Chapitre 1
CHAPITRE 1
Le Silence Avant le Sang
« On ne meurt pas d’entendre des voix. On meurt de ce qu’elles disent. »
Campus Saint-Clair
Jeudi 17 octobre. 9h12
Trois secondes de silence.
C’était tout ce qu’Émy Leroy demandait. Trois petites secondes où les pensées des autres cesseraient d’irradier son crâne comme un verre brisé que l’on broierait sans répit.
Elle les obtint ce matin-là, à 9h47 précises, sur le campus Saint-Clair.
Trois secondes pendant lesquelles le monde devint enfin supportable. Où elle put croire qu’elle était normale. Qu’elle n’était pas en train de devenir folle. Que vingt et un ans de torture psychique allaient peut-être, enfin, prendre fin.
Puis les voix revinrent. Non comme un souffle qui se réinstalle mais comme une marée déchaînée. Comme un tsunamid’images, d’urgences, d’énoncés intimes qui la piétinaient et l’assaillaient.
Émy enfonça ses écouteurs si fort dans ses oreilles que son cartilage en devint rouge sang. Les riffs de guitare hurlaient dans ses tympans. Le volume était au maximum. Ça ne servait à rien. Les pensées des autres passaient quand même et se faufilaient entre les basses comme des serpents pour atteindre son cerveau.
Émy déambulait à pas lents dans l’immensité feutrée du campus. Saint-Clair s’imposait à elle dans toute sa splendeur paradoxale. C’était une bâtisse gothique du XIIᵉ siècle, drapée dans son prestige ancestral, mais qui avait su, avec une habileté presque cynique, épouser les codes du marketing contemporain. Le lieu respirait l’élitisme calibré : la pelouse d’un vert irréel, les pierres blanchâtres ciselées avec une précision presque ostentatoire, et cette allée de roses savamment entretenues qui menait à l’entrée principale. Tout semblait conçu pour séduire l’objectif des smartphones, pour que les héritiers du monde moderne puissent se photographier devant ce décor d’éternité et le projeter sur les réseaux, comme un rite d’appartenance.
Pourtant, derrière cette perfection scénarisée, quelque chose jurait. Une dissonance subtile, une ombre dans la lumière. Tout en haut de la grande porte de bois, presque dissimulé par la hauteur vertigineuse de la façade, un symbole étrange attirait l’œil de qui prenait le temps de lever la tête. C’était un cercle, traversé de trois bâtons verticaux, une figure obscure, gravée avec une précision ancienne, comme un stigmate oublié. Il paraissait veiller sur le passage des étudiants, immobile et silencieux, tel un œil occulte observant leur insouciance.
Mais Émy, absorbée par ses pensées, n’y prêta aucune attention. Le signe passa inaperçu dans le flot ordinaire de sa marche, comme une menace tapie dans l’ornement, un pressentiment encore muet de ce qui, bientôt, troublerait la perfection immaculée de Saint-Clair.
Elle se disait simplement que le portail en fer, avec ses pointes acérées, ressemblait à une mâchoire prête à se refermer. Un jour, elle en était sûre, le campus finirait par l’avaler tout entière, elle et tous les autres. Saint-Clair n’était pas une école, mais un prédateur raffiné, un monstre institutionnel poli, nourri des rêves trop lisses de la jeunesse dorée. Il se repaissait des ambitions des fils et filles de bourgeois, ces apprentis dirigeants déjà convaincus d’être l’élite de demain, le vivier sélectionné d’un monde fait pour eux.
Les façades blanches et les pelouses millimétrées n’étaient que le décor d’une illusion bien ficelée. Ceux qui versaient vingt mille dollars l’année pensaient acheter un destin. Ils se croyaient promis à un avenir éclatant, un salaire à quatre chiffres, un poste à responsabilités dans une start-up branchée, ou, pour les plus téméraires, la gloire d’un entrepreneur inspiré. Émy, elle, n’était pas dupe. Elle voyait clair dans cette comédie sociale. Elle savait que la majorité finirait sous la coupe d’un manager toxique, éreintée par dix années d’un labeur vide de sens, prisonnière d’une entreprise où les rêves s’effritent comme la peinture sur les vieux murs.
Pour l’heure, pourtant, la farce continuait. Les étudiants, engoncés dans leurs pulls de cachemire et leurs chemises à carreaux, flottaient dans leur bulle de confort. Les yeux rivés à l’écran de leur téléphone, ils scrollaient sans fin, hypnotisés par le reflet d’une réussite promise, inconscients de la gueule béante du monstre qui les observait déjà.
Si Émy demeurait si solidement ancrée dans la réalité, c’est qu’elle portait en elle un fardeau que nul ne lui aurait envié. Un don, disait-on, mais pour elle, c’était plutôt une plaie, une aberration, une fracture intime qu’elle aurait volontiers troquée contre la plus banale des existences. Elle aurait mille fois préféré être une jeune femme ordinaire, capable de se laisser happer par les ragots de couloir, de croire aux histoires enjolivées qu’on lui racontait, de goûter la surprise d’un anniversaire ou la douceur naïve d’un mensonge paternel murmuré pour la rassurer.
Mais cette normalité lui était interdite. Depuis toujours, elle vivait sous le joug d’un pouvoir qui la séparait du reste du monde, une malédiction invisible qui l’avait rendue étrangère à l’insouciance. Émy entendait. Toujours. Sans répit. Les voix des autres s’insinuaient en elle comme des murmures incessants, parfois à peine audibles, parfois hurlants, se mêlant aux siens dans une confusion vertigineuse.
Ce qu’Émy percevait n’avait, hélas, rien de réjouissant. Les échos mentaux qu’elle captait révélaient une humanité désabusée, morcelée, à bout de souffle. Cette jeunesse à laquelle elle appartenait, on ne lui avait même pas offert le privilège d’une lettre, d’un signe d’appartenance générationnelle. Les anciens, avec un cynisme tranquille, l’avaient baptisée « Génération F », F commefaillite, ou peut-êtrefoutue. Une ironie cruelle, presque prophétique.
Ils portaient, ces jeunes gens, le fardeau d’un monde qu’ils n’avaient pas façonné, celui des excès du capitalisme, de la promesse dévoyée du progrès, de la fatigue morale d’une ère saturée d’images et de vide. Certains avaient tenté de se dresser, de contester l’ordre établi, mais chaque élan de rébellion s’était brisé contre le mur lisse de la désinformation, absorbé par la machine du doute universel. Plus personne ne croyait personne. La confiance, jadis ciment fragile du lien social, s’était dissoute. Il ne restait plus qu’un monde éclaté, où chacun survivait seul, retranché dans son individualité. C’était chacun pour soi et même pas Dieu pour tous.
C’était une génération qui s’effondrait avant même d’avoir appris à respirer. Et Émy, en son cœur, en faisait pleinement partie. Mais à la différence des autres, elle n’avait pas la consolation du mensonge. Elle ne pouvait s’aveugler par les distractions ordinaires. Ni les achats impulsifs, ni les likes éphémères, ni les paradis numériques des jeux vidéo ne parvenaient à la détacher de la vérité qu’elle percevait, brute et nue, dans l’esprit des autres. Elle ne pouvait fuir ni leur réalité, ni la sienne. Car son don, ou plutôt sa damnation, la condamnait à tout voir, tout sentir, tout comprendre, sans jamais pouvoir s’en protéger.
* * *
9h28. Amphithéâtre 3
L’amphithéâtre 3 exhalait une lourde odeur d’ennui, de fatigue et de café froid. L’air y était saturé d’une torpeur presque tangible, celle des matins trop longs et des esprits encore englués. Émy prit place tout au fond, dos contre le mur, là où elle pouvait embrasser d’un seul regard l’ensemble de la salle. C’était devenu une habitude, repérer les issues. Trois sorties. Deux portes. Quatre fenêtres. Toujours un plan d’évacuation. Toujours. Depuis les attentats de juin 2121, la prudence n’était plus un choix, mais un réflexe.
À 10 h 02 précises, le professeur Arnaud Sinclair fit son entrée. Un léger retard, sans doute prémédité, l’art de se faire attendre. Son pas, ferme et cadencé, fit sursauter quelques étudiants affaissés sur leurs pupitres. Chemise blanche impeccable, veste en velours bordeaux, regard faussement bienveillant et sourire trop lisse. Celui d’un homme qui connaît son charme et en use comme d’une arme de persuasion. Il avait cette assurance un peu tapageuse, propre aux orateurs qui se prennent pour des prophètes.
Les filles, mécaniquement, se redressèrent sur leurs sièges, ajustant une mèche rebelle derrière leurs oreilles. Les garçons, eux, rectifièrent le col de leur chemise, tentant de singer une décontraction studieuse.
Puis, sans qu’elle s’y attende, le don d’Émy se manifesta. Brutalement. Une déflagration mentale, une ouverture incontrôlée. Les voix, ces voix qui, d’ordinaire, formaient un bourdonnement confus, se turent d’un coup, comme aspirées par un vide. Et au milieu de ce silence surnaturel, une seule émotion lui parvint, nette, violente : la peur.
Une peur étrangère, viscérale, presque ancienne, jaillit en elle, s’enroulant autour de son estomac. Son regard se fixa sur Sinclair. Ses lèvres bougèrent à peine, mais dans sa tête, les mots retentirent, distincts, terrifiants, venus d’un endroit qu’elle n’aurait jamais dûatteindre :
« Pathétiques petits moutons que vous êtes. Vous m’adorez, vous m’idolâtrez. Vous voulez me ressembler, mais serez-vous prêts à affronter vos peurs et vos faiblesses ? Ce soir, les catacombes accueilleront un nouvel élève. Sera-t-il prêt avant la rupture ? Le dernier a craqué en quarante minutes ; celui-ci tiendra-t-il une heure ? Quand il comprendra ce que je vais lui infliger, quand il verra son propre visage dans le miroir se muer en expérience de… »
La phrase se brisa, comme arrachée par un bruit extérieur, un coup de klaxon long et sourd. Émy cligna des yeux, tenta de recoller les lambeaux de sa concentration. Non. Son don dysfonctionnait parfois. Fragilisé par deux Lexomil, exsangue après trois nuits sans sommeil, il lui arrivait d’errer à la lisière du réel. Les pensées, cependant, revinrent en rafale, heurtant sa conscience comme des projectiles légers mais incessants. Elles rebondissaient dans sa boîte crânienne, se fragmentaient, s’agrégeaient de nouveau, scandant des impératifs fanatiques.
« Les libérer de leurs masques. Arracher cette morale simulée. Leur montrer qui ils sont vraiment. Dans le noir. Dans la douleur. Dans la peur pure. Ils verront enfin et ensuite ils me remercieront. Oh oui, ils me remercieront tous. »
La main d’Émy se porta à sa bouche, contre un haut-le-cœur qu’elle tenta d’étouffer ; le goût de la bile lui monta aux lèvres. Mais autour d’elle, l’amphithéâtre demeurait immuable dans son apathie apparente. Cent-vingt silhouettes penchées sur leurs carnets, stylos qui dansaient, regards vides absorbés par l’énoncé professoral. Et Sinclair, avec la suavité scolastique d’un conférencier sûr de sa rhétorique, reprit sa place de maître de cérémonie :
« La dissociation… »commença-t-il d’une voix caressante,« …est une rupture de l’intégration normale de la conscience. »Autour d’elle, cent vingt étudiants prenaient des notes. Captivés. Aveugles. Sourds.
Elle devait partir. Courir. Prévenir quelqu’un. Mais qui ? La police ? Elle imaginait déjà la tête de l’agent lorsqu’il la verrait débarquer avec son look sorti des années 70, son pantalon pattes d’eph, son t-shirt Iron Maiden, sa veste sans manches en peau de mouton et ses lunettes mauves rondes encadrées par ses longs cheveux blonds ondulés qui retombaient en une cascade volontairement désordonnée.« Bonjour, j’ai lu dans les pensées de mon prof qu’il allait torturer quelqu’un ce soir, pouvez-vous m’aider ? »
C’était peine perdue. Ils l’enfermeraient. Encore.
Elle avait promis à sa mère que ça n’arriverait plus. Émy avait suffisamment été chahuté à cause de tout cela. Elle avait perdu beaucoup d’amis. Quand elle alertait, les gens l’accusaient d’être une menteuse. Et quand les choses se produisaient, les gens disaient que c’était une faiseuse. Certains qui avaient été plus clairvoyants, s’en méfier, pensant qu’elle attirait les problèmes. Personne ne savait qu’Émy était télépathe. Elle ne l’avait jamais dit. À quoi bon ? Ils auraient fini par ajouter les motsfolleoutimbréeà la longue liste de qualificatifs qu’ils avaient érigée.
Elle n’avait pas d’arme, pas d’assurance, seulement la certitude que l’inaction conduirait à un carnage.
* * *
11h42. Sortie de l’amphithéâtre
Le cours avait duré cent vingt minutes. Cent vingt minutes pendant lesquelles Émy était restée pétrifiée, les doigts crispés sur son stylo, incapable de prendre une seule note, le regard fixé sur la nuque de Sinclair.
Cent vingt minutes à écouter ses pensées monstrueuses. À voir les images qui défilaient dans son esprit malade.
Quand la salle se vida enfin, elle resta assise et attendit. Seule. Les pensées s’éloignaient enfin comme une fumée s’évaporant dans les airs.
Son téléphone vibra. Message de sa coloc’ Léa.
« Ne m’attends pas ce soir bb, j’ai trouvé ma TRIBU. Je te raconte demain !😘✨#blessed” »
Sa tribu ? De quoi parle-t-elle ?
Émy fixa l’écran. Une crispation, imperceptible d’abord, se logea dans son ventre.
Léa Martinez, vingt ans à peine, influenceuse lifestyle, était la quintessence du vernis social contemporain. Sourire Kiri ? Check ! Corps athlétique ? Check ! Le boyfriend sosie de Ken ?Check ! Tout y était. La seule chose véritable chez elle, c’était la perfection factice qu’elle entretenait avec une ferveur quasi religieuse. Sa vie n’existait qu’à travers le prisme de ses stories ; elle ne faisait rien qui ne puisse nourrir la fiction numérique qu’elle offrait quotidiennement à ses cent cinquante-trois mille abonnés.
Mais une tribu ? Non. Léa n’en avait pas besoin : elle était la tribu. Le centre d’un microcosme d’admiration, d’envie, et de vide soigneusement maquillé.
Émy ouvrit Fakeagram d’une main tremblante. Elle scrolla le feed de Léa.
Parmi les posts monochromes beige, le tout dernier attira son attention. Un post vieux de trois heures. Photo de groupe dans une cave sombre. La photo est prise au Polaroid ? Étrange. Bougies allumées. Sourires figés, extatiques, presque hallucinés.
Et là, sur le mur du fond, à demi noyé dans le flou, mais impossible à ignorer : un symbole. Le souffle d’Émy se coupa. Ce signe, elle l’avait déjà vu. Gravé sur la porte du campus. Le Cercle des Ombres.
Elle zooma. Les visages étaient flous mais elle reconnaissait le lieu. Les murs en pierre médiévale. Les voûtes. C’était sous le campus. Dans les anciennes caves du XIIe siècle. Celles qui n’existaient sur aucun plan.
Un goût métallique envahit sa bouche.
Et, au milieu du vacarme de pensées qui recommençait à bruire dans sa tête, un doute s’imposa, glaciale.Ses mains se mirent à trembler. Elle composa le numéro de sa colocataire et tomba sur la messagerie.
Elle rappela encore. Messagerie.
Encore. Messagerie.
Encore.
Encore.
Les pensées de Sinclair résonnaient encore dans sa tête :
« Ce soir. Les catacombes. Le nouveau candidat est prêt. »
Sa main serrait le téléphone si fort que l’écran craqua.
Et si le nouveau candidat, c’était Léa ?
* * *
12h03. Bureau des affaires étudiantes
Émy grimpa les escaliers du bâtiment administratif quatre à quatre, le souffle court, le cœur battant trop vite.
La secrétaire qui la reçut avait une cinquantaine d’années, des cheveux gris tirés en chignon strict, et un sourire professionnel qui ne montait pas jusqu’à ses yeux fatigués.
— Bonjour mademoiselle, que puis-je…
— Ma colocataire, Léa Martinez. Je ne la trouve plus. Son téléphone est éteint. Elle a posté une photo dans un endroit bizarre et maintenant elle ne répond plus et je pense qu’elle est en danger et…
— Respirez.
La femme leva une main apaisante.
— Je vais vérifier. Quel est son nom déjà ? demanda-t-elle en regardant son écran.
— Léa Martinez. M-A-R-T-I-N-E-Z.
La secrétaire tapa sur son clavier. Son visage resta neutre, mais quelque chose passa dans ses yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la peur. Émy ouvrit son don et plongea dans l’esprit de la femme.
« Oh non pas encore une autre qui disparaît ça fait combien maintenant ?Huit ? Neuf ? Je ne sais plus. Je perds le compte mais je ne peux rien dire, ordres de la direction. Le Cercle est intouchable. Trop de familles importantes. Trop d’argent. Trop de pouvoir. Si je parle, si je dis quoi que ce soit ils vont… ma FILLE ! Mon dieu ma petite Chloé ! Ils savent où elle habite. Ils savent où elle va à l’école je ne peux pas je ne… »
— Combien ? demanda Émy à voix haute.
La secrétaire sursauta. Leva les yeux vers elle.
— Je... pardon ?
— Combien d’étudiants ont disparu ? Émy se pencha vers elle.
Vous venez de penser ‘encore une’. Ça veut dire qu’il y en a eu d’autres. Combien ?
Le visage de la femme perdit toutes ses couleurs. Ses mains se mirent à trembler sur le clavier.
— Je ne... comment vous... Sa voix n’était plus qu’un murmure. Qui êtes-vous ?
— Quelqu’un qui peut vous aider. Quelqu’un qui peut arrêter...
— SORTEZ ! SORTEZ ! hurla-t-elle.
La secrétaire s’était levée brusquement, renversant sa chaise. Sa terreur explosait dans le crâne d’Émy comme du verre brisé.
Ils vont me tuer si elle parle. Ils vont me tuer moi et après ils iront chercher Chloé ma petite fille ma petite fille de neuf ans. Qu’est-ce qu’ils lui feront mon Dieu ? Qu’est-ce qu’ils …
— Attendez, je… l’interrompu Émy.
— SORTEZ IMMÉDIATEMENT OU J’APPELLE LA SÉCURITÉ !
Émy recula. La douleur dans sa tête était insoutenable. Trop d’émotions. Trop de peur. Elle sortit du bureau en titubant. Le couloir tournait autour d’elle. Des voix partout. Des cris. De la terreur.
Elle regagna le jardin du campus prête à s’enfuir. Mais cette migraine l’empêchait de faire un pas de plus. Alors elle s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Elle s’assit par terre, la respiration haletante.
Respirer. Il fallait juste respirer.
Elle prit une grande inspiration. L’air frais lui brula la poitrine.
Un. Deux. Trois. Une fatigue de plomb s’abattue sur ses yeux, qu’elle referma.
Il faisait nuit maintenant. Le froid la réveilla. Mais combien de temps était-elle restée là, dans le froid ? Elle se frotta les mains pour se les réchauffer. Tout doucement elle se releva et décida de regagner son appartement. Peut-être qu’elle y retrouverait Léa. Elle descendit les escaliers, une marche à la fois, agrippée à la rampe. Le ciel était brumeux et elle avait du mal à distinguer le peu de silhouette présente sur le campus. Elle jeta un œil aux alentours. Pas un signe de Léa.
Elle se retourna et c’est là qu’elle le percuta.
* * *
L’homme la rattrapa avant qu’elle ne s’écrase au sol.
— Pardon ! dit-elle.
Elle sentit une main ferme et chaude se refermait sur son bras. Émy leva les yeux.
L’homme qui la retenait avait la trentaine. Attitude conquérante, il se dressait, grand, solidement campé, comme une statue de vigueur et d’assurance. Son allure imposait le respect, sans qu’il eût besoin d’un mot. Sous la lumière oblique, sa silhouette découpée sur le bitume évoquait celle d’un cavalier moderne, héritier d’une noblesse sauvage.
Sa veste de cuir noir, épaisse, usée par le vent et la route, épousait ses épaules larges avec la rigueur d’une armure. Elle exhalait une odeur âcre, mêlant le tabac blond et la poussière des longues traversées, parfum de virilité brute et de liberté insoumise. On devinait, sous la rigidité du cuir, une force indomptable, celle d’un homme qui ne cherche ni à plaire ni à se justifier, mais simplement à exister, intensément, dans le rugissement de sa machine et le silence de son propre mystère.
Il se tenait là, à côté de sa monture. Une moto d’un noir d’encre, massive et magnétique, véritable totem de puissance mécanique. Sa carcasse luisait d’un éclat de jais, poli par le vent et la vitesse, tandis que le chrome de ses pièces respirait la froideur du métal dompté. L’engin dégageait une prestance presque intimidante, comme si chaque vis, chaque courbe, chaque battement du moteur portait la mémoire d’un tonnerre contenu. Dans sa noirceur, la machine paraissait presque vivante, un monstre d’acier au repos, chargé d’une énergie mystique. Cette beauté brute et dangereuse était un hymne à la liberté et à la solitude souveraine de celui qui avance sans jamais se retourner.
Il avait le visage fermé, impénétrable, taillé dans une pierre où jamais l’émotion ne semblait s’attarder. Ses yeux, d’un vert émeraude si profond qu’ils en paraissaient presque noirs, luisaient d’une intensité troublante, comme deux éclats dans la nuit. Lorsqu’il posa son regard sur Émy, elle sentit une déflagration silencieuse, un frisson inexplicable la parcourir. C’était comme si cet homme, inconnu et pourtant familier, percevait en elle ce qu’elle-même s’efforçait de dissimuler.
Il ne la regardait pas, il la traversait. Son regard semblait franchir la chair, les mots, pour atteindre la matière même de son être. Et dans cette rencontre muette, Émy fut saisie par une étrange certitude. Malgré l’abîme qui les séparait, malgré leurs mondes totalement opposés, quelque chose en elle reconnaissait en lui une douleur sœur.
Elle sentit la solitude profonde de cet homme, cette mélancolie dense, presque palpable, qui semblait habiter chacun de ses gestes, chacune de ses respirations. Et cela la toucha d’une manière intime, viscérale. Car cette solitude, elle la connaissait. Elle en portait elle aussi le poids invisible, ce fardeau discret que seuls les êtres blessés apprennent à reconnaître chez autrui, comme un signe secret gravé dans le silence.
Le réflexe fut immédiat. Elle ouvrit son don. Plongea.
Et percuta un mur.
Un bloc. Noir. Compact. Absolu. Rien ne passait. Pas de flux. Pas d’émotions. Pas même le souffle ténu d’une pensée étrangère.
Le vide. Le vrai. En vingt et un ans, jamais elle n’avait connu ça.
Jamais.
— Hey fais attention ! Tu as failli renverser ma bécane.
— Pardon mais je …
L’homme enfila son casque d’un geste sec, puis tourna la clé. Le moteur rugit aussitôt, grondement de tonnerre déchirant le silence de la nuit. Émy sentit la vibration lui remonter dans la poitrine, ses tympans bourdonnant sous la brutalité du bruit.
En reculant sa machine, il fit tomber une petite carte dorée de sa poche qui vint se poser sur le rebord du trottoir.Il s’éloigna dans la pénombre, avalé par la route, silhouette d’acier et de feu, comme un cavalier des enfers. Puis il disparut, comme s’il n’avait jamais existé.
Elle resta immobile, le cœur battant, la mâchoire serrée.
Quel connard, pensa-t-elle.
Elle se pencha, les doigts tremblants encore du vacarme qu’il avait laissé derrière lui. La carte gisait dans une flaque, détrempée, couverte de boue. Émy la ramassa avec précaution, puis frotta la surface du revers de sa manche, jusqu’à faire apparaître l’encre pâlie par l’humidité.
C’est alors qu’elle le vit.
Le symbole.
Ce même cercle maudit, gravé dans le papier comme une brûlure ancienne. Son cœur se serra, elle le reconnaissait, même si elle aurait préféré oublier.
Juste en dessous, une inscription à l’encre rouge et écriture manuscrite :
« Bâtiment C, salle 204. Jeudi 19 octobre. Vingtet uneheures. »
Suivi de cinq mots.
« Léa meurt à minuit. »
* * *
19h32. L’appartement pesait d’un silence trop lourd.
Émy fouillait la chambre de Léa comme une furie. Tiroirs éventrés, piles de vêtements renversées, tiroirs ouverts en grand. Tout était devenu chaos au rythme de sa panique. Elle cherchait quoi, exactement ? Un indice. Un nom. N’importe quoi qui tienne lieu de fil.
Rien. Rien. Rien.
Elle s’effondra sur le lit, haletante, et fixa le plafond fissuré au-dessus d’elle. Il restait une heure et vingt-huit minutes avant le rendez-vous. Une éternité et un abîme. C’était un piège. Bien sûr que c’était un piège. Et ensuite ? Ensuite, elle serait la dixième.
Si elle n’y allait pas, Léa mourrait. Si elle y allait, elles pouvaient toutes les deux y passer.
Son téléphone vibra dans un cri métallique. Elle sursauta si fort qu’il lui glissa des doigts et heurta le parquet.
Numéro masqué. Ses mains tremblaient quand elle décrocha.
— Allô ?
Silence. Une respiration rauque, haletante, puis :
— É… Émy…
Le monde se fissura.
— Léa ? LÉA ? Où es-tu ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
— Aide…
Un sanglot. Un hoquet.
— Aide-moi… ils sont… j’ai tellement mal… ils vont me…
Un bruit sourd. Une chute. Des cris étouffés qui se tamponnaient contre la ligne. Puis des rires, plusieurs, masculins et féminins entremêlés, contagieux et cruels.
Une voix prit le relais, glacée et savamment posée. Douce jusqu’à l’assassinat.
— Bonsoir, Émy.
Le mot résonna, poli et tranchant. Sinclair.
— RENDEZ-LA-MOI ! s’époumona une voix féminine dans le téléphone, pleine de rage.
— Espèce de putain de…
— Vingt et une heures. Bâtiment C. Salle 204, coupa l’autre. Il marque une pause comme une lame. On t’expliquera les règles du jeu. C’est un jeu, Émy. Tu aimes les jeux ?
— Si vous lui faites du mal, je…
— Chaque minute de retard lui coûtera un doigt. Réfléchis bien.
Clic.
La ligne se coupa. Le silence revint, celui qui vous vide de tout jusqu’à l’os. Un silence chargé, humide, plein d’échos et de menaces.
Émy resta immobile, le téléphone tremblant dans sa main, l’écran fissuré reflétant sa propre pâleur. Le cercle gravé sur la carte. Vingt et une heures. Salle 204. Bâtiment C. Les chiffres tournoyaient dans sa tête comme une lame.
20h51. Campus Saint-Clair
Plus que neuf minutes pour traverser le campus.
Elle se leva d’un coup, saisit sa veste, glissa la main dans la poche intérieure pour tâter le couteau, le petit suisse que son père lui avait offert à seize ans. Ridicule, mais c’était tout ce qu’elle possédait.
Elle sortit dans la nuit d’octobre. Le froid la mordit au visage, les lampadaires jetaient des halos jaunes et dessinaient des ombres trop longues. Quelque part, un corbeau lança un croassement sec qui sembla lui répondre.
Elle marcha vite, puis se mit à courir, les bottes cognant le pavé humide. Elle ne savait pas encore que c’était la dernière fois qu’elle verrait ce campus comme une étudiante ordinaire. Dans moins d’une heure, tout allait s’effondrer.
Émy Leroy, vingt et un ans, allait mourir ce soir.
Et quelque chose d’autre, plus dense, plus affamé, allait se loger dans la place qu’elle laissait derrière elle. Quelque chose qui n’avait plus peur du noir.
Bâtiment C. Salle 204.
20h59.
La porte était ouverte.
FIN DU CHAPITRE 1