PROLOGUE
LEYA — un an plus tôt
La pluie tombait sans discontinuer sur la ville, fine et glacée, collant les cheveux à sa nuque.
Les néons du café tremblaient au-dessus d’eux, diffusant une lumière orangée qui faisait briller les flaques sur le trottoir.
Leya serrait entre ses doigts le gobelet de café encore tiède. Devant elle, accoudé au comptoir, Alex — ou du moins, c’est comme ça qu’il s’était présenté — lui adressait ce même sourire tranquille qui la désarmait toujours.
— Tu vas vraiment partir ? demanda-t-elle dans un souffle.
— C’est mieux comme ça.
— Pour qui ?
— Pour tout le monde.
Elle déglutit. Une partie d’elle avait envie de lui crier de rester, l’autre savait qu’il ne le ferait pas.
Alex ne parlait jamais de sa famille, jamais de son passé. Il vivait dans le présent, comme s’il craignait que le passé le rattrape à chaque mot.
— Tu sais, dit-elle doucement, tu pourrais me dire la vérité, juste une fois.
— Et si ma vérité te faisait me détester ?
— Alors je t’en voudrais honnêtement. Ce serait déjà mieux que ton silence.
Il eut un rire nerveux, puis détourna les yeux. Dehors, la pluie redoublait. Les rues étaient vides, les feux encore allumés malgré l’heure.
— Si un jour tu changes de ville, recommence tout, murmura-t-il.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que parfois, c’est la seule façon de survivre.
Un long silence. Puis il ajouta, sans la regarder :
— Promets-moi juste que si tu recroises mon ombre, tu n’auras pas peur.
Elle voulut lui répondre, mais il avait déjà tourné les talons, capuche relevée, silhouette avalée par la pluie.
Et c’est ainsi qu’elle perdit le seul garçon qui l’avait vue telle qu’elle était, pas telle qu’elle voulait paraître.
NOAH —
Le bruit de la pluie contre la vitre. Le téléphone sur la table, qui vibre encore.
Et cette voix dans l’autre pièce : celle de son père. Brisée, méconnaissable.
— Ils ont retrouvé la voiture.
Noah ne comprend pas tout de suite. Il se redresse lentement, encore en t-shirt, les yeux lourds de fatigue.
— Et lui ? demande-t-il.
— Pas de trace.
Deux mots. Deux balles dans la poitrine.
— Il n’est pas mort.
— Noah…
— Il n’est pas mort ! Tu m’entends ? Vous l’avez juste abandonné !
Il frappe du poing sur la table, les nerfs à vif, la voix rauque. Mais personne ne répond.
Ses parents restent figés, noyés dans leur propre chagrin ou leur propre lâcheté.
Alors il sort. Sous la pluie battante, il court jusqu’à la route où les gyrophares éclairent la nuit d’un rouge froid.
La carcasse d’une voiture, fumante encore. Des policiers qui parlent bas.
Et une certitude qui s’enfonce en lui comme une lame :
“S’il est mort, alors tout le reste peut bien brûler aussi.”
LEYA — aujourd’hui.
La pluie a cessé depuis longtemps. Mais parfois, la nuit, elle croit encore entendre sa voix.
“Promets-moi juste que si tu recroises mon ombre…”
Elle ferme les yeux.
Et si, sans le savoir, elle s’apprêtait à tenir cette promesse ?
Ce qu’ils croyaient éteint n’a fait que brûler en silence.