Le frisson du mur
Il y avait, dans la chambre du fond, un mur qui respirait. La peinture, écaillée par endroits, se soulevait par pulsations légères, comme une chair malade. Camille l’avait remarqué la première nuit — un souffle presque humain, une plainte contenue dans le plâtre. Elle avait d’abord pensé à la fatigue, au bois qui travaille, à ces illusions que la solitude engendre. La maison était ancienne, pleine de craquements et de soupirs. Pourtant, ce souffle là n’était pas comme les autres. Il avait un rythme. Lent. Régulier. Comme celui d’un être endormi.
La deuxième nuit, le bruit revint. Un léger soulèvement, presque imperceptible, fit trembler la lumière de sa lampe. Elle se redressa dans son lit, le cœur serré, et resta immobile. Sous le papier jauni, quelque chose semblait bouger. Un gonflement, puis une détente. Une respiration.
Elle tendit la main, hésita, puis effleura la cloison du bout des doigts. La surface n’était pas froide comme elle l’aurait cru. Tiède. Humide. Comme une peau sous laquelle coule un sang invisible.
Elle retira sa main brusquement, écœurée, mais la chaleur resta sur sa paume, comme si le mur l’avait marquée. Pendant le reste de la nuit, elle sentit son cœur battre à ce même rythme — deux pulsations, un silence, deux pulsations encore. Le matin, elle se dit qu’elle avait rêvé. Mais lorsqu’elle voulut déplacer le lit, une fine trace de poussière rouge s’étendait au pied du mur, telle une cicatrice.
Chaque soir, le souffle revenait. Camille tenta de l’oublier : elle allumait la radio, chantonnait à voix basse, mais la maison avalait tous les sons. À mesure que la nuit tombait, le silence se faisait dense, presque liquide. Et dans ce silence, le mur reprenait vie.
Elle commença à compter les respirations, pour se rassurer. Parfois vingt, parfois quarante avant que le souffle ne s’interrompe. Mais à la quarante et unième, une chose étrange se produisit. Un mot se forma. Pas un mot de chair, pas un mot d’air : un mot de plâtre, froissé, étouffé, mais distinct. Elle crut d’abord à une hallucination — pourtant, le son était clair, précis, murmuré avec lenteur, juste derrière le mur, à hauteur de son oreille.
« Reste. »
Camille recula, tremblante. La lampe vacilla, projetant sur le mur une ombre allongée, humaine. Mais il n’y avait personne. Rien qu’une surface lisse, respirante, qui exhalait un souffle tiède à chaque battement de son cœur.
Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Elle resta assise sur le lit, les genoux serrés contre sa poitrine, fixant la cloison. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle sentait le souffle s’approcher, comme si le mur se penchait vers elle. Une odeur de plâtre mouillé emplissait la pièce, mêlée à quelque chose de plus âcre — un relent de métal et de poussière. Une odeur qui ressemblait trop à celle du sang.
Quand l’aube pointa, le mur était immobile. Camille posa la main contre la surface. Froide, cette fois. Inerte. Mais à l’endroit exact où elle avait touché la veille, une empreinte pâle subsistait, fine, presque translucide. Comme si le mur avait gardé un peu d’elle.
Elle recula lentement, incapable de détourner le regard. Et dans la pénombre matinale, le murmure revint, plus bas, plus intime, presque tendre :
« Reste. »
L’Encre Froide