Le Monolithe

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Summary

Dans la Roumanie champêtre, se cache des secrets qu'il ne vaut mieux pas révéler... C'est cette règle sacrée qu'un voyageur va bafouer par amour se lancent ainsi dans une course contre la mort, une quête épique et surnaturelle où de nombreux danger l'attendent...

Genre
Horror
Author
Mordecai_X
Status
Complete
Chapters
9
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre I

Il nous observe du haut de sa colline de croix. Il nous observe, le Monolithe, d’une noirceur à faire rougir la Hajar Al-Aswad tout en renvoyant pourtant un reflet blanc albâtre. Un beau jour, j’avais demandé à un villageois, en pointant le curieux monument du doigt : « qu’est-ce donc ? » C’est à coups de canne que ce barbare me répondit, tout en ajoutant : « pour qui te prends-tu à fouiller par ici ? Rentre chez toi ! » Chez moi, c’était partout, mais j’avais pu louer une petite maisonnette dont l’unique fenêtre donnait sur le Monolithe, qui m’observait matin, midi et soir. Ainsi, pareille aux croix et tombes, j’étais tourné vers lui. Les portraits encastrés sur les tablettes funéraires ne peuvent détourner le regard, alors pour l’éternité ils contemplent la beauté glaçante de l’étrange construction.

Mais malgré l’aura inquiétante que propageait l’obélisque, les habitants de Teiçiani (le village où j’avais élu domicile) n’avaient aucune crainte à se rendre chaque jour au cimetière pour entretenir, fleurir et allumer des bougies sur la demeure éternelle de leurs ancêtres. Les Roumains étaient loin d’être pasteurisés au nihilisme et ne voyaient pas leurs cimetières comme de simples entrepôts mortuaires, mais plutôt comme des nécropoles dont les vivants étaient les humbles serviteurs.

En bon thanatophile, je visitais régulièrement le cimetière, parfois juste pour m’y installer, pour écrire, lire, ou plus discrètement manger. La plupart du temps, les locaux affichaient de grands sourires quand ils me voyaient et tentaient maladroitement de baragouiner des mots d’anglais ou de français. Mais quand le sujet du Monolithe me venait sur la langue, ils me couvraient d’insultes que je n’avais jamais entendues auparavant.

Pourtant je les aimais, ces charmants campagnards : des gamins agonisent d’ennui aux vieux nostalgiques du génie des Carpates. Mes innocentes balades dans cette véritable oubliette à ciel ouvert changèrent réellement, non pas après mes premières questions sur le Monolithe, mais plutôt après un événement ordinaire : une nuit, j’ai sauvé un chien. Il devait être environ une heure du matin quand j’entendis des couinements canins. Je me dirigeai vers les plaintes de l’animal pour découvrir que celui-ci était enfermé derrière les grilles du cimetière. Sans m’attendre à ce que mon idée fonctionne, j’ouvris la porte pour faire sortir le chien. Je frémis en réalisant : il était possible de venir voir le Monolithe la nuit. Je notai bien cette information et, avec mon nouvel ami à quatre pattes, je rentrai chez moi pour continuer ma nuit blanche.

Le matin, je revisita la nécropole et en rédigea un plan : l’entrée est un portail décoré de deux croix sur chaque côté. Trois chemins nous font face : un à droite, qui mène simplement à une série de sépultures en pierre ou en bois ; à gauche, une autre série de sépultures qui débouche sur un kiosque circulaire et une chapelle ; tout droit, le chemin principal, qui monte la colline et traverse l’entièreté du cimetière jusqu’au Monolithe.

Les tombes sont tournées droit vers lui, contrairement à l’entrée ou à l’allée principale comme on peut l’observer normalement dans les cimetières. Les pierres tombales et les croix sont mélangées : il ne semble pas y avoir un ordre particulier se basant sur les richesses du défunt ; ainsi, une magnifique croix de marbre peut avoir pour voisine un tas de terre surmonté d’un crucifix en bois.

Il n’existe pas d’allées bien tracées entre les demeures des défunts sur le reste de la colline ; on se retrouve donc à se déplacer comme sur un fil pour atteindre certaines tombes sans marcher par accident sur quelque chose. La nécropole semble avoir été construite sur un système semi-anarchique, ne suivant qu’à moitié les règles classiques de construction d’un cimetière.

Le plus troublant reste cependant ce Monolithe noir et luisant qui surplombe le village, car planté en haut de la colline. Il est possible de le voir depuis plusieurs endroits, parfois fortement éloignés du cimetière. En l’approchant, j’ai senti un grand froid s’agripper à moi alors que nous sommes en juillet. Ce qui m’a fait fuir.

Ce constat fait, j’avais pour mission de vaincre ma peur du Monolithe en journée pour plus facilement le visiter la nuit, mais rien à faire : même en l’assiégeant sous plusieurs angles, je n’arrivais pas à l’atteindre sans ressentir ce froid dévastateur qui me refilait une fatigue handicapante. Pour me soulager l’esprit, je visitais les lieux de sépulture environnants, comme le cimetière juif de Brașov, la tombe des Ceaușescu à Bucarest, ou bien, pour changer, divers troițes en campagne.

Ces distractions ne furent pas assez longues et fortes pour détourner mon attention du monument noir. Agacé par les limites que je m’imposais, je décidai de sauter le pas et d’explorer le cimetière de Teiçiani de nuit.

Les bougies — car les Roumains aiment décorer les tombes avec des bougies — et la lumière bienveillante de la lune me permettaient de me déplacer aisément. Quand j’étais pris d’un soudain sursaut artistique qui touchait mon côté photographe, je m’empressai de capturer le moment avec mon téléphone, tout en repensant avec tendresse à mon enfance où j’aimais déjà jouer autour des tombeaux. Ah, comme j’aimais grimper sur le dos du sphinx de Carpentras !

Mais laissons les bons souvenirs dans la cave, nous risquons de nous perdre, car c’est ici que mon cœur passe à tribord. Je fis un sursaut quand je réalisai que je n’étais pas seul ici, puis mes yeux s’écarquillèrent. Je compris pourquoi le Cantique des cantiques avait été écrit et je crois qu’en vingt et un siècles d’Histoire sous le firmament, rien n’avait égalé la rareté de ce que je voyais là.

Le jais, l’obsidienne, la rose noire d’Halfeti, la cathédrale de Clermont-Ferrand, rien, non, rien ne pouvait égaler la noirceur de ses fins et délicats cheveux. L’hiver avait teinté sa peau d’un blanc malade, trucidé par l’écarlate couleur de ses lèvres et la saleté de sa robe fuligineuse. Porté par une force occulte et surnaturelle, j’ai lentement traîné mes pieds jusqu’à elle pour la saluer. Elle était très proche du Monolithe, mais bien assez loin pour être accessible par ma carcasse. La discussion qui en suivit me parut sortir d’un rêve.

« Buena sarea, dis-je avec maladresse avant d’ajouter, avec l’air un peu ridicule : vous parlez anglais ? Peut-être français ?

– Bonsoir, me répondit-elle avec un ton froid et distrait, nous pouvons parler en français si vous le voulez.

– Vous parlez français ? Où l’avez-vous appris ?

– À l’école. »

Ma propre stupidité commençait à me fendre les épaules en deux, alors je réfléchis à un stratagème.

« Vous aimez les cimetières, vous aussi ?

– Pas vraiment, réagit-elle sans m’accorder un regard, avant de répéter : pas vraiment.

– Je me nomme Félicien Saint-Ange, et vous ?

– Florina Iliescu. »

Un autre silence suivit cette victoire. Un ange passa avant qu’elle ne se mît soudainement à marcher à pas lents dans l’allée où nous étions. Ma détermination n’étant pas encore morte, je la suivis.

« Vous cherchez un proche ? » questionnai-je avec l’espoir d’avancer vers son cœur.

« – Je... » Elle hésita avant de finalement avouer : « je n’ai pas vraiment de proches. »

« – Mais enfin ! (je me mis à pouffer de rire) tout le monde a des proches. »

« – Moi, non. »

« – Alors que faites-vous ici ? »

« – Je vous retourne la question, monsieur Saint-Ange. »

Déstabilisé, il me fallut un court instant avant de répliquer :

« Moi ? Je prends des photos. »

« – Des photos ? répondit la belle Florina, enfin happée par la discussion, quel genre de photos ? »

« – De cimetières comme celui-ci. »

Gloire à moi ! Après cette révélation sur ma nature de taphophile, la discussion commença de bon train, mais Florina semblait parfois éviter de parler d’elle par des stratagèmes comme celui-ci :

« Mais où habitez-vous ? »

« – Ici. »

« – Ici ? »

« – Oui, ici. »

« – Comment ça, ici ? »

« – Vous ne trouvez pas cela un peu déplacé ? » rétorqua sèchement la mystérieuse et belle Florina.

Et autres techniques d’interaction sociale faisant bouclier face aux questions qui pourraient percer l’armure de sa personnalité. Ne jamais laisser un seul rayon de soleil passer à travers le rideau, hein ?

« Qu’est-ce ? Un appareil photo ? » me demanda-t-elle en pointant timidement son doigt sur mon téléphone.

« – Un téléphone, répondis-je en riant, avant d’ajouter : ne jouez pas les simplettes avec moi ! »

C’est sous ma plume tremblante que je pourrais te décrire, mon ami, ce magnifique sourire que je n’avais jamais vu auparavant. Elle n’était pas vraiment froide, mais juste méfiante, et je devinais qu’elle avait sans doute souffert de mille maux dans sa vie. Mon camarade qui recevra ce message, tu t’attends peut-être à ce que je te fasse un long monologue sur son onirique magnificence, mais à ce moment, bien que j’étais en extase devant la madone que j’avais découverte, je sentais quelque force diabolique et occulte m’observer dans l’ombre...