1-En deuil.
1- En deuil.
(Madeleine.) :
La chaleur de juillet est écrasante, même ici, dans l’atmosphère étouffant du tribunal. Je sens la sueur perlé sur ma nuque, malgré la climatisation insuffisante. Ce procès, le dernier avant mes vacances, semble interminable. J’ai rêvé de ce moment de répit pendant des semaines, mais avant de m’évader, je dois encore en finir avec cette affaire.
Mon client, un cadre accusé à tort de détournement de fonds, transpire de nervosité à côté de moi. Syntacorp, l’entreprise qui l’emploie, l’a pris pour bouc émissaire. Classique. Ce schéma, je l’ai déjà vu cent fois. Mais il n’est pas simple à démêler.
Je m’avance vers le banc des avocats après l’appel du juge. Le ton est direct, presque glacé malgré la chaleur.
— Maître Duval, souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Je me lève, ajustant machinalement ma robe d’avocate.
— Votre honneur, je souhaite revenir sur un point essentiel.
Ma voix est calme, posée. Le silence dans la salle devient palpable. Mon regard ne quitte pas le juge alors que je détaille la fraude orchestrée par Syntacorp. Les incohérences, les manipulations de la direction pour cacher la vérité. Chaque mot est calculé. Je dois frapper fort et juste. Encore quelques heures à tenir, et cette affaire sera enfin derrière moi.
Quand je me rassois, le soulagement est instantané, même si la fatigue persiste. Mon client me regarde, les mains tremblantes.
— On a une chance ? Chuchote-t-il.
Je hoche la tête, mesurée.
— On a fait tout ce qu’on pouvait. Le reste appartient au juge.
Le silence pesant dans la salle me rappelle la chaleur étouffante. Mon confrère de l’équipe adverse, assis à quelques mètres, me sourit.
— Belle plaidoirie, Madeleine, souffle-t-il.
Je hausse les épaules, épuisée.
— Merci. J’avoue que j’ai hâte que ça se termine.
— Vacances ? Devine-t-il.
Je hoche la tête.
— St coulomb. Un mois de repos loin de tout.
Il sourit, amusé.
— Tu l’as bien mérité.
Le juge revient finalement, et tout le monde se redresse. Mon client, lui, semble à bout de souffle. Puis vient le verdict : non coupable. Mon client pousse un soupir de soulagement, presque incrédule.
— Merci, Maître. Je n’aurais jamais cru sortir libre aujourd’hui.
Je souris, fatiguée mais satisfaite. Les véritables coupables quittent la salle, menottés. Les journalistes sont déjà dehors, prêts à bondir. Mais je n’ai rien à leur dire. Aujourd’hui, je veux juste rentrer chez moi.
Les flashs crépitent alors que je traverse le parvis, souriant par automatisme. Mes collègues me félicitent rapidement, puis me laissent filer. Le soleil tape fort, et l’air semble vibrer. Enfin, je m’effondre dans ma voiture, relâchant un long soupir. C’est terminé.
Dans deux jours, je serai loin de tout ça, dans un chalet isolé à St coulomb. Un mois pour souffler, pour oublier. Ou du moins essayer.
Je pose ma tête contre l’appuie-tête et ferme les yeux. Mais même là-bas, je sais que mes pensées ne me laisseront pas en paix. Gautier. Un an jour pour jour qu’il est parti. Un an depuis cet accident qui l’a arraché à moi. Nous avions tout pour être heureux. Trop beau pour durer.
Je me souviens encore de nos débuts à l’université. Gautier avait cette assurance tranquille, ce charisme naturel. Il m’a impressionnée dès le premier jour. À cette époque, j’étais encore trop brisée pour envisager une relation. Thierry, celui que je croyais être l’amour de ma vie, m’avait trahie en épousant ma meilleure amie. Après ça, je n’avais plus confiance en l’amour.
Mais Gautier, lui, avait été patient. Il ne m’avait jamais forcée à quoi que ce soit. Il m’a attendue. Peu à peu, il a gagné mon cœur, et ensemble, nous avons commencé à construire une vie pleine de promesses. Notre mariage était somptueux. Six mois de bonheur. Puis, tout s’est effondré.
Un accident. Une simple sortie de route. C’est ce qu’on m’a dit. Mais il y avait quelque chose que Gautier me cachait. Une affaire, un dossier qu’il refusait de me détailler. Et depuis cet accident, je n’arrête pas de me demander : était-ce vraiment un accident ?
Je secoue la tête, chassant ces pensées. C’est une pente dangereuse. J’ai passé trop de temps à douter, à chercher des réponses que personne ne veut me donner. Je dois laisser tomber. Accepter. Mais cette petite voix, celle qui murmure que quelque chose ne va pas, refuse de disparaître.
J’ouvre les yeux, démarre la voiture et prends la route de mon appartement. Là-bas, la chaleur est encore plus accablante. La climatisation est en panne. Le salon est rempli de cartons, des souvenirs empaquetés que je n’ai pas encore eu la force de trier.
J’ai décidé de déménager après mes vacances. Cet appartement, trop grand, trop plein de souvenirs, me pèse. Je ne peux plus vivre ici. Gautier et moi avions rêvé de le remplir d’enfants, mais tout ce que j’y trouve maintenant, c’est du vide.
Je jette mes chaussures et me masse les pieds. Le déménagement sera pour plus tard. J’ai trouvé une petite maison près de chez ma cousine Bettina. Simple, modeste. Un lieu pour recommencer. Mais l’idée de quitter cet endroit, de tourner la page, est difficile. Bettina dit que c’est nécessaire, et je sais qu’elle a raison. Mais ce n’est pas facile.
Je m’allonge sur le canapé, entourée de cartons, et ferme les yeux. Ces vacances sont censées être un nouveau départ. Pourtant, tout ce que je ressens pour l’instant, c’est une immense fatigue. Peut-être que le silence de ce chalet m’aidera à y voir plus clair. Peut-être qu’il me permettra enfin de laisser derrière moi ce qui m’empêche d’avancer.
Un mois de répit. Peut-être que là-bas, je pourrai commencer à comprendre ce que Gautier me cachait. Peut-être.
Je m’allonge sur le canapé, les cartons entassés autour de moi, et je me dis que ce chapitre de ma vie est presque terminé. Je dois tourner la page. Gautier n’aurait jamais voulu que je reste coincée dans ce deuil. Il ne voudrait pas que je transforme ma vie en bataille juridique interminable, sans autre réconfort que mon travail.
Mon téléphone vibre, me sortant de mes pensées. Un message de ma mère :
“Tu passes dîner ce soir ? Papa et moi serions ravis de te voir avant ton départ en vacances. Tout le monde sera là ”
Je souris malgré moi. Maman adore rassembler sa tribu. C’est la mi-juillet, Marie-Élisabeth est en vacances avec Guillaume et leurs enfants, mais Jérôme, notre frère, ne part qu’en août avec sa femme Cindy et leurs trois enfants. Juliette et son mari seront aussi là, avec leur petite Léa.
Ils m’ont tous soutenue après la mort de Gautier. Chacun à sa manière. Mais plus que tout, c’est mon père qui m’a aidée à tenir bon. Mon père a, lui aussi, perdu sa première épouse tragiquement. À l’époque, il était encore plus jeune que moi aujourd’hui. Il a retrouvé l’amour après deux années de deuil quand il a rencontré une brillante étudiante en médecine. Ma chère maman ! Aurore Du Maine devenue depuis lors Duval.
Je pianote une réponse rapide :
“Oui, je serai là à 19h.”
Un dîner en famille... Ce sera une bonne façon de dire au revoir à cette ville, ne serait-ce que pour quelques semaines. Mais avant ça, je dois m’occuper de quelques détails. Je me redresse lentement, mes muscles protestants, et me dirige vers les cartons. Il faut trier les affaires de Gautier. Je caresse du bout des doigts les chemises que j’ai mises en cartons. Les Jeans et pantalons de costumes que je devrais donner à une association. Mais chaque fois que je m’approche, l’idée de replonger dans le passé m’immobilise. Je me dis que je m’en occuperai plus tard. Peut-être après ces vacances.
Je ferme les yeux et laisse le silence m’envahir, espérant que ce moment de répit me permettra de faire la paix avec mes pensées. Mais le silence est trompeur, tout comme les souvenirs. Gautier hante chaque recoin de cet appartement, et même mes pensées les plus fugaces finissent toujours par revenir à lui. Je me demande, encore et encore, ce qui aurait pu être différent. Si seulement j’avais insisté pour qu’il ne prenne pas la route ce soir-là. Si seulement j’avais su ce qu’il cachait.
Mais les “si” ne changent rien. Ils n’apportent que des regrets.
Un an après sa mort, je suis encore là, à me poser les mêmes questions sans réponse. Gautier était tout pour moi. Il était ma force, mon partenaire dans la vie comme dans le travail. Sans lui, tout semble vide, dépourvu de sens. Je m’accroche à mon travail, à mes victoires au tribunal, mais même cela commence à me lasser. Comme si rien ne pouvait remplir le vide qu’il a laissé derrière lui.
Gautier, son sourire, son rire… Et ce qu’il me cachait. Pourquoi n’a-t-il jamais voulu me dire ce qu’il savait sur cette affaire délicate ? Pourquoi ses collègues se sont-ils tus après sa mort ? J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait plus à découvrir, mais chaque fois que j’approchais de la vérité, elle semblait s’échapper.
Je soupire, m’enfonçant un peu plus dans le canapé. Ces vacances sont censées être une pause. Mais je crains que, là-bas, loin de tout, je n’aie que mes pensées pour me tenir compagnie. Et que ces pensées ne fassent qu’intensifier mes doutes et mes questions.
Peut-être qu’en me confrontant enfin à ces souvenirs, en acceptant ce que je ne peux pas changer, je trouverai la paix. Peut-être…
En attendant je me dirige vers la salle de bains pour me rafraîchir sous la douche. Lave mes longs cheveux châtain clair. Je passe une petite robe fleurie à bretelles fine.
Je m’arrête devant le miroir, observant mon reflet un instant. Je ressemble à celle que j’étais avant, mais quelque chose a changé. Mes traits sont plus tendus, mes yeux moins brillants.
La Madeleine d’avant aurait été excitée à l’idée de partir, de prendre le large, même pour quelques semaines. Aujourd’hui, je me contente de me dire que c’est une étape, un moment à traverser pour espérer aller mieux.
Je passe ma main dans mes cheveux, inspirant profondément. Peut-être qu’en me retrouvant seule là-bas, je pourrai enfin réfléchir à tout ce qui s’est passé. Peut-être que là-bas, je pourrai enfin avancer, laisser derrière moi ce qui m’empêche d’être à nouveau moi-même.
Puis une fois prête je reprends mes clefs de voiture. Jette un dernier regard à mon salon encombré de cartons et chausse des petites sandales plates. Puis je sors de mon appartement pour me diriger vers le quartier résidentiel où se trouve la villa de mes parents.
Je m’arrête devant la villa familiale, un sourire involontaire aux lèvres. La chaleur de cette soirée d’été ne faiblit pas, mais l’idée de me retrouver entourée de ma famille apporte une certaine légèreté à l’atmosphère. En traversant le grand jardin qui mène à l’entrée, je peux déjà entendre les voix et les rires venant de l’intérieur. Je prends une profonde inspiration avant d’ouvrir la porte.
— Madeleine ! Te voilà enfin ! S’exclame ma mère en m’accueillant avec son éternel sourire chaleureux. Elle me prend dans ses bras avant de reculer pour m’observer, scrutant mon visage comme elle le fait toujours, cherchant des signes de fatigue ou de tristesse. Elle ne dit rien, mais je sais qu’elle s’inquiète.
Mon père arrive derrière elle, plus calme, plus discret dans ses gestes, mais tout aussi attentif. Il pose une main sur mon épaule et me sourit.
— Tu es pile à l’heure, comme toujours.
— Bien sûr, tu me connais, je réponds en souriant.
Le salon est animé, rempli de cette agitation familière. Ma sœur Juliette discute avec mon frère Jérôme, tandis que Cindy, la femme de Jérôme, aide ma mère à mettre les derniers plats sur la table. Les enfants courent partout, transformant la maison en un véritable champ de bataille, mais personne ne semble s’en soucier. C’est toujours comme ça ici : mouvement, rires, chaos... et réconfort.