Chapter 1- Une ombre aux yeux marins
J'étais assise sur un banc bleu du parc, celui où je m'installais chaque fois que j'avais besoin d'inspiration pour écrire, quand je le vis passer devant moi : un jeune homme d'une beauté extraordinaire. Il avait ce genre de visage qu'on n'oublie pas, aux traits ciselés comme une statue ancienne, mais habités d'une vie silencieuse, presque troublante. Sa démarche était calme, presque trop, comme s'il glissait dans l'air sans vraiment toucher le sol. Mais ce furent ses yeux qui me capturèrent, il étaient d'un bleu marine très foncé ce bleu profond d'un abîme que la lumière ne peut plus atteindre. Ils brillaient à peine, et pourtant, tout en lui semblait émaner de ce regard. Un regard lourd de secrets, de tempêtes contenues, de mondes intérieurs que nul ne pourrait jamais entièrement comprendre. On aurait dit l'océan par une nuit sans lune : beau, insondable, et dangereux.
Je l'observai continuer d'avancer jusqu'à rejoindre un petit groupe d'amis installés un peu plus loin pour un pique-nique sous les arbres. Ils riaient, parlaient, partageaient des mets simples, mais mon regard restait accroché à lui. Il semblait à la fois présent et ailleurs, comme s'il portait en lui une mélancolie discrète que même la joie autour de lui ne pouvait dissiper.
Poussée par une impulsion soudaine, je m'approchai légèrement, juste assez pour mieux le voir sans me faire remarquer. Là, assise sur un autre banc, je sortis mon carnet de croquis et me mis à le dessiner. Je n'en fis pas qu'un simple portrait — ce fut une véritable œuvre d'art. Tout en moi voulait capturer l'essence de son regard, ce bleu profond, presque irréel, semblable à celui d'un océan sans fin. Ses yeux, plus que tout, devinrent le cœur de mon dessin. Ils me captivèrent, mais sans éveiller en moi le moindre élan d'amour. Ce n'était pas un coup de foudre, ni une attirance. Juste une admiration pure, presque silencieuse, comme celle qu'on ressent face à une peinture ou un paysage qui nous dépasse. Lorsque j'eus terminé, je contemplai mon œuvre longuement. Un calme étrange m'envahit. Je rangeai mon carnet, repris le chemin de chez moi, et me couchai, convaincue que la journée s'achevait là.
Mais au milieu de la nuit, je me réveillai, l'esprit agité. Impossible de rendormir ce tumulte intérieur. Alors, presque instinctivement, je me levai, enfilai une veste, et décidai d'aller prendre l'air dans le parc. Il y avait un silence presque sacré, interrompu seulement par le souffle léger du vent dans les feuilles. Ce même banc bleu m'attendait, solitaire sous le ciel étoilé.
Je m'assis sur le banc bleu, les mains dans les poches, le regard perdu quelque part entre les branches et les étoiles. L'air était frais, presque piquant, et le silence avait quelque chose de profond, comme s'il enveloppait le parc d'un secret ancien. Je ne sais pas combien de temps je restai là, mais soudain, je sentis une présence. Pas un bruit, pas un pas... juste une impression étrange, familière. Je tournai légèrement la tête il était là.
Le jeune homme.
Il se tenait à quelques mètres, les mains dans les poches de son manteau sombre, son regard ancré dans le mien. Même dans l'ombre, ses yeux bleu marine brillaient comme deux éclats de nuit. Il s'approcha lentement, sans précipitation, comme s'il savait que j'étais là depuis toujours.
— Tu dessines bien, dit-il d'une voix posée, presque douce.
Je restai figée. Mon cœur accéléra, non pas sous l'effet d'un trouble amoureux, mais d'un sentiment plus difficile à nommer : un mélange de surprise, de lucidité, et d'un léger vertige. Il savait. Je ne demandai pas comment. Il s'assit à côté de moi, sans me regarder cette fois, fixant lui aussi l'obscurité paisible du parc.
— Tu m'as vu ? demandai-je enfin, la voix plus basse que je ne l'aurais voulu.
Un mince sourire étira ses lèvres.
— Non. Mais je l'ai senti. Il y avait ce genre de regard... précis, concentré. Comme une main invisible. Tu ne regardais pas, tu capturais.
Je ne répondis pas tout de suite. Je ne ressentais ni gêne, ni exaltation. Juste cette même sensation étrange que j'avais eue en le dessinant : l'impression de contempler quelque chose de beau et de lointain, comme un paysage inaccessible.
— Ce n'était pas personnel, dis-je enfin. Je veux dire... ce n'était pas toi. C'étaient tes yeux. Ce bleu-là, je devais le poser sur papier.
Il acquiesça simplement, comme s'il comprenait, comme si cette distance entre nous était naturelle.
— Je ne suis qu'un détail, dit-il en se levant. Mais parfois, un détail change tout un tableau.
Puis il s'éloigna, sans un mot de plus, sans se retourner. Je ne ressentais toujours rien d'amoureux, aucune chaleur douce dans la poitrine, aucune pensée floue ou romantique. Juste cette sensation étrange d'avoir touché quelque chose d'insaisissable, d'avoir saisi l'ombre d'un mystère que je n'étais pas censée comprendre.
Et peut-être que cela me suffisait.