.

Mais non, au lieu d'un ciel noir se répandant en une pluie diluvienne, il fait indécemment beau sur le littoral du Havre! Le soleil brille dans un ciel éclatant, comme le sourire de l’être qui me manque le plus et dont la lumière adressée à tous en ce début d’automne m'est injustement interdite.

Pour moi, voilà! c’est fini...Après deux ans d’intenses discussions, de sexe torride, de vibrations amoureuses et de désillusions douloureuses, les négociations se sont terminées aussi abruptement qu’elles avaient commencé. Sur l’écran de mon smartphone.

Et là, je me lamente en proie à une hémorragie lacrymale, une de plus et celle de trop. J’ai envie qu'à l'unisson avec mon malheur, tout le monde souffre à en crever.

Envie de lacérer les visages heureux de celles et ceux qui se dévorent des yeux avant de se lécher les muqueuses mutuellement.

Envie de couper les mains jointes des couples qui arborent l’air insoutenable d’être soudé contre vents et marées.

De les insulter avant d’hurler mon écœurement à la face des badauds et d’ériger en hymne national, la chanson d’Anaïs “Mon coeur, Mon amour!”

J’y ai tellement cru cette fois! Je suis là, à m’en vouloir d’avoir été aussi bête!

La vérité, c’est que j’ai du me tromper d’époque. Je suis dépassée par les ouvertures comme autant de portes qui se referment sur mes avis rigides. Entre les poly amoureux, les iel, les bi, et les célicouples, je ne suis qu’une hétéro déclassée venant droit d’un temps révolu, parachutée au milieu des paumés qui se perdent dans des valeurs libertaires où les individus sont trop nombreux à revendiquer leur point de vue comme étant la clé menant au bonheur.

Je ricane amèrement en repensant à cette discussion avec Sarah, ma meilleure amie qui avait lu sur le net, un article parlant du sober boy. A vrai dire, ces femmes qui décidaient de s’engager dans un sevrage des hommes m’inspiraient plutôt de la pitié, à se plaindre de s’être perdue dans la relation, d’avoir mis de côté leurs goûts et leurs aspirations pour s’attacher un homme qu’elles espéraient fidèle avant que le temps ne les relègue aux cercles des salons de thé pour bonnes soeurs du troisième âge. Je me rappelle qu’elle avait été frappé par cette question de l’auteur « y aurait t il quelque chose de pourri au royaume de l’imaginaire amoureux hétéro? »

En y repensant, je m'indigne: c’est quoi le problème?

Je ne comprends pas: n’est ce pas plutôt le coeur de l’humanité qui pourrirait dans notre bel occident déclinant telle une cité antique décadente, engloutie par les guerres et les épidémies? S’il y a bien une chose qui peut sauver ce putain de monde merdique, si ce n’est pas l’amour, c’est quoi? S’il y a bien un sentiment positif qui donne de la couleur à la fadeur, qui fait vibrer chaque cellule de l’énergie de la vie et nous sauve d’une existence où plus rien n’a de sens, si ce n’est pas la magie de l’amour, alors à quoi s’accrocher pour ne pas glisser tout en bas, dans l’immondice du ressentiment humain?

Mon corps pèse des tonnes comme ce caillou lisse et rond que je saisis pour le jeter de toute ma rage, dans les vagues qui clapotent trop tranquillement. Il tombe dans la mer avec un plouf ridicule, quand j’aurai voulu qu’il ricoche à l’infini, comme dans un rêve. Un rêve où il n’aurait pas menti.

Il m’avait dit « tu es ma priorité », puis « nous deux c’est du titane », ou encore « tu es ma promise, tu es mienne et je suis à toi ». De belles paroles où les émoticones coeurs et bisous coeurs avaient ponctué les belles illusions de ces jours et nuits déjà comptés.

Je me tourne vers la falaise de la Hève. Je n’y avais pas pensé jusqu’alors mais ma chute serait elle aussi ridicule que celle de ce galet insignifiant, si mon corps rebondissait, désarticulé, contre les parois rocheuses et atterrissait dans un bruit sourd, fracturé, sur l’estran?

Mon regard se perd alors dans le vide et balaye la mer, flottant au dessus de l'horizon. Comment continuer à vivre en sachant que lui existe pour partager avec d'autres ce qui a fait notre passion? comment accepter ces lendemains dépourvus de sens, dorénavant? Comment l’amour que je portais aux louanges il y a quelques secondes, a t il pu me déserter au point que je ne connais plus l’estime de moi même?

Comment en suis je arrivée à pleurer lamentablement sur mon sort au point de vouloir que tout s'arrête?