Chapitre 1
Partie 1 - Moonlight
Chapitre 1
Sur la moto, la sensation de vitesse était grisante. Le vent, brutal, giflait son casque et le monde défilait, se réduisant à un flou de couleurs sombres et de lumières tracées en sillons. Jun dévorait une série de virages serrés sur cette petite route sinueuse, nichée au sud de Saint-Maximin, un sourire heureux étiré sur les lèvres. L’enivrement était total, d’autant plus que la nuit, complice, transformait ces routes de campagne en un terrain de jeu idéal. Sa moto à batterie quantique, silencieuse et fulgurante, lui permettait d’appuyer sur l’accélérateur sans retenue. L’obscurité enveloppait la route d’un manteau d’encre, n’offrant que les phares pour fendre le velours nocturne.
C’était un véritable moment de détente, une parenthèse bienvenue avant de plonger dans la tâche que Damian lui avait confiée. Chaque virage effaçait un peu plus le poids des responsabilités, une bouffée d’air pur dans le carcan de son existence. Kerberos, son employeur, était une entreprise d’espionnage privé réputée pour ses contrats avec plusieurs gouvernements et de puissantes corporations, justifiant ainsi le prix exorbitant de ses prestations. Leur cœur de métier était la collecte d’informations, mais certains agents, comme Jun, étaient chargés des opérations que les États préféraient ne pas exécuter eux-mêmes : des interventions délicates, périlleuses et souvent illégales.
Toutes ses missions lui parvenaient via Damian, son unique référent, qui le contactait exclusivement par internet. Jun ne connaissait personne d’autre au sein de Kerberos. Ni ses collègues — ce qui, en toute honnêteté, ne le dérangeait pas, lui qui n’était pas du genre sociable — ni même les quatre dirigeants de la société. Cette solitude professionnelle était une armure, forgée au fil des missions et des secrets. Un trait de caractère mêlé à la nécessité et au résultat de son existence. Malgré la gravité de sa profession, c’était aussi ce goût du risque qui le poussait, inlassablement, sur ces routes nocturnes, tout comme l’objectif d’amasser assez d’argent pour sa retraite, un jour.
Sa cible s’appelait Pierre-Louis Léger. C’était un homme politique et grand favori pour l’élection présidentielle, mais également membre d’une organisation mafieuse obscure, Manticore. C’est pour cette raison que Jun avait été missionné : tuer Léger. Les citoyens européens avaient déjà une piètre opinion de la classe politique, les jugeant tous corrompus. Il était donc hors de question qu’un mafieux ne dirige l’État.
Jun prit un dernier virage et arriva à proximité de la luxueuse villa dans laquelle sa cible passait ses vacances. L’immense terrain était planté d’orangers et bordé d’une haie de cactus que Jun suivit sur plus d’un kilomètre avant de se garer à proximité du portail d’entrée. C’était la position qu’il avait choisie lors de son repérage la veille, car elle se trouvait dans l’angle mort des caméras de sécurité.
Jun retira son casque pour respirer plus librement, réajusta les foulards qui lui couvraient le visage et la tête, puis vérifia que ses deux poignards fétiches étaient toujours bien accrochés à sa ceinture. Il s’empara d’un petit boîtier détecteur de fréquences. Il s’allongea au sol, puis il avança en rampant vers le portail pour éviter d’être vu, tout en dirigeant le détecteur de fréquences.
Jun pria pour que l’appareil agisse vite. Le sol de cette région de France avait connu tant de sécheresses que, dans les endroits non irrigués, il se transformait peu à peu en sable. Sa tenue noire n’était pas le meilleur camouflage sur ce sol clair. Moins d’un siècle plus tôt, cette région était nommée la Provence Verte. Elle était devenue si aride qu’une grande majorité de sa population avait migré vers le nord. En dehors de quelques villes peu peuplées et d’immenses propriétés agricoles, il ne subsistait pratiquement rien de la Provence d’autrefois.
Il fallut cinq longues minutes au détecteur pour trouver la fréquence utilisée par le portail automatique. C’était le seul moyen d’entrer sans encombre dans la propriété entourée de haies de cactus. Jun entra alors la fréquence dans un second appareil qu’il avait gardé dans sa poche et l’activa à son tour. Comme par magie, le portail s’ouvrit, et Jun rampa à l’intérieur, hors de vue des caméras. Puis il se leva et se cacha au milieu des orangers pour enregistrer la fréquence, ranger ses deux petits appareils et se diriger vers la villa.
Tout autour de lui, l’air embaumait le parfum entêtant des fleurs d’orangers. De jour, la plantation devait être magnifique, avec tous ces arbres en fleur. Jun humait l’air avec délectation, mais il ne se détourna pas de sa mission et avança furtivement en direction de la villa. Puis, il se cacha derrière un oranger pour observer la propriété.
Il était désormais rare de voir des constructions neuves, la plupart des gens préférant rénover d’anciens bâtiments. Visiblement, le député Léger n’était pas “la plupart des gens”, comme Jun l’avait découvert en mettant la main sur les plans. Il avait fait construire une villa dans le style de la Rome antique revisitée. Elle était constituée de deux parties accolées. La maison principale, domus, s’articulait autour d’un atrium avec piscine — une vraie folie, interdite depuis près de quarante ans. Derrière se trouvaient plusieurs bâtiments de plain-pied abritant les réserves, les logements des employés et les bureaux, s’articulant autour de péristyles. La maison disposait également de terrasses couvertes et d’avancées de toitures pour que les grandes fenêtres ne soient jamais en plein soleil.
Tout autour de la villa s’étendait pratiquement un hectare de jardins surveillés par des caméras à haute définition. Jun allait devoir avancer à découvert. Il aurait bien désactivé le système de sécurité, mais l’architecte de la maison avait placé tous les compteurs dans les sous-sols de la villa, reliés à l’extérieur par un câble enterré à plus d’un mètre sous le sol.
Jun sortit son pistolet à peinture. À partir de maintenant, à défaut d’être discret, il allait devoir aller vite. À la minute où il serait repéré, tous les gardes présents sur la propriété partiraient à sa recherche. Il prit donc une grande inspiration et fonça. En essayant de se cacher au maximum derrière les quelques arbres et statues du jardin, Jun courait en envoyant des “balles” de peinture noire sur toutes les caméras. Il fut étonné d’atteindre le mur sud sans entendre l’alarme, mais il n’avait pas de temps à consacrer aux conjectures. Jun attrapa son grappin et le lança sur le balcon du premier étage. Puis il grimpa.
Ses employeurs avaient bien choisi la saison. Jun n’eut pas besoin de créer une ouverture dans la vitre. Le mois d’avril commençait à peine, mais les températures extérieures étaient déjà assez élevées pour que toutes les portes et les fenêtres de la villa soient ouvertes pour laisser entrer la douceur de la nuit.
Jun entra par la fenêtre de la chambre principale, passant entre les grands rideaux blancs que la légère brise agitait. Il s’approcha du lit à baldaquin dans lequel dormait sa cible. Il tira l’un des rideaux et s’approcha de l’homme qui dormait paisiblement.
Pierre-Louis Léger était un homme de haute stature aux cheveux gris et au teint hâlé, légèrement bedonnant. Son physique et sa tendance à l’agressivité avaient tendance à impressionner ses adversaires politiques. Mais étendu sur son lit, il n’avait rien pour impressionner son visiteur nocturne. Jun tira ses poignards de son dos. Héritage familial, c’est son grand-père qui lui avait appris à s’en servir. Les poignards ninja qu’il tenait dans ses mains disposaient de deux lames bien droites, jamais émoussées, dont les poignées finement ciselées représentaient deux dragons aux yeux incrustés de petites pierres rouge sang.
Jun posa un genou sur le lit pour s’approcher de l’homme, ce qui le réveilla aussitôt. Pierre-Louis Léger le regarda les yeux écarquillés. Un cri d’effroi lui échappa. Jun ne lui laissa pas le temps de s’exprimer ou d’appeler à l’aide et lui trancha la gorge d’un coup net. Le sang jaillit en une giclée sombre, souillant les draps de soie et la chemise de l’homme. Son regard vide se figea, reflétant l’image de Jun au-dessus de lui. Pendant quelques secondes, le cœur de Jun tambourina à ses oreilles, la tension de l’instant dissipée, remplacée par l’habituel calme froid qui suivait la mort. Sa mission était accomplie.
L’assassin n’eut pas le temps de se relever qu’une silhouette apparut dans l’embrasure de la porte.
— Halte là ! s’écria le garde avec un fort accent allemand en pointant son arme.
Jun eut tout juste le temps de se cacher derrière le lit avant que la première balle ne siffle à ses oreilles. Il devait bouger, il n’était pas en sécurité ici. Restant accroupi, il s’élança et effectua un dérapage qui lui permit de passer la porte de la pièce adjacente. Il la claqua en passant, la verrouilla et s’éloigna promptement. Déjà, les balles traversaient la porte.
En regardant autour de lui, Jun comprit qu’il se trouvait dans un dressing sans portes ni fenêtres. Il se cacha promptement dans l’un des placards. Une seconde plus tard, la porte menant à la chambre volait en éclats. Il entendit ensuite le bruit de pas… non, de deux hommes dans la petite pièce. Puis, les portes des placards qui s’ouvraient les unes après les autres.
Jun n’eut qu’une seconde pour se préparer. Lorsqu’il comprit que le garde était derrière sa porte, il l’ouvrit brusquement pour l’assommer et lança l’un de ses poignards dans l’œil de son collègue. Puis, il se tourna vers le premier homme et lui planta son second poignard dans le cœur avant que celui-ci ne reprenne complètement ses esprits.
Jun récupéra son précieux poignard et s’empara de l’arme de poing de l’un des gardes, qu’il glissa dans son dos. Il courut dans la chambre pour découvrir que le balcon était déjà occupé par deux autres gardes. Sans s’arrêter, il bifurqua vers la porte et s’engouffra dans le couloir. Du coin de l’œil, il vit d’autres gardes monter l’escalier monumental et se dirigea vers le bureau adjacent. Il ferma la porte avant de passer dans une bibliothèque, une salle de musique puis un salon, tout en claquant les portes derrière lui pour se retrouver de l’autre côté de la villa. Sans hésiter une seconde, il passa la fenêtre et sauta du balcon sans prendre le temps de regarder en bas.
Jun atterrit gracieusement sur l’herbe et entendit devant lui le cri étouffé d’une femme. Il leva les yeux, le temps s’arrêta.
La première chose qu’il vit fut une paire de ballerines rose poudré. Immédiatement au-dessus se trouvait l’ourlet d’une longue chemise de nuit vaporeuse, de couleur blanche, qui dissimulait à peine deux jambes galbées. Lorsque Jun se releva en rangeant ses dagues dans son dos, il distingua la silhouette fine et fragile de la jeune femme. Habillée de cette manière et éclairée par la seule lumière de la lune, elle ressemblait plus à une apparition qu’à un être humain. De longs cheveux d’un noir de jais encadraient un visage rond dont il ne vit clairement que les yeux.
La femme qui se trouvait en face de lui possédait les plus beaux yeux qu’il ait jamais vus. Bordés de longs cils fins et fournis, ils étaient d’un vert particulièrement clair. Les lumières qui s’allumaient partout au-dessus d’eux révélaient d’innombrables paillettes d’or qui brillaient comme des constellations dans le ciel nocturne. Constatant qu’il avait retenu son souffle, Jun inspira brusquement. Soudain, un parfum floral et printanier emplit ses narines : le parfum des freesias.
— Olivia ! cria quelqu’un derrière Jun.
La jeune femme, Olivia, fit deux pas. Pas assez pour rejoindre la voix, mais suffisamment pour que Jun s’aperçoive qu’elle boitait très légèrement de la jambe gauche.
— Il est dans le jardin ! cria une voix au premier étage.
— Mains en l’air ! s’écria quelqu’un d’autre.
Jun n’eut pas le temps de se retourner que les balles recommençaient à siffler. Olivia n’aurait jamais le temps de se mettre à l’abri toute seule. Sans réfléchir, Jun l’attrapa et courut sur une cinquantaine de mètres avec elle dans les bras. Il sentait la chaleur de son corps fragile contre lui et son odeur florale le submergeait, accentuant l’étrangeté de la situation. Elle ne pesait guère plus qu’une plume, mais il peinait à courir. L’adrénaline et la peur de la perdre l’épuisaient. Jun, entraîné comme il était, aurait pu courir bien plus longtemps si les balles ne sifflaient pas à ses oreilles. Au moment où il tourna pour la mettre à l’abri derrière la plus grosse statue du jardin, une balle lui effleura le bras gauche, et il dut s’agripper à Olivia pour ne pas qu’elle tombe.
Jun posa Olivia par terre derrière la belle statue d’un ange aux ailes déployées et se colla contre elle un instant, la main sur sa bouche.
— Chut ! Ne bougez pas, murmura-t-il, la voix rauque.
Olivia hocha la tête, les yeux écarquillés de peur. Jun retira sa main, son propre cœur battant à tout rompre. Ce besoin de la protéger était inattendu, une frustration sourde montant en lui. Il ne comprenait pas pourquoi cette femme, cette simple apparition, le troublait autant, lui, le professionnel qui avait accompli tant de missions sans jamais trembler. Il n’avait jamais ressenti ça.
Entendant un bruit de course dans le jardin, il s’éloigna à contrecœur de la jeune femme et courut jusqu’aux orangers. Il eut le cœur déchiré quand il entendit les cris étouffés d’Olivia, quand elle fut découverte par les gardes. Une culpabilité étrange, nouvelle, l’envahit.
Jun ne pouvait pas rester derrière un arbre et attendre d’être débusqué. Il se remit à courir, se cachant tant bien que mal derrière les arbres, pour atteindre le portail le plus rapidement possible. Il sentait une douleur lancinante dans son bras blessé, mais l’adrénaline la masquait. Lorsqu’il fut en vue, il sortit la télécommande de sa poche et enclencha le mécanisme d’ouverture. Tout en courant, il bloqua le moteur en position ouverte alors qu’il avait tout juste la place de passer et le ferma immédiatement après.
Puis il rejoignit sa moto, mit son casque précipitamment et démarra en trombe. Déjà, les gardes étaient devant la grille et tiraient à travers. Jun sentit une autre balle lui effleurer la jambe, mais n’en tint pas compte et accéléra encore en se penchant un peu plus sur son guidon. Il attendit d’avoir passé trois bons virages avant de vérifier derrière lui, mais il eut la mauvaise surprise de voir une voiture le pourchasser.
Jun entendit encore un coup de feu alors il accéléra encore. La moto que Damian lui avait trouvée était un véritable bijou de technologie : au-delà d’une certaine vitesse, les roues se rétractaient et les répulseurs s’enclenchaient. Jun survola les virages à une vitesse presque irréelle. Arrivé à un croisement, il prit à droite en direction du village fantôme de La Celle.
Jun jeta de nouveau un œil derrière lui et aperçut les phares de la voiture. Il coupa alors ses phares et prit le premier chemin qu’il vit, dirigeant sa moto-speeder derrière une maison abandonnée pour se cacher. Deux minutes plus tard, il aperçut les phares passer sur la grande route. Jun attendit encore quelques minutes, puis il redémarra et fit demi-tour. Quand il arriva sur la route, certain qu’il n’était plus suivi, il ralluma ses phares et se dirigea vers la planque que Kerberos lui avait fournie.
La planque était un appartement modeste, dissimulé dans une ruelle sombre. Jun y entra, le corps et l’esprit meurtris. Il retira son casque, le posant sur une étagère, et se laissa tomber sur le sol froid, adossé à un mur. La douleur de ses blessures, jusqu’alors masquée par l’adrénaline, le rattrapa. Il sentait un sillage de sang sur son bras, et une autre trace sur sa jambe.
Il se força à se relever, à la recherche d’une trousse de premiers secours. Il enleva ses vêtements et observa les dégâts dans un miroir. Les balles n’avaient fait qu’effleurer la peau, mais les blessures étaient profondes. Il désinfecta les plaies, serrant les dents à chaque contact de l’alcool. Il banda ensuite ses plaies, le visage fermé.
Une fois les blessures soignées, il alla se doucher, l’eau chaude lavant la saleté et le sang. Mais l’image d’Olivia, de ses yeux verts constellés d’or et de ses cris étouffés, refusait de s’effacer de son esprit. Il se sentait à la fois épuisé et hanté, se demandant pourquoi cette mission, si banale en apparence, avait laissé une telle empreinte sur lui.
Message à [email protected]
“ Mission accomplie. ”
Personnages :
Brun Olivia : Pianiste - surnom : Rossignol
Hasegawa Jun : Assassin au service de Kerberos et photographe pour un guide de voyage
Nilsen Damian : Référent de Jun chez Kerberos.
Belov Aleksi : Espion au service de Kerberos.
Ibanez Rafael : Assassin de Kerberos, sniper.
Javier Cruz : Chef d’un cartel Panaméen.
Carmen Cruz : Épouse de Javier.
Sophia Cruz : Fille unique de Javier
Gabriel André : Violoncelliste
Natasha Rivière : Soprano
Brun Oscar : oncle d’Olivia - Valse en si mineur Chopin
Maya : Gouvernante de Pierre-Louis
Iekami Saki : Voisine de Jun.
Kimura Shin : ami d’enfance de Jun qui travaille comme professeur de lycée à Yokohama
Pierre-Louis Léger : employeur de Gustave - membre de l’organisation mafieuse Manticore - député en lice pour l’élection présidentielle
Otto : Chef des gardes de Pierre-Louis Léger
Christopher Pavel : Membre de Manticore remplaçant Pierre-Louis Léger. Secrétaire Dario
Marko Hubenko : Homme de main de Christopher Pavel chargé d’assassiner Olivia.
Sergeï Ivanov : ancien spetsnaz qui travaille pour Christopher Pavel.