Prologue
J’ai grandit dans un quartier où les coups de feu avaient remplacé le chant des oiseaux.
Mon père a toujours été un alcoolique notoire et ma mère une femme simple, dévouée à l’éducation de ses enfants « perturbés ».
Je suis le benjamin d’une fratrie de six. Mes cinq frères: Coby, Daryl, Mathias, Darren et Hugo, sont le produit pur de ce que les politiciens appellent la montée constante de la violence et de la criminalité dans les milieux urbains défavorisés.
On volait des vélos aux voisins pour aller en cours, on buvait du lait en bouteille mélangé à de l’eau le matin et la bouffe avait généralement pas beaucoup de goût le soir mais ça nous rassasiait.
Puis, un beau jour, ma mère a enfin eu un éclat de lucidité et a décidé de retourner chez elle aux Antilles, mais uniquement avec moi dans ses valises.
Elle disait que j’étais le seul de ses enfants qui pouvait encore être sauvé.
J’ai jamais su si c’était censé me faire sentir spécial ou juste plus misérable que les autres…
Les Antilles, c’était pas le paradis qu’on vend aux touristes. C’était chaud, bruyant, coloré, mais aussi foutrement chiant. Y avait du soleil, ouais, mais pas assez pour éclairer tout ce que ma mère trimballait dans le cœur.
Elle s’est mise à bosser dans un hôtel. Ménage, cuisine, lessive, tout ça, pour nous payer un bel avenir.
Moi j’allais à l’école, j’essayais de pas me faire remarquer. J’étais ce gamin bizarre, à moitié d’ailleurs, avec un accent qui ne s’installait nulle part.
Mais, j’ai appris à dessiner là-bas. Ça, c’est devenu mon truc. Une façon de pas penser. Ou de penser différemment, avec plus de beauté.
Quand elle est morte, quelques années plus tard, après la fin de mes études supérieures, je n’ai même pas pleuré. Pas sur l’instant…Je crois que j’avais déjà tout dépensé en larmes, avant même de comprendre ce que c’était d’être réellement triste.
Et quand je suis rentré à New York un an après, c’était comme si rien n’avait changé.
Les mêmes rues, les mêmes visages - bien que plus âgés -, les mêmes engueulades décousues de mon père…
Sauf que moi, j’étais plus le gosse d’avant.
J’avais un diplôme, un portfolio, et un besoin maladif de prouver que j’étais pas juste un autre rat du Bronx.
J’ai trouvé un boulot dans une boîte de pub. J’étais fier, un peu. Fatigué, surtout.
Et puis un matin, ce connard est arrivé.
Chemise blanche, sourire trop large, regard perçant, mâchoire parfaite, cheveux blonds impeccables, Monsieur Parfait.
Le genre de mec qu’on déteste avant même de lui adresser la parole.
Ezekiel Reis, dit Zeke, le loup blanc.