Chapitre 1
Chapitre 1:
30 août 2025 :
IVY
Mon poul pulse dans mes oreilles. Ma respiration est haletante, j’inspire la fumée des pots d’échappement et l’expire rapidement. Je marche à toute allure pour atteindre mon lieu de rendez-vous dans les temps. Mes écouteurs filaires vissés dans les oreilles, la musique à fond.
J’évite de justesse une dame assise sur un carton et percute un passant qui vient de rejoindre le trottoir. Je ne prête pas attention et traverse à mon tour.
-Déso...
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Un crissement de pneus, provenant d’une voiture de sport, me fait sursauter. Dans la panique, mon téléphone s’écrase sur le bitume. Mon corps reste tétanisé plusieurs secondes devant le capot de la Ferrari, qui vient de m’éviter de justesse.
Le chauffeur, que je peine à distinguer à cause des vitres teintées, appuie sur l’accélérateur pour me faire comprendre de déguerpir. J’attrape mon téléphone encore attaché à mes écouteurs et, portée par la rage, je lui tire la langue.
Bravo, génie. Tirer la langue à une Ferrari, ça te fera un bel épitaphe.
Dans la précipitation, je récupère mon téléphone, dont l’écran est désormais cassé, coupe la musique et cours en direction de l’immeuble au bout de l’avenue. Il ne me reste que dix petites minutes… Je contourne de justesse un gars en skate sur le trottoir, avant de foncer de plus belle.
J’entre dans le hall de l’immeuble à 10h25, dégoulinante et aussi rouge que mon sac à main. Essoufflée, je me dirige vers le réceptionniste, parvenant à peine à articuler deux mots.
Pitoyable.
-Bonjour... je suis... Ivy Loop, j’ai... j’ai un entretien avec monsieur Shield.
-Ascenseur n°3, à votre droite. 19ᵉ étage, dit-il en me détaillant de la tête aux pieds tout en tapant sur son clavier dernier cri.
J’arrive au rendez-vous trois minutes à l’avance. Juste ce qu’il faut pour reprendre mon souffle et retrouver un teint à peu près correct. L’étage est spacieux, mais vide… Il ne contient que des chaises et des bureaux. Tout est blanc ou gris, aucune touche de couleur, ni de décoration.
-Madame Loop, je vous prie de me suivre.
Une dame d’une soixantaine d’années me tire de mes pensées ; elle est vêtue d’un simple tailleur noir et blanc. Pas surprenant, au regard du lieu.
Après m’avoir scannée de la tête aux pieds, elle m’entraîne dans un long couloir où s’alignent plusieurs portes closes. Son regard, pourtant neutre, laisse clairement transparaître sa désapprobation. Mon tailleur noir est mal ajusté. Mes cheveux châtains, ternes, mi-lisses, mi-ondulés, sont certainement entremêlés.
Je tente de les remettre en place avec ma main, lorsque nous nous arrêtons face à la porte la plus éloignée. Elle toque et m’annonce. Je prends une grande bouffée d’air et me pare de mon plus beau sourire.
Si tu penses que ton sourire va te permettre d’avoir ce stage, tu te trompes, ma chère.
***
En sortant du bureau, je suis plutôt satisfaite. Sans lâcher mon sourire de conquérante, je fouille dans mon sac pour attraper mes écouteurs et mon téléphone. Évidemment, ce dernier est coincé tout au fond. Et, comme toute personne ultra-angoissée, il y a un tas de trucs inutiles dans mon sac — “mais on ne sait jamais”.
C’est à ce moment précis que je percute violemment quelqu’un.
Je relève la tête… et reste figée.
Quel bel homme…
Cheveux bruns, yeux quasiment noirs, mâchoire carrée et pommettes légèrement creusées. Nous sommes à la limite de la caricature du gangster, à l’exception qu’il n’a aucune cicatrice sur le visage et que ses mains semblent aussi douces que la peau d’un nouveau-né. Cependant, son costume gris clair et sa chemise blanche laissent entrevoir un corps musclé et athlétique.
-Décidément, vous ne regardez jamais autour de vous, dit-il d’un ton sec. Que faites-vous là ?
Mes joues s’enflamment à l’idée qu’il m’ait surprise à le relooker.
-Vous auriez aussi pu faire attention, répliqué-je en ajustant ma veste. Je suis là pour le stage d’assistante de direction.
-Mmmh... Et, vous, vous appelez ? demande-t-il en m’observant de la tête aux pieds.
-Ivy Loop, dis-je en croisant les bras.
Rêve pas, il ne te calcule pas.
Lorsqu’il me contourne pour rejoindre le bureau que je viens de quitter à l’instant, mon nez est envahi d’une odeur diablement attirante. Un mélange d’eau de toilette luxueuse et d’une pincée de virilité, à me faire serrer les cuisses.
Il me semble trop classe pour être un simple stagiaire.
-Ah, te voilà enfin, mon fils.
MON FILS ?!
Mon cœur, tantôt tétanisé, atteint son maximum de battements par minute. Je me précipite vers l’ascenseur, mais avant de quitter le couloir, je ne peux m’empêcher de lancer un dernier regard en direction de l’homme que je viens de percuter. Il est toujours là, planté devant la porte. Il me regarde, affichant un sourire en coin, diablement sexy.
Là... il me tire la langue.
Mes joues virent au cramoisi.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Malgré moi, je reste quelques secondes de trop à fixer cet homme qui ne me lâche pas du regard. C’est un raclement de gorge derrière moi qui me ramène à l’instant présent. J’entre dans la cabine la tête haute, tentant de garder le peu de dignité qu’il me reste.
À peine suis-je sortie du bâtiment que je reçois un appel provenant de l’endroit que je viens de quitter.
-Ivy Loop à l’appareil.
-Bonjour, Ivy. Je suis June, l’assistante de monsieur Robert Shield. Je vous attends lundi à 8h30 tapantes devant son bureau.
-Je n’y manquerai pas, merci. Bonne journée, à lundi.
Bonne journée.
J’inspire une profonde bouffée d’air — certes pollué par les pots d’échappement — mais remplie d’espoir. Parce que, pour la première fois depuis longtemps, je crois que cette ville peut m’offrir une vie… une vie qui, je l’espère, ne finira pas en drame.
Tu rêves.