LE SOUFFLE DE LA PIERRE

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Summary

On raconte qu’Éridia aurait réellement existé, il y a des siècles, dans une Athènes déjà fatiguée de ses dieux. Fille d’un sculpteur aveugle, elle façonnait des statues si parfaites que le vent ralentissait pour les contempler. Un jour, elle aurait donné vie à l’une d’entre elles — un homme de marbre nommé Kaïos. Par amour, elle lui offrit une parcelle de son âme, défiant ainsi Apollon lui-même. Le dieu, jaloux de la beauté créée sans sa bénédiction, maudit les amants : Kaïos serait condamné à redevenir pierre chaque aube, et Éridia à le chercher dans chaque vie suivante. Certains disent que leurs âmes se croisent encore, que la sculptrice renaît à chaque époque pour tenter de le libérer. En 2020, à Cassis, elle s’appelle encore Éridia. Et elle sculpte toujours le même visage.

Genre
Fantasy
Author
CAROLE73
Status
Complete
Chapters
37
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1



CHAPITRE 1

Erydia

Je m’appelle Erydia.

Mon père a choisi ce prénom, disait-il, parce que les noms rares portent des destins rares. Il voulait que je sois unique, inoubliable, que mon nom résonne comme une promesse ou une énigme.

Erydia.

Il prétendait que ce mot venait d’une langue oubliée, un murmure ancien signifiant “celle qui veille” ou “celle qui sait”.

Je n’ai jamais su s’il l’avait inventé ou s’il l’avait déniché dans un recoin obscur d’un livre poussiéreux. Mais lorsqu’il le prononçait, sa voix prenait une gravité presque sacrée, comme une prière qu’il adressait à l’univers.

J’ai grandi avec ce prénom, une armure parfois trop lourde, une malédiction parfois trop douce.

Il me collait à la peau, comme une seconde ombre, une présence qui me suivait dans chaque instant de doute ou d’espoir.

Erydia.

Un mot qui semblait contenir plus que moi, plus que ce que je pouvais comprendre.

Mon père était ingénieur civil, un homme de lignes droites, de calculs précis, d’équations qui ne toléraient aucun écart.

Il voyait le monde comme une structure à stabiliser, un pont à construire, une charge à supporter.

Ma mère, elle, était professeure d’histoire de l’art. Ses yeux s’illuminaient devant un tableau, une fresque, une statue brisée par le temps.

Elle cherchait la perfection dans le chaos des formes, dans le geste suspendu d’un pinceau ou d’un ciseau.

Ils étaient un duo improbable, presque comique dans leur opposition : lui, ancré dans la froide logique des nombres ; elle, perdue dans les méandres de l’âme humaine.

Et moi, j’étais là, entre les deux, fascinée par ce qu’ils admiraient sans jamais se comprendre.

Je me souviens d’un voyage, j’avais huit ans.

C’était en Italie, un été où la chaleur semblait vouloir tout dissoudre.

Mon père devait assister à un colloque à Naples, et ma mère, elle, brûlait de découvrir Pompéi — ce lieu dont elle parlait comme d’un poème qu’elle n’avait jamais fini d’écrire.

Alors il a proposé qu’elle l’accompagne. On a fait nos valises à la hâte, dans un joyeux désordre. Je m’en souviens comme si c’était hier : maman tournait dans la maison, les yeux brillants, incapable de choisir entre ses robes, trop excitée pour penser à la météo.

Elle avait toujours rêvé d’aller à Pompéi. Mais elle n’avait jamais vraiment eu le temps. Il y avait toujours quelque chose : le travail, les enfants, les factures, les années qui passent sans qu’on les voie venir. Et là, soudain, elle partait. Elle allait enfin voir les rues figées, les fresques oubliées, les ombres que le volcan n’avait pas tout à fait effacées.

C’était comme si elle allait retrouver une part d’elle-même.

Pompéi !

Je revois encore la lumière écrasante, l’odeur de cendre mêlée à celle des citronniers, les ruines figées dans un éclat d’éternité. Les pierres semblaient murmurer sous mes pas, comme si elles portaient encore les voix de ceux qui avaient vécu là, des siècles plus tôt.

Nous nous sommes arrêtés devant une statue, ou plutôt une empreinte, un homme pétrifié dans le temps, à demi effacé par les siècles. Ses contours étaient flous, rongés par l’érosion, mais son visage… son visage était intact. Une expression d’effroi calme, comme s’il avait accepté son sort tout en le défiant.

Ma mère pleurait en silence, ses doigts effleurant l’air comme pour caresser la pierre.

“Regarde, Eridia, murmurait-elle, il respire encore.”

Mon père, lui, secouait la tête, pragmatique.

“Ce n’est qu’une illusion, une empreinte dans la cendre volcanique. La science explique tout.”

Mais moi, je ne l’ai pas cru. Je voyais ce visage, ces yeux qui semblaient me fixer, et j’ai juré qu’il avait bougé, juste un instant, comme un frisson sous la pierre.

Ce soir-là, dans la chambre d’hôtel, alors que mes parents discutaient à voix basse, j’ai pris un morceau de savon dans la salle de bain.

Mes petites mains maladroites ont tenté de le sculpter, de donner forme à ce visage qui m’obsédait déjà.

J’ai creusé, gratté, modelé, jusqu’à ce que quelque chose ressemble à des yeux, à une bouche.

Mais le savon était fragile, et sous la pression de mes doigts, il s’est brisé. J’ai pleuré comme si j’avais détruit quelque chose de vivant, comme si j’avais trahi cette silhouette figée dans la pierre.

Mes sanglots ont alerté ma mère, qui m’a trouvée recroquevillée sur le carrelage, les mains pleines de miettes blanches.

Elle m’a serrée contre elle, sans poser de questions, et j’ai senti son parfum de jasmin m’envelopper comme une promesse.

Le lendemain, sur un marché bruyant près du port, mon père m’a acheté un petit ciseau de bois, un outil simple, presque un jouet. Il l’a posé dans ma main avec un sourire sérieux.

“Si tu veux comprendre le monde, commence par le construire,” a-t-il dit.

Ces mots se sont gravés en moi, plus profondément que je ne l’aurais cru.

Je n’ai jamais arrêté de sculpter depuis.

Quand mes parents sont morts, quelques années plus tard, dans un accident de voiture sur une route sinueuse en Grèce, j’ai gardé ce ciseau. Il repose encore sur mon établi, couvert de poussière et de souvenirs, sa lame émoussée par le temps. C’est le seul objet que je n’ai jamais osé nettoyer.

Chaque fois que je le touche, je revois ma mère, ses yeux brillants de larmes, murmurant : “Regarde, il respire encore.” Et je sens la chaleur de cet été italien, la cendre dans l’air, le poids du regard de cette statue.

Après l’accident, c’est ma grand-mère maternelle qui m’a élevée.

Elle vivait à Cassis, tout près du port, dans une maison blanche aux volets bleus qui sentait l’huile de lin et le sel. Elle passait ses journées à peindre — des marines, des visages, des scènes de marché. Une véritable artiste, avec cette façon de tenir le pinceau comme on tient une plume ou une arme, selon l’humeur.

Elle avait sa boutique, juste en face du vieux port. Les touristes entraient, flânaient, achetaient parfois une toile ou une carte postale peinte à la main. Moi, je restais souvent derrière, dans l’atelier, à l’abri du bruit, à regarder les couleurs se mélanger.

Et puis il y avait Yohan.

L’ami de Mamie. Sculpteur. Silencieux, massif, les mains toujours couvertes de poussière. Il avait un atelier à deux rues de là, un lieu étrange où la lumière semblait filtrée par le marbre lui-même. C’est lui qui m’a prise sous son aile. Pas comme une élève. Comme une héritière.

Je n’ai jamais suivi de cours officiels. Pas d’école, pas de diplôme. Juste des heures passées à observer, à essayer, à rater, à recommencer. Yohan disait que la pierre n’écoute pas les théories. Elle écoute les mains.

Il m’a appris à choisir un bloc, à sentir ses failles, à entendre ses silences. Il m’a appris à tailler sans brutalité, à respecter la matière, à comprendre que chaque sculpture est déjà là, cachée, et qu’il faut juste la libérer.

Aujourd’hui, je partage la boutique de ma grand-mère. Elle peint toujours, moins vite, mais avec la même intensité. Moi, je sculpte dans l’arrière-salle, là où la lumière est plus douce. Les touristes passent, regardent, achètent parfois. Mais je ne sculpte pas pour eux.

Et chaque fois que je touche le vieux ciseau, celui que j’ai gardé après la mort de mes parents, je sens quelque chose vibrer. Une mémoire. Une promesse. Une voix ancienne qui me dit : “Regarde, il respire encore.”

Je ne sais pas quand il est apparu pour la première fois. Peut-être dans mes rêves d’enfant, quand je mélangeais déjà la lumière et la poussière, quand les ombres prenaient des formes que je ne comprenais pas. Je me souviens seulement du froid de la pierre sous mes doigts, du bruit sec du ciseau contre le marbre, et de ce regard que je sculpte depuis toujours — des yeux qui ne m’ont jamais vue, mais qui semblent me juger.

Je l’appelle Kaïos.

Le nom s’est imposé à moi, comme une chanson ancienne qu’on ne se rappelle pas avoir apprise. Il est sorti de nulle part, un murmure dans mon esprit, un son qui semblait appartenir à la pierre elle-même.

Kaïos.

Je ne sais pas ce qu’il signifie, ni pourquoi il résonne en moi comme un écho d’un autre temps. Mais il est là, toujours, dans chaque bloc que je touche, dans chaque éclat que je retire.

Quand je sculpte, c’est comme si je creusais en moi-même. Chaque coup de ciseau fait tomber un éclat de pierre, mais aussi un morceau de ce poids qui m’étouffe. Et chaque fois, c’est le même visage qui émerge. Le même profil anguleux, la même bouche légèrement entrouverte, les mêmes yeux sombres, profonds comme des puits sans fond. J’ai essayé de sculpter autre chose, par défi, par fatigue. Des femmes aux courbes douces, des animaux aux lignes fluides, des formes abstraites qui ne devaient rien à personne. Mais rien ne tient. Tout revient à lui.

Kaïos.

Il me hante sans m’effrayer. C’est pire. Il me manque, comme un souvenir que je n’ai jamais vécu, une absence qui pèse plus lourd que n’importe quelle présence. Je ne sais pas s’il existe, pas dans le sens où les autres existent.

Les gens, les objets, le monde — tout cela est tangible, mesurable.

Mais Kaïos… il est autre chose.

Une ombre dans la pierre, un souffle dans le marbre. Il me regarde à travers chaque bloc que je choisis, comme s’il attendait que je le libère, que je le fasse naître.

Parfois, je rêve que je le sculpte depuis des siècles. Mes mains changent, vieillissent, se brisent, mais lui reste le même. Immobile. Inaltérable. Comme s’il était le gardien d’un secret que j’ai oublié, d’une vérité que je ne suis pas prête à entendre. Dans ces rêves, je suis à la fois moi et autre chose, une femme sans âge, une âme qui creuse sans fin, poursuivant un visage qui refuse de se révéler entièrement.

Je ne parle jamais de lui. Pas à mes collègues, qui me trouvent déjà trop étrange, trop silencieuse. Pas aux galeristes, qui veulent des explications rationnelles pour vendre mes sculptures. Pas aux visiteurs, qui posent des questions sur mon “inspiration” comme si c’était une recette qu’on pouvait écrire sur un bout de papier. Je travaille seule, toujours. La lumière pâle du matin, le silence de l’atelier, le claquement du ciseau contre la pierre — c’est tout ce que je tolère. Les voix humaines me fatiguent. Elles parlent trop, elles veulent trop. Moi, je veux juste qu’il apparaisse. Entier. Une fois. Une seule.

Mais il résiste.

Et je me demande parfois si c’est moi qui l’empêche de naître. Si c’est ma peur, ou mon désir, ou les deux entremêlés, comme des racines qui s’enfoncent trop loin pour être arrachées. Je me demande si je suis assez forte pour le voir, vraiment, pour le laisser sortir de la pierre et affronter ce qu’il pourrait me dire.

Aujourd’hui, tout est différent.

J’ai choisi un bloc de pierre blanche. Pas le marbre classique, lisse et docile — non. Celui-ci est veiné, capricieux, presque nerveux. Un monolithe dense, compact, presque hostile. Il est arrivé hier, livré par un camion qui a grogné sous son poids. Je l’ai laissé là, au centre de l’atelier, sous la lumière crue des néons. Immobile. Muet. Mais pas inerte.

Ce n’est pas une pierre ordinaire. Elle ne se laisse pas toucher facilement. Elle résiste, comme lui. Il faut la mériter.

Je l’ai effleurée du bout des doigts, et j’ai senti un frisson, comme si la matière elle-même respirait. Froide, oui, mais vivante. J’ai su, immédiatement, qu’il était là.

Kaïos.

Pas encore visible, mais présent. Tapi dans les profondeurs de la pierre, attendant que je le trouve.

J’ai pris mon ciseau, celui que mon père m’a offert, et je l’ai posé contre la surface pâle.

Le premier coup a résonné dans l’atelier, un son sec, presque douloureux.

Le deuxième coup est plus précis. Le troisième, plus sûr. La pierre blanche cède par endroits, mais pas sans lutte. Elle oppose une résistance étrange, comme si elle testait ma volonté. Chaque éclat qui tombe est une réponse muette, un fragment de silence brisé.

Je travaille sans musique. Juste le bruit du ciseau, le souffle de ma respiration, le frottement de la poussière sur le sol. Le monde extérieur n’existe plus. Il n’y a que lui. Kaïos.

Je commence à dégager le front. Large, noble, presque sévère. Puis les pommettes, hautes, sculptées comme des promesses. La bouche, fine, fermée, mais pleine d’une parole retenue. Et les yeux… je n’y suis pas encore. Je les garde pour la fin. Toujours.

Mais aujourd’hui, quelque chose cloche.

La pierre vibre. Pas comme d’habitude. Pas comme une matière vivante. Plutôt comme un avertissement. Une tension dans l’air, une densité nouvelle. Je m’arrête. Je recule. Je regarde.

Et je le vois.

Pas dans la pierre. Dans l’atelier.

Une ombre. Fugace. Un mouvement à peine perceptible, près de la porte. Je me retourne. Rien. Juste la lumière des néons, le marbre, le silence.

Je frissonne.

Je reprends le ciseau. Je le pose contre la joue. Mais ma main tremble. Ce n’est pas la fatigue. Ce n’est pas la peur. C’est autre chose. Une présence. Une attente.

Kaïos.

Il est là. Plus proche que jamais. Et je sens que cette fois, ce n’est pas moi qui le sculpte.

Un éclat s’est détaché, tombant au sol avec un cliquetis. J’ai fermé les yeux, et j’ai vu son visage, plus clair que jamais. Ses yeux, surtout. Ils me regardaient, non pas avec colère ou tristesse, mais avec une intensité qui me traversait, comme si j’étais la pierre et lui le sculpteur.

Je sculpte depuis des heures maintenant. Mes mains tremblent, pas de fatigue, mais d’excitation, d’angoisse, d’espoir. Chaque coup de ciseau est une question, chaque éclat une réponse. Je sens qu’il est proche, plus proche que jamais. Ce bloc de pierre blanche, c’est lui. C’est Kaïos, tout entier, prêt à surgir. Et cette fois, je ne m’arrêterai pas. Cette fois, je vais le faire parler.

Je ne sais pas ce qu’il dira. Je ne sais pas s’il me jugera, s’il me pardonnera, ou s’il se contentera de me regarder, comme il l’a toujours fait. Mais je sais une chose : il est là, sous mes doigts, dans la pierre. Et je vais le libérer, même si cela doit me briser.

Il respire.

Et moi, je creuse.