Chapitre 1: La forêt
1 an plus tôt
-Viens voir ce que j’ai trouvé, Shayrine !
Mon ami Ayamé m’appelait, je savais que c’était encore pour me montrer un de ses champignons, il adorait les étudier. Et même si je ne partageais pas du tout sa passion des moisissures, je le suivais dans toutes ses petites balades à la recherche de la prochaine variété à rentrer dans sa collection.
-Oui Ayamé ?
-Regarde celui-là !!!
-Mais il est dégoûtant…
Mon ami levait les yeux au ciel, je connaissais son regard et savais très bien qu’il allait me sermonner encore pendant 1 heure car je ne m’extasiais pas comme lui sur sa dernière trouvaille et ses bienfaits.
-écoute Ayamé, dit-je en prenant les devants de son sermon, ce champignon est magnifique, il ressemble comme deux gouttes d’eau à ton vieux cerveau ramolli après une journée de chasse.
J’avais piqué au vif mon ami qui détestait la chasse, le sang, et les armes. Et de vengeance il me fit une pichenette sur mon oreille.
J’émis un petit cri que mon ami ignorait tout bonnement.
-Ça fait mal, lui fit-je sur le ton du reproche, tandis que je me frottais mon oreille douloureuse.
-Il n’y a pas que la chasse, Shayrine. La cueillette est tout aussi importante. Donc mémorise, ce champignon-là se mange ! Mais celui à côté qui ressemble aussi à un cerveau avec des striures blanches, lui n’est pas comestible.
Il se lançait dans une de ses leçons interminables sur les bienfaits de la faune et la flore… Je regardais mon ami avec tendresse.
Il était avec sa famille le seul faélin des environs et en tant qu’esprit de la forêt je l’avais de suite détesté. Tous deux vivions dans cette forêt, lui dans une chaumière avec sa mère, ses sœurs. Et moi, je vivais dans ma cabane. Les Faelins ne fréquentaient pas mon espèce.
Pendant des siècles, ils ont été les esclaves des Faes, obéissant à leurs ordres, ils préféraient alors nous traquer ou nous exterminer.
Bien que çela fasse cinquante ans qu’ils aient récupéré leurs libertés, la peur et la haine subsistaient entre nos espèces.
Mais Ayamé et sa famille étaient différents, ils cultivaient leur ferme et préféraient vivre loin de la ville. Ce n’est qu’après quelques années à les espionner de loin que j’avais parlé à Ayamé pour la première fois.
Ce dernier était tombé dans un piège des faé contre les miens et après moult négociations je décidais de l’aider à enlever les pièges qui l’entravaient.
J’aimais beaucoup lui rappeler ce jour-là, où je l’avais sauvé, en me moquant de lui. Il faut dire que le piège avait été posé par un amateur et seule une personne n’y connaissant rien à la chasse ou trop absorbée sur ses champignons pouvait tomber dedans. Depuis ce jour, Ayamé ne m’avait pas quitté, et même si au début tout chez lui me rebutait, je commençais à me prendre d’affection pour ce faélin.
Il était grand, brun, les yeux argentés, la peau un peu plus foncée que la mienne (ce qui n’était pas difficile vu ma peau de lait) et nous avions tous les deux 19 ans. Nous avons fini par être inséparables, et ce malgré la menace qui pesait sur les esprits de la forêt.
Mon peuple avait disparu ou était séquestré par de puissants Faé.
J’avais appris depuis toute petite à me cacher, ce qui n’était pas chose facile avec les deux grandes oreilles et ma queue de renard blanc.
Tout ce que j’étais, je le devais à ma mère, même mon physique : ma longue chevelure feu qui me tombait au creux du dos, mes taches de rousseur, ma silhouette élancée et athlétique, ma peau blanche comme le lait. En revanche mes yeux orange feu étaient le signe de mon métissage avec un faé.
Ma mère m’avait expliqué avoir rencontré un soldat, et ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Ils avaient entretenu une relation, ma mère était tombée enceinte. Lui avait dû partir à la guerre, il n’en était jamais revenu, elle, avait dû accoucher seule.
Cette pensée pour ma mère me rendait nostalgique, cette dernière avait disparu il y a déjà 3 ans et je n’osais à peine croire en son retour.
Ayamé arrêtait de parler d’un coup, sentant le changement émotion qui me traversait.
-Que se passe-t-il, Shayrine ? me demanda-t-il.
-Oh, rien, rien, je me concentrais sur le magnifique nom de ce champignon. Comment l’as-tu appelé déjà ?
-C’est un “Gyromitra esculenta”, Shay ! Et arrête de me mentir, je vois bien que quelque chose ne va pas. Il n’y a qu’à voir tes oreilles…
J’adorais ce petit surnom affectif que me donnait mon ami, mais je le fusillais du regard et relevais la tête… Mes oreilles, encore ces traîtresses ! Elles et ma queue étaient mes deux plus gros points faibles, montrant chacune de mes émotions sans filtre et sans retenue.
-Mouais bref, grommelai-je en partant vers ma petite chaumière. Ton truc est plus facile à vomir qu’à dire.
Ayamé se mettait à rire en devinant dans mes paroles “putain d’oreille”. On y entrait à l’intérieur, Ayamé sauta directement sur mon fauteuil, bien que celui-ci fût totalement détruit, il s’asseyait toujours dessus.
-Shay, ça va faire trois ans.
-Stop Ayamé ! Rétorquais-je en haussant le ton.
Je ne voulais pas parler de ma mère, accepter qu’elle ait pu être capturée, était trop pour moi. Il compris le fond de ma pensée.
-Est-ce que ça te dirait que ce soir nous allions au village ? Ils font une fête pour le solstice d’été, ce serait bien de se changer les idées.
Je réfléchissais à sa proposition, j’avais très peur de me faire découvrir. Mais la solitude me pesait et je voyais bien que Ayamé avait envie d’aller à cette fête.
C’était grâce à lui il y a trois ans que je m’étais rendu pour la première fois au village. Jamais je n’avais osé approcher les faélins, mais je fêtais mes 16 ans et j’avais envie de voir le monde. Je vivais seule avec ma mère et cette situation devenait pesante. Je l’avais donc suivis en cachette dès que ma mère s’était endormie. Ma cape cachait parfaitement mes atouts d’esprit de la forêt.
J’avais fait la fête, bu pour la première fois de l’alcool faé. J’avais aimé cette soirée, aimé l’ivresse qu’elle m’apportait. J’en avais oublié toute prudence et quand je rentrais chez moi, l’ivresse me quitta d’un coup.
J’avais retrouvé la porte de chez moi défoncée, et ma mère avait disparu. Je n’étais retourné que rarement au village depuis ce jour-là.
Mais en cette fin d’après-midi, entre ma peine, ma solitude et le regard suppliant de mon meilleur ami, mes convictions s’effritaient.
-Bon ok. mais on ne boit pas d’alcool.
Ayamé me regarda avec son sourire le plus angélique.
-Oui !!! merci Shay, tu verras, on ne boira pas plus d’un verre, promis.
-Tu fais chier Ayamé avec tes fausses promesses.
Et je rigolais avec lui, sachant que lui comme moi ne nous contentions jamais que d’un verre…
J’attendais devant la ferme de mon meilleur ami, ses deux sœurs et sa mère étaient venues me dire bonjour. Cette dernière ne voyait pas d’un très bon œil qu’on aille au village, mais elle laissait faire son fils en sachant que rien ne pourrait l’arrêter.
-Tu sais Shay, il faudrait peut-être penser à te racheter une cape un jour ? me souriait mon ami en arrivant à mes côtés.
Je regardais ma cape, c’était celle de ma mère, elle était bien abîmée, c’est vrai ! mais elle était la seule assez grande pour pouvoir cacher mes oreilles et ma queue aux yeux de tous. La mère de Ayamé s’approchait.
-Bonjour Yori
-Bonjour Shayrine, tenez, je vous ai préparé des gourdes d’eau.
Je les saisis et lui souris. Cette femme était la bonté à l’état pur. Elle paraissait 40 ans mais je savais que son apparence n’était qu’un leurre et quelle avait connu l’esclavage et bien des guerres.
Ayamé lui ressemblait beaucoup : elle était grande, brune, aux yeux argentés, signe distinctif des faélins. Son regard n’avait pas perdu de sa beauté et avait toujours cette lueur malicieuse et joyeuse malgré les années de soumission et la perte de son mari.
Elle tirait sur ma capuche, remettant correctement celle-ci sur mes oreilles et avec un sourire envers moi et s’adressa à son fils.
-Ayamé, tu prends soin de Shayrine. Et je te préviens, si tu rentres à la maison en ayant bu, je t’empoisonne avec tes champignons.
Mon ami prenant un air choqué.
-Maman, ton manque de confiance en moi me consterne, je suis scandalisé ! Nous rigolions, qu’est-ce que j’aimais cette famille.
-Fais attention à ne pas te faire reconnaître ma chérie, et pas de magie ! Pas comme la dernière fois.
Je baissais les yeux, un peu honteuse.
Notre dernière escapade avait très mal fini à cause de Ayamé. Qui, encore une fois, avait bu et n’avait rien trouvé de mieux que de séduire une femme promise à un autre homme. Homme qui n’était autre que le neveu du seigneur de la ville. Je n’avais pas eu d’autre choix pour sauver ses fesses que de faire léviter un tas de purin vers notre assaillant et d’utiliser mon don de communication avec les animaux pour demander aux volailles d’attaquer ce dernier ! Qui avait fini par s’enfuir, recouvert d’excréments avec une vingtaine de poules, d’oies et de canards à sa poursuite. En nous promettant de se venger.
Nous étions rentrés en nous cachant, utilisant nos dons de la nature pour brouiller nos traces et y faire pousser des plantes urticantes là où nous étions passés.
À ce souvenir, un large sourire illuminait le visage de Ayamé.
-Mais maman, je te le jure, cet homme a voulu nous attaquer ! Je ne sais même pas pourquoi… On était là, pauvres innocents que nous sommes, à boire notre verre et il nous est tombé dessus. Je n’ai pas eu le choix, il fallait protéger Shay…
-Ayamé, continue de me mentir et je t’assure que ce sera toi qui sera de corvée pour les prochaines chasses à venir.
Ayamé baissait les yeux, je connaissais l’aversion de mon ami pour tout ce qui touchait à la chasse. Mais je savais aussi la crainte que sa mère avait de voir son fils incapable de tuer pour se nourrir.
Elle lui donna une petite pichenette affective sur l’oreille.
-Allez vous amusez tous les deux et pas de bêtise.
Après un dernier regard lourd de sens à son fils, elle nous fit son plus beau sourire, nous embrassa et ont prit la route vers le village.