Chapitre 1
๐'๐ฬ๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐ ๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐ en plastique de la salle dโattente, le dos lรฉgรจrement voรปtรฉ, les mains croisรฉes sur mes genoux. La piรจce est lumineuse mais froide, avec des murs blancs et un parfum dโaseptique qui me pique le nez. Les fauteuils sont alignรฉs, et jโobserve les autres patientes. Certaines femmes sont accompagnรฉes de leur mari, dโautres seules. Elles caressent leur ventre avec tendresse, sourient doucement, รฉchangent des regards complices.
Je les regarde un instant, un lรฉger sourire sur les lรจvres, et mon regard descend sur mon ventre, plat, immobile. Je caresse machinalement le tissu lรฉger de mon corsage assorti ร ma jupe, douce au toucher, comme pour ressentir ce lien invisible qui me manquait. Je me perds un peu dans mes pensรฉes, imaginant ce que ce geste pourrait รชtre dans quelques mois.
โ Madame Thompson ? Vous pouvez entrer, sโil vous plaรฎt.
La voix de l'infirmiรจre me tira de ma rรชverie.
Je refermai doucement lโarchive de bรฉbรฉ posรฉe sur mes genoux, la serrant un instant contre moi comme un petit trรฉsor, et pris mon sac en bandouliรจre. Mon manteau beige tomba sur mes รฉpaules alors que je me levai, mes chaussures effleurant le sol froid du couloir. Je marchai lentement, les doigts effleurant la laniรจre de mon sac, mes yeux parcourant les lumiรจres blanches et les affiches colorรฉes accrochรฉes aux murs.
La porte sโouvre sur le cabinet. Lโair est lรฉgรจrement plus chaud ici, moins clinique, avec une odeur de fleurs discrรจte, presque apaisante. La gynรฉcologue est assise derriรจre son bureau, sourire doux et mains jointes devant elle. Elle porte une blouse blanche impeccable et un collier simple qui brille ร la lumiรจre. Son regard tombe sur moi et elle perรงoit immรฉdiatement mon lรฉger stress.
โ Bonjour Paloma, contente de vous revoir, dit-elle.
โ Bonjour, dis-je en posant mon sac sur le sol. On mโavait tรฉlรฉphonรฉ, le prรฉlรจvement est prรชt, cโest bien รงa ?
Elle sourit, rassurante.
โ Oui, exactement. Il vous suffit de signer ces papiers et nous pourrons dรฉbuter.
Je pris le stylo. Les documents รฉtaient impeccablement alignรฉs sur le bureau, les feuilles glacรฉes reflรฉtant la lumiรจre, chaque formulaire dรฉtaillant calmement les รฉtapes, les prรฉcautions, les risques et les responsabilitรฉs. Je parcourus rapidement les lignes, les yeux se posant sur les mots โembryonโ, โtransfertโ, โconsentementโ, puis signai doucement, sentant le papier froid sous mes doigts.
Elle releva les yeux, attentive, et mโexpliqua calmement les prochaines รฉtapes :
โ On va commencer par vรฉrifier que tout est prรชt de votre cรดtรฉ : je vais prรฉparer la cupule stรฉrile et le cathรฉter pour le transfert. Ensuite, on installera la sonde et procรฉdera au dรฉpรดt de lโembryon dans votre utรฉrus. Vous serez allongรฉe, dรฉtendue, respirant calmement. Je resterai avec vous ร chaque รฉtape, rien ne sera fait sans que vous soyez prรชte.
Je hoche la tรชte, inspirant profondรฉment pour calmer le lรฉger tremblement dans mes mains. Chaque geste, chaque dรฉtail, me rapproche un peu plus de ce que jโavais attendu si longtemps.
โ On peut commencer ? demande-t-elle dโune voix douce mais ferme.
โ Ouiโฆ je suis prรชte, murmurai-je.
Je posai mon sac et mon manteau sur le petit support ร cรดtรฉ de la chaise longue, ajustai ma jupe longue autour de mes jambes et mโassis. La piรจce semblait plus รฉtroite soudainement, chaque bruit โ le cliquetis des instruments, le froissement du papier โ me faisait sursauter lรฉgรจrement. La femme mรฉdecin sโapprocha, arrangea les draps et me demanda de respirer profondรฉment pour me relรขcher. Jโinspirai lentement, posant mes mains sur mon ventre, essayant de calmer le tremblement dans mes doigts.
ร ce moment prรฉcis, on frappa ร la porte.
โ Entrez, dit-elle.
La porte sโouvrit sur une infirmiรจre qui tenait lรฉgรจrement la porte pour laisser passer une femme essoufflรฉe, un sac sur lโรฉpaule. Je reconnus ma mรจre aussitรดt. Mon cลur se serra.
Elle balaya la salle du regard, ses yeux passant sur les instruments, les fauteuils alignรฉs, puis sโarrรชtรจrent sur moi. Nos regards se croisรจrent, et je vis dans ses yeux ร la fois lโinquiรฉtude et la surprise. Elle avanรงait lentement.
โ Palomaโฆ murmura-t-elle en sโapprochant et posa ses mains sur mes genoux.. Tu es vraiment sรปre de ce que tu veux faire ? Ce genre deโฆ choseโฆ ce nโest pas ร prendre ร la lรฉgรจre.
โ Mamanโฆ on a dรฉjร eu cette conversation, rรฉpondis-je, fronรงant les sourcils. Je ne changerai pas dโavis.
Elle prit une de mes mains dans les siennes, la serrant doucement.
โ Je saisโฆ mais je veux que tu comprennes. Ton mari tโaurait soutenue, ouiโฆ mais il aurait voulu que tu sois prรชte. Que tu rรฉflรฉchisses encore une fois ร ce que cela signifieโฆ
Je retirai ma main, inspirai profondรฉment, les yeux fixรฉs sur le plafond.
โ Je sais ce que je fais, murmurai-je. Je veux cet enfant. Je veux ce lien avec lui. Charlie mโaurait soutenue, sโil รฉtait encore lร . Ce bรฉbรฉโฆ cโest ce que nous aurions voulu.
Ma voix trembla ร peine, mais je sentis quelque chose se briser en moi. Les mots flottaient entre nous, lourds, pleins de tout ce que jโavais retenu depuis des mois. J'ai fini par tourner la tรชte vers elle, les larmes me montant aux yeux.
โ Mamanโฆ sโil te plaรฎt, laisse-moi faire ce choix, dis-je dโune voix brisรฉe. Cโest le seul qui me reste. Je ne te demande pas de comprendreโฆ juste dโรชtre lร .
Elle baissa la tรชte, essuya une larme du bout des doigts, hรฉsitant entre raison et amour. Son regard glissa vers la gynรฉcologue, qui รฉtait restรฉe discrรจtement en retrait, respectueuse de notre รฉchange.
โ Madame Mรกrquez, je crois quโil serait prรฉfรฉrable de laisser Paloma se dรฉtendre avant la procรฉdure. Vous pourrez lโattendre dans le couloir.
Ma mรจre hocha lentement la tรชte, le visage dรฉfait. Elle posa une derniรจre fois sa main sur la mienne, la serra fort, comme pour y laisser une promesse silencieuse.
โ Dโaccord, souffla-t-elle. Je tโattendrai dehors.
Je la regardai se lever, remettre son sac sur lโรฉpaule et sโรฉloigner lentement vers la porte. Elle se retourna une derniรจre fois, son regard cherchant le mien, puis sortit sans un mot.
Quand la porte se referma, un silence รฉpais retomba dans la piรจce. Le genre de silence quโon nโose pas briser.
La mรฉdecin sโapprocha alors, posant une main lรฉgรจre sur mon avant-bras.
โ On va y aller tranquillement, dโaccord ? Respirez profondรฉment.
Le temps sembla se suspendre.
Je hochai doucement la tรชte, me concentrai sur ma respiration, lente, puis fermai les yeux. Jโentendais encore le bruit discret dโun gant quโon enfile et du matรฉriel quโon repositionne, le lรฉger froissement du drap sous moi. Tout venait de se passer si vite.
Quelques secondes ร peine, et pourtant, jโavais lโimpression dโavoir traversรฉ quelque chose dโimmense, comme si une ligne invisible sโรฉtait dรฉplacรฉe en moi.
Un lรฉger froid me traversa, puis une pression infime, ร peine perceptible. Je ne bougeai pas. Cโรฉtait un contact รฉtrange โ ni douloureux, ni vraiment confortable. Justeโฆ intime. Je savais que, pendant ce court instant, quelque chose entrait en moi, pas seulement un embryon, mais une possibilitรฉ.
Un commencement.
Elle murmura doucement, sa voix presque effacรฉe par le bourdonnement de la lampe :
โ Trรจs bienโฆ encore quelques secondesโฆ voilร โฆ parfait.
Je sentis le cathรฉter se retirer, puis le silence retomber.
Mon corps me sembla plus lรฉger, et en mรชme temps, habitรฉ dโune gravitรฉ nouvelle.
Je ne bougeai toujours pas, gardant les yeux clos, comme si les ouvrir risquait de dissoudre ce moment fragile.
Je pensais ร lui. ร Charlie.
Son rire, sa main dans mes cheveux, sa faรงon de dire mon prรฉnom comme une confidence. Et je lui parlai en silence : Cโest maintenant. Je te ramรจne un peu ร la vie.
Une larme roula sur ma tempe.
Quand la gynรฉcologue posa doucement une compresse sur mon ventre, je rouvris les yeux. La lumiรจre blanche mโรฉblouit un peu, mais jโavais lโimpression quโelle venait de plus loin.
โ Bien, annonรงa-t-elle en enlevant ses gants. Lโinsรฉmination sโest trรจs bien passรฉe. Vous pouvez rester allongรฉe quelques minutes, le temps de vous dรฉtendre un peu.
Jโacquiesรงai sans un mot, fixant le plafond oรน la lumiรจre blanche vibrait lรฉgรจrement. Mon cลur battait trop vite.
Elle posa une main lรฉgรจre sur mon bras.
โ ร partir dโici, il va falloir un peu de patience. Les deux prochaines semaines sont importantes. Vous pourrez reprendre une vie normale, mais รฉvitez les efforts trop intenses. Essayez surtoutโฆ de ne pas trop y penser, mรชme si je sais que cโest plus facile ร dire quโร faire.
Un petit sourire รฉtira mes lรจvres.
โ Oui, jโimagine.
Elle hocha la tรชte, puis ajouta, dโun ton plus sรฉrieux :
โ On fera une prise de sang dans quatorze jours. Cโest la seule faรงon fiable de savoir si la fรฉcondation a fonctionnรฉ.
Elle marqua une pause, son regard bienveillant posรฉ sur moi.
โ Jusque-lร , vos sensations peuvent รชtre trompeuses. Certaines femmes ressentent des signes, dโautres non. Ne tirez pas de conclusions trop vite, dโaccord ?
Je hochai la tรชte lentement.
Deux semaines.
Quatorze jours entre espoir et vertige.
โ Si le test est positif, on programmera rapidement une รฉchographie pour vรฉrifier la nidation. Et si ce nโest pas le cas, on en reparlera ensemble. Rien nโest jamais perdu aprรจs un seul essai.
Elle eut un lรฉger sourire.
โ Mais jโai bon espoir pour vous, Paloma.
Ces mots rรฉsonnรจrent dans ma poitrine comme une note fragile. Je la remerciai dโun signe de tรชte, la gorge un peu serrรฉe. Elle me laissa quelques instants seule, le temps que je me rhabille.
Je passai une main sur mon ventre, doucement, sans trop oser appuyer. Tout semblait identique, et pourtantโฆ je savais que quelque chose venait de changer.
Je respirai profondรฉment, fermai les yeux un instant.
Dans le silence du cabinet, jโentendis presque les battements de mon cลur se mรชler ร lโรฉcho dโune priรจre muette.
Quand je sortis, ma mรจre รฉtait lร , assise sur le banc du couloir, le sac posรฉ ร cรดtรฉ dโelle. Elle releva la tรชte, son regard encore humide, et je vis sur son visage une inquiรฉtude mรชlรฉe ร une tendresse silencieuse.
โ Cโest fini ? demanda-t-elle simplement.
Je souris faiblement, ajustant mon manteau.
โ Oui. Maintenant, il faut attendre.
Elle hocha la tรชte, puis se leva lentement.
On marcha cรดte ร cรดte dans le couloir sans se parler, nos pas rรฉsonnant sur le carrelage. Lโascenseur nous attendait au bout du couloir. On entra, cรดte ร cรดte, sans un mot. Le miroir en face de moi reflรฉtait un visage que je reconnus ร peine : les joues pรขles, les yeux un peu gonflรฉs, mais une lumiรจre รฉtrange dans le regard. Quelque chose comme de la paix.
Ma mรจre toussota doucement, le regard fixรฉ sur les chiffres qui dรฉfilaient.
โ Tu sais, Palomaโฆ ton grand-pรจre aurait รฉtรฉ fier de toi, dit-elle soudain, la voix plus douce.
Je tournai la tรชte vers elle, surprise.
โ Tu crois ?
Elle hocha lentement la tรชte, un sourire triste aux lรจvres.
โ Oui. Mรชme sโil aurait fait cette tรชte de mule quโil tirait quand il sโinquiรฉtait pour toi. Tu te souviens ?
Je ris doucement, un rire court, brisรฉ mais sincรจre. Oui, je mโen souvenais.
Les portes sโouvrirent dans un petit โdingโ mรฉtallique. Lโair du hall รฉtait plus frais, plus bruyant. On traversa lentement la salle, elle ajustant la sangle de son sac, moi tentant de retrouver mes repรจres. Je marchais un peu en avant quand un choc brutal me dรฉsรฉquilibra. Une รฉpaule, lourde, frappa la mienne de plein fouet. Mon sac glissa, je perdis un pas avant de retrouver lโรฉquilibre.
โ Hรฉ ! cria ma mรจre derriรจre moi, indignรฉe. Non mais ! Ces gens, mon Dieu !
Je levai les yeux, mais lโhomme continuait sa route sans se retourner. Il marchait vite, costume sombre, allure pressรฉe, les รฉpaules droites comme sโil avait un avion ร prendre ou un monde ร sauver.
โ Maman, laisseโฆ soufflai-je en remettant mon sac sur mon รฉpaule. Peut-รชtre quโil ne mโa pas vue.
Elle leva les yeux au ciel, outrรฉe.
โ Oh, arrรชte avec รงa. Tโes toujours trop gentille avec tout le monde, toi. Dans la vie, ma fille, les gens trop bons finissent toujours ร se faire avoir.
Je souris en coin, un peu amusรฉe.
โ Cโest ta faรงon ร toi de me dire de me mรฉfier ?
โ Non, cโest ma faรงon de te dire que tโas un cลur trop grand pour un monde trop petit, rรฉpondit-elle en haussant les รฉpaules.
Je ris franchement cette fois, et elle finit par mโimiter.
On continua de marcher vers la sortie, nos pas se mรชlant au va-et-vient des passants. Je nโy pensai plus. Juste un accrochage banal dans un hall dโhรดpital, une journรฉe de plus ร avaler.