Chapitre 1
Le soleil se reflète sur la carrosserie blanche de ma voiture comme sur un miroir.
Papa dit toujours qu’elle attire trop l’attention, mais c’est justement ce que j’aime. Dans ma famille, tout brille : la maison, les vêtements, les sourires. Tout doit être parfait.
Je roule à travers les allées bordées de platanes, la musique à peine audible. J’aime ce moment de calme, juste avant de redevenir la fille modèle.
Maman doit être dans son atelier, à découper des tissus hors de prix pour sa prochaine collection. Papa, lui, ne rentrera pas avant tard — il plaide pour un client important. Comme toujours.
Je jette un œil à l’heure : 17h42. Je suis en retard.
Élise déteste attendre, surtout quand il fait chaud. J’accélère un peu ; le moteur ronronne sous mes doigts, doux, régulier, presque rassurant.
Le club de tennis apparaît au bout de la route. Les grilles dorées, les pelouses impeccables, les cris étouffés des enfants... tout semble sortir d’une publicité pour la perfection bourgeoise.
Je me gare à ma place habituelle, coupe le contact, et sors.
Je repère tout de suite Élise, assise sur un banc, la raquette à côté d’elle. Elle parle à une amie, insouciante. À quelques mètres, un garçon un peu plus âgé range son sac de sport.
Mais ce n’est pas lui qui attire mon attention.
C’est l’homme qui vient le chercher.
Grand, silhouette droite, un regard si froid qu’il semble trancher l’air. Pas un père, pas un chauffeur. Il y a chez lui quelque chose de... trop calme. Trop calculé.
Je le vois souvent ici, pourtant jamais ailleurs : ni à la fac, ni aux soirées étudiantes. Il détonne, avec ses vêtements usés, son air fatigué, presque déplacé dans ce décor trop propre.
Nos regards se croisent une seconde.
Une seconde de trop.
Je détourne les yeux aussitôt, un frisson me traverse sans que je comprenne pourquoi.
— Rose ! Tu m’as encore oubliée !
La voix d’Élise me ramène à la réalité. Elle rit, mais je sens dans son ton une pointe de reproche.
— Désolée, ma puce. Monte, on rentre.
Je jette un dernier regard vers le parking.
L’homme a déjà disparu.
Et sans le savoir, il emporte avec lui une part de ma tranquillité.
Je ferme la portière derrière moi et soupire. La voiture a retrouvé son calme, mais je sais que mon père pourrait, à tout moment, savoir où je me trouve. Le traceur n’est pas un simple gadget : c’est une cage invisible, un fil tendu qui relie chacun de mes gestes à son regard.
Je traverse la cour de la maison, saluant mon père d’un simple « Bonsoir ». Il lève à peine les yeux de son ordinateur, un demi-sourire poli sur le visage. Je m’empare d’une pomme sur le comptoir et la croque en silence, laissant le croquant résonner dans la cuisine.
— Je vais voir Mia, dis-je, pour meubler l’instant.
Il hoche la tête, absorbé par ses chiffres, ses contrats, son monde parfaitement ordonné. Je sais qu’il n’a pas besoin de demander où je vais vraiment. Il croit me contrôler, mais ce soir, je vais lui prouver que je peux échapper à son regard.
Au lieu de tourner la clé dans la serrure de ma voiture, je choisis la marche à pied. La ville se déploie devant moi, ses ruelles familières et ses façades que je connais par cœur. Chaque pas me rapproche de la liberté, et chaque pas me rappelle que mon père surveille encore tout, même à distance. Les gens me croisent sans me voir, et ça me rassure.
Après vingt minutes de marche, j’arrive dans le quartier de Shane. Les immeubles sont gris, un peu décrépis, les graffitis couvrent certains murs. Ici, l’air est différent : moins propre, moins contrôlé. Mais je me sens bien, paradoxalement, loin de la perfection de ma famille.
Je grimpe les escaliers de son immeuble et frappe à sa porte. Shane ouvre presque aussitôt, un sourire qui efface le poids du jour. Je le pousse doucement à l’intérieur, et nous nous embrassons. Ses bras m’entourent, et pour un instant, je me permets de laisser tomber mes défenses.
— Tu crois que mon père se doute de quelque chose ? murmurai-je, en saisissant sa cigarette.
Shane secoue la tête, un léger sourire ironique sur les lèvres.
— Il ne saura jamais... du moins, pas tout de suite.
Nous nous asseyons sur le canapé, échangeant des banalités : le dernier film qu’il a vu, les nouvelles du quartier, les histoires de ses voisins. Je laisse la fumée flotter entre nous, un nuage protecteur qui me sépare du monde extérieur. Shane et moi nous nous somme rencontrés à une fête étudiante il y a quelque mois pourtant il n’es plus étudient mais aime l’ambiance qui règne dans ses lieux. Nous avons toute suite été proche il est mon secret. Si mes parents apprenais que je traîne avec un type qui travaille comme garagiste pour payer son loyer ils serraient furieux.
Mon téléphone vibre. Un message de Mia. Elle parle de ses prochaines vacances en France, avec enthousiasme, des plages qu’elle compte visiter, des villes qu’elle rêve de découvrir. Je souris malgré moi, reconnaissante de ce petit fil qui me rattache à une vie normale, à une vie que je choisis un peu malgré tout.
Et pourtant, quelque part, au fond de moi, je sais que ce soir n’est qu’une parenthèse. Demain, je devrai retourner à la perfection imposée.
Shane repose sa tête contre le dossier du canapé et me regarde, comme s’il cherchait à lire mes pensées. Je tire une bouffée de cigarette, laissant la fumée s’échapper doucement par le nez, et je sens mon cœur se calmer un peu.
— Tu devrais rester un peu plus longtemps, dit-il doucement.
— Je... je ne peux pas, je dois rentrer avant que papa remarque quelque chose, murmurai-je, presque honteuse.
Il hoche la tête, compréhensif, mais un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres.
— On trouvera un moyen, Rose. Un vrai moyen. Quand tu aura ton diplôme on pourra partir loin de ce bordel.
Je tourne mon téléphone pour regarder le message de Mia une nouvelle fois. Elle a mis une photo d’une plage de sable fin, et je me surprends à imaginer que je pourrais être là, loin de tout, sans traceurs, sans contrôle. Juste libre.
Shane remarque mon regard rêveur et passe un bras autour de mes épaules.
— Tu comptes vraiment lui échapper un jour ? Je veux dire on partira loin ?
Loin de Mon père ? Oui c’est ce que je veux, il me surveille en permanence il choisit mes amis mes études trace ma voiture. Mais c’est aussi mon père celui qui s’inquiète pour moi quand je suis malade. Il est très absent tout comme ma mère mais au fond je sais qu’ils m’aiment.
— Je... je ne sais pas encore, dis-je, la voix basse.
Le bruit de la rue par la fenêtre me ramène à la réalité. Les sirènes au loin, les conversations indistinctes, les lumières qui clignotent dans les appartements voisins... tout semble normal. Mais, chaque son est un rappel : mon père pourrait savoir exactement où je me trouve à cet instant. Et je ne sais pas comment il réagirais de me voir ici.
Shane me serre un peu plus contre lui, et je me laisse aller à ce rare sentiment de sécurité. Quelques minutes passent dans un silence confortable, seulement interrompu par le craquement de la cigarette qui se consume.
Je regarde à nouveau mon téléphone et réponds rapidement à Mia, un sourire fugace aux lèvres. Mais même ce petit geste me paraît fragile, comme si le moindre faux mouvement pouvait briser cette illusion de liberté.
Je repose mon téléphone sur la table basse et observe Shane qui joue distraitement avec le cendrier. Je sens l’angoisse revenir, sourde, mais je la repousse. Ici, rien ne peut m’atteindre. Ici, je choisis qui je suis.
— Et toi ? je demande pour changer de sujet. Que fais-tu demain ?
— Je bosse à l’atelier, comme d’habitude. Les moteurs ne se réparent pas tout seuls, dit-il en haussant les épaules avec un sourire.
— Tu ne te lasses jamais de cette vie ?
— Pas vraiment... J’aime savoir que je fais quelque chose de mes mains. Pas comme toi, coincée dans tes chiffres et tes tissus.
Je souris malgré moi. Il a raison. Tout est si prévisible chez moi. Chaque geste, chaque décision est évalué, pesé, contrôlé. Avec Shane, rien n’est calculé. Rien n’est prévu. Même cette fumée qui danse entre nous est plus réelle que les murs dorés de ma maison. Je ferme les yeux un instant quand un des coups donner contre la porte me fais sursauter. Shane se lève immédiatement le regard surpris.
Je ferme les yeux un instant quand un coup sec retentit contre la porte. Je sursaute, et Shane se redresse immédiatement, ses muscles tendus, le regard dur et inquiet.
— Qui c’est ? je demande, ma voix trahissant un peu ma peur.
Shane reste silencieux un instant, comme s’il pesait ses mots.
— C’est... quelqu’un avec qui je travaille. Rien de grave, promet-il, mais je vois son malaise.
Le silence s’installe. Puis un autre coup, plus lent, plus lourd, résonne contre la porte. Shane se fige, ses doigts crispés sur la poignée.
- ouvre cette porte Shane ! Gronde le type
— Rose... reste derrière moi, murmure-t-il, presque priant que je ne bouge pas.
J’entends maintenant la respiration de l’homme de l’autre côté. Une présence qui semble remplir le couloir entier. Quand Shane ouvre légèrement la porte je l’aperçois : grand, musclé, la mâchoire serrée, des yeux glacés qui brillent d’une froideur presque animale. Il est... impressionnant. Trop. Et Shane, pourtant pas facilement intimidé, recule légèrement, comme si sa simple présence l’obligeait à se tenir sur ses gardes.
— Shane... chuchotai-je, incapable de détourner mes yeux.
Il secoue la tête, les lèvres serrées.
— Pas maintenant, Rose. Pas ici.
Il sort et referme la porte derrière lui.
Mon cœur bat à tout rompre. Il y a quelque chose de dangereux dans cet homme, quelque chose qui dépasse Shane et moi.
Shane rentre dans l’appartement et fouille rapidement dans le meuble près de la porte a la recherche de je ne sait quoi. Je m’assois, la pomme que j’avais toujours à la main tombe sur le canapé, fascinée et terrifiée à la fois. La présence de cet homme, beau mais froid comme la glace, laisse dans l’air un frisson que je n’avais jamais senti auparavant.
— Qui est-ce vraiment ? murmurai-je, ma voix trahissant ma peur.
Shane passe une main dans ses cheveux, hésitant.
— Rose... crois-moi, tu ne veux pas savoir pour l’instant. Juste... fais-moi confiance.
Je sens l’angoisse monter, mais je reste là sans bouger. Putain mais il cherche quoi dans ce foutu tiroir.








