01 Avant le départ
Lorsque Samantha a annoncé son projet d’expatriation outre-Atlantique, sa famille a semblé choquée — non par la surprise, car c’est un rêve qu’elle planifiait depuis toujours, mais par les délais si courts avant son départ.
Sam travaillait depuis plusieurs années dans une filiale européenne de Procter & Gamble, où elle s’était rapidement démarquée. Créative, fiable, toujours prête à repousser les limites des projets, elle s’était bâti une solide réputation.
Et puis, un matin, tout a basculé : une offre interne, un poste ouvert au siège d’Ottawa pour diriger la promotion d’une nouvelle gamme canadienne, superviser les créations visuelles et les campagnes internationales. Elle a postulé sans se faire d’illusions — et pourtant, tout est parti de là.
Le siège l’a recontactée et lui a proposé le poste, avec tout le package expat de la compagnie.
Seule condition : commencer le mois suivant.
Elle n’avait qu’un mois pour faire ses adieux et tout régler administrativement. Un peu moins de cinq semaines pour tourner la page de sa vie en France.
Pour Samantha, vivre pleinement sans se retourner a toujours été une force. Et se voir offrir un poste à responsabilités au siège de Procter & Gamble à tout juste 25 ans relevait du plus improbable cadeau du destin à ses yeux.
Bien sûr elle adore sa famille et ses proches.
Cependant, quitter le nid pour voler de ses propres ailes a toujours été son but. Même rompre avec son petit ami depuis deux ans lui a semblé logique sinon facile.
Avoir confiance en ses capacités et ne jamais reculer devant un choix difficile qui peut changer sa vie.. voilà ce qu’une vie entourée de parents qui privilégient l’accomplissement de soi et le soutien familial pour le bonheur de ses enfants lui a permis de réaliser.
Samantha met à profit chaque instant pour créer des souvenirs, des ancrages, et rappeler à tous que la distance n’a jamais été un obstacle pour aimer de tout son cœur. Elle rit plus fort, écoute plus longtemps, embrasse plus souvent — comme si chaque geste importait un peu plus que d’habitude.
La veille de son départ, ses parents ont organisé un grand dîner pour rassembler toute la famille et les amis proches. Dans la tradition des grands moments, cela se traduit par un immense barbecue et une auberge espagnole : des tables couvertes de plats, des voix qui se croisent, des rires qui roulent jusque dans le jardin. Personne ne parle vraiment du départ; on célèbre plutôt la chance, le courage, la promesse d’un nouveau chapitre.
Samantha se sent pleine — d’amour, de gratitude, de cette certitude tranquille que tout ira bien. La soirée défile entre rires, chansons et quelques verres levés à son avenir.
Alors que le dessert s’apprête à faire son entrée, sa mère se lève. Elle tient un petit paquet carré, soigneusement emballé, rigide sous le papier irisé.
Une tension douce s’installe autour de la table. Samantha sent son cœur battre plus vite alors qu’elle déballe le paquet presque fébrilement.Elle ne peut réprimer un sursaut lorsqu’elle découvre un petit album photo personnalisé par sa maman, d’un format facile à emporter.. C’était LE souvenir qui a tout son sens, celui qui relie le passé et le présent et lui permet de la suivre vers son avenir.
Les larmes lui montent aux yeux ; ses parents ont le même regard, tremblant et fier. Elle remarque que chaque page est dédiée à un souvenir clé avec une personne en particulier et à chaque découverte, c’est un élan vers l’ami concerné, des souvenirs évoqués, et un véritable au revoir qui se dessine. Elle y retrouve sa naissance, entourée de ses parents. Ses premiers pas, à courir derrière ses frères qui jouaient au ballon. Son premier camp scout. Son premier vol, main dans la main avec sa meilleure amie, ..
Un moment de pure félicité se poursuit jusqu’au bout de la nuit alors que les invités s’en vont un par un. Quelques larmes coulent en silence, certains câlins durent un peu plus que d’habitude..
C’est le cœur gonflé d’amour que Samantha regagne son lit — sa dernière nuit sur le sol européen.
Dans la lumière pâle qui traverse les volets, Samantha rassemble ses affaires avec soin. Rien ne pèse vraiment : ni valises bien rangées, ni regrets tapis au creux de sa gorge.
Elle a dit tout ce qu’il fallait dire. Elle a ri, pleuré, témoigné son attachement à ses racines — maintenant, il faut avancer.
Dans son sac à dos, l’album photo dépasse légèrement.Elle l’effleure du bout des doigts, puis le range sans l’ouvrir : ce n’est pas le moment de se retourner.
À l’aéroport, elle s’installe près d’une baie vitrée et sort son carnet de croquis. Créer, dessiner a toujours aidé sa connexion à l’instant.
Là, elle s’y réfugie pour apaiser la pointe de stress qui naît dans sa poitrine. Quelques traits rapides, précis, une silhouette qui prend forme — l’ébauche d’un logo pour la nouvelle gamme qu’elle gèrera à Ottawa. Elle sourit : le design, c’est sa façon d’organiser le chaos.
Dans un coin de la page, comme toujours, elle signe de son nom d’artiste : Mantis.
Un pseudonyme d’artiste qu’elle utilise pour ses publications d’anime, ces esquisses qu’elle partage à ses moments perdus. Un nom discret, presque anodin, mais qu’elle trouve élégant — souple et tranchant à la fois.
Sam a le sentiment que Mantis va, elle aussi, prendre de la hauteur. Comme si son double allait décoller avec elle vers de nouveaux horizons.