Chapitre 1 La nuit ou tout a dérapé
Chapitre 1 — La nuit où tout a dérapé

SOREN
Je n’aurais jamais dû dire oui.
Je ne suis pas un voleur. Pas vraiment. Juste un père avec trop peu de temps, trop peu de choix, et une peur qui me ronge les tripes depuis des mois. Une peur installée comme un squatter dans ma poitrine, refusant de partir même quand je ferme les yeux, même quand je respire.
Alice devait être opérée avant février. Une tumeur cérébrale rare, logée trop près du tronc cérébral, comme un caillot de poison coincé dans un tuyau trop fin, prêt à tout bloquer.
En France, on m’a parlé de délais interminables, de protocoles standards qui traînent comme des chaînes, de risques « acceptables » qui sonnaient comme des sentences déguisées en conseils médicaux. Des mots froids, cliniques, prononcés par des blouses blanches derrière des bureaux en formica, avec des posters d’anatomie sur les murs et l’odeur d’antiseptique qui colle à la gorge.
Cette nuit-là, Alice s’est réveillée en sursaut, les yeux écarquillés, sa main cherchant la mienne dans le noir. Elle a encore fait ce cauchemar où « le monstre dans sa tête » lui vole ses souvenirs.
Elle me demande, la voix tremblante :
— Papa, est-ce que je vais oublier ton visage ?
Je serre les dents. Le médecin a parlé d’hallucinations liées à la pression intracrânienne. Mais moi, je vois ses doigts qui tremblent quand elle essaie d’attraper son lapin rose, ses yeux qui louchent quand elle est fatiguée.
Je mens :
— Jamais, ma puce. Tu m’as dans la peau, comme un tatouage.
Elle rit faiblement, puis tousse. Une toux sèche, qui lui arrache la gorge. Je lui tends son verre d’eau, mais ses mains sont trop faibles. Elle renverse la moitié sur l’oreiller.
L’odeur du désinfectant se mélange à celle, âcre, de la transpiration et de la peur.
Alors je cherche sur Internet d’autres solutions. Je suis prêt à tout pour aider mon enfant. Et là, j’apprends qu’en Suisse, à Lausanne, il y avait une équipe spécialisée.
Un traitement innovant, expérimental, avec des lasers et des microscopes qui coûtent plus cher qu’une voiture de luxe.
Une chance réelle.
On a fait la route jusqu’en Suisse dans ma vieille voiture, avec tous les dossiers médicaux d’Alice. J’avais un espoir.
Le chirurgien m’a regardé droit dans les yeux, son masque baissé sous le menton, les rides autour des yeux trahissant des années de nuits blanches, et m’a dit d’une voix grave :
— Si elle n’est pas opérée dans les six semaines, les fonctions vitales risquent de s’effondrer.
Six semaines. Quarante-deux jours. Et chaque jour qui passe, c’est une pression de plus sur son nerf optique, qui fait trembler sa vision ; sur sa respiration, qui devient plus courte la nuit ; sur son petit cœur, qui bat déjà trop vite, comme s’il savait.
Chaque jour, c’est un peu moins d’Alice, un peu moins de ses rires, de ses câlins, de ses « papa » murmurés quand elle s’endort contre moi.
Le coût ? Cent cinquante mille euros. Un chiffre qui m’a frappé comme un coup de poing dans le ventre.
Et moi, j’ai dit oui. Sans savoir comment payer. Sans savoir que ça allait me broyer, me transformer en quelqu’un que je ne reconnaîtrais plus dans le miroir, les yeux cernés, les mains tremblantes.
Elle avait trois ans. J’avais économisé trois mois pour lui offrir une dinde et un sapin d’occasion. On avait décoré la maison avec des guirlandes achetées en solde, et j’avais fabriqué une étoile en carton doré pour le sommet. Elle avait ri en voyant le résultat, ses mains collantes de colle et de paillettes.
— C’est le plus beau sapin du monde !
Ce soir-là, je lui avais promis que Noël serait toujours magique. Maintenant, je porte un costume de Père Noël pour voler. L’ironie me brûle comme de l’acide.
J’ai voulu faire un crédit. Mettre ma maison en hypothèque. Mais elle l’était déjà, pour un prêt précédent, et sa valeur était moindre — une petite bicoque de soixante mètres carrés que j’avais retapée moi-même, planche par planche, avec des outils d’occasion achetés sur Leboncoin et des nuits blanches à poncer, à peindre, à isoler avec des rouleaux de laine de verre qui grattaient la peau.
La banque m’a ri au nez, littéralement, le conseiller ajustant ses lunettes avec un sourire poli mais condescendant.
— Pas de salaire fixe, monsieur Garnier. Pas de garanties solides.
J’ai supplié, la voix brisée, les larmes aux yeux. J’ai même proposé de vendre mes reins, à moitié sérieux, imaginant déjà les annonces sur le dark web. Rien.
Un matin, j’ai poussé la porte d’une église. Ça sentait la cire et la poussière.
J’ai allumé un cierge, puis un deuxième.
J’ai prié.
Pas pour moi.
Pour Alice.
Pour que quelqu’un, quelque part, ait pitié.
Le prêtre m’a trouvé agenouillé, les mains jointes, les yeux secs. Il m’a tendu une enveloppe.
— C’est tout ce qu’on a, mon fils.
Cinquante euros. J’ai voulu refuser. Il a posé sa main sur mon épaule.
— Prenez. Pour elle.
Dehors, j’ai pleuré. Pas à cause de l’argent. À cause du regard qu’il m’a lancé. Comme si elle était déjà morte.
Le temps de vendre la maison, je n’aurais jamais eu l’argent pour l’opération de toute façon. Et même si j’avais réussi, Alice aurait été sauvée, mais très certainement retirée à ma garde par les services sociaux. On ne fait pas grandir une enfant dans une voiture, ou dans un studio loué à la semaine, avec des factures qui s’empilent comme des briques.
Un matin, une femme en tailleur gris s’est assise en face de moi dans le couloir de l’hôpital. Elle avait un dossier épais et un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.
— Monsieur Garnier, nous devons parler des options à long terme.
Je savais ce que ça voulait dire. Ils préparaient déjà le terrain pour me retirer Alice.
Je lui ai montré les factures, les refus de prêt, les mails des associations. Elle a hoché la tête, compatissante mais ferme.
— La loi est claire. Un enfant a besoin de stabilité.
Stabilité. Comme si c’était un mot qui voulait dire quelque chose, dans un monde où ma fille se bat pour respirer.
Oui, j’avais encore mes parents. Et non, ils ne m’ont pas aidé.
— Tu as fait des conneries, Soren, tu gères,
m’avait balancé mon père au téléphone, la voix plate, rocailleuse, comme si c’était une leçon de vie apprise dans ses propres échecs.
Ma mère avait baissé les yeux quand je lui ai rendu visite, comme toujours, ses mains tordues par l’arthrite serrant un mouchoir froissé. Elle savait qu’elle n’avait pas son mot à dire.
Elle ne l’a jamais eu, face à lui.
Leur maison sentait encore le tabac froid et la soupe réchauffée, une odeur qui me ramenait à l’enfance, à des disputes que je fuyais en jouant dehors.
J’ai essayé les prêts entre particuliers. Un type dans un café m’a proposé dix mille euros. Intérêts : vingt pour cent par semaine. J’ai signé. Le lendemain, il m’a appelé pour me dire que le taux avait changé. Trente pour cent. J’ai raccroché. Il m’a envoyé un SMS :
— Ta gamine est mignonne. Dommage qu’elle soit malade.
J’ai cassé mon téléphone contre un mur.
J’en ai perdu le sommeil, comptant les bips du moniteur à l’hôpital comme un mantra.
Mon travail, un CDI de mécanicien que j’avais décroché après la naissance d’Alice, a vacillé — des absences, des retards, des erreurs. Mon calme, cette façade que je maintenais pour elle, s’est fissuré. Je passais mes nuits à l’hôpital, assis sur une chaise en plastique dur qui me marquait les fesses, la main d’Alice dans la mienne, ses doigts minuscules et froids, à compter les bips du moniteur cardiaque comme un chapelet de survie.
Ce soir-là, en rentrant, j’ai sorti la boîte à souvenirs d’Alice. Son premier dessin, une maison avec un soleil souriant. Sa première dent, dans une petite boîte en plastique. Et le lapin rose, usé, avec une oreille recousue à la va-vite. Je l’ai serré contre moi. Il sentait encore son shampoing à la fraise.
— Je te promets, ma puce.
Mais les promesses, comme les prières, ne paient pas les opérations.
Le soir, je faisais la tournée des bars, des cafés miteux, des associations caritatives, suppliant pour des aides, des dons, n’importe quoi.
J’ai rencontré Paul Warred dans un troquet glauque du centre-ville, un soir où la pluie tambourinait sur les vitres crasseuses et où l’odeur de friture rance me collait à la gorge, mêlée à celle des bières renversées et des cendriers pleins.
Il sortait de prison, fraîchement libéré, avec une cicatrice sur la joue et un tatouage effacé au poignet. Il disait avoir « payé sa dette à la société », avec un clin d’œil.
Il m’a raconté comment il avait atterri en prison : un braquage qui avait mal tourné. Son complice avait paniqué et tiré. Un mort.
Paul avait pris le blâme, par loyauté.
— La loyauté, c’est une connerie, Soren. Ça te bouffe et ça te laisse rien.
Il a craché par terre, puis allumé une autre clope.
— Mais bon, t’as l’air d’un gars régulier. Pas comme les autres abrutis que je croise. Alors je vais t’aider. Une fois.
Je ne lui ai pas demandé pourquoi. Peut-être qu’il voyait en moi le père qu’il n’avait jamais été. Ou peut-être qu’il avait juste besoin de se racheter.
Un vieux au comptoir, un verre de rouge devant lui, nous observait.
— Vous avez l’air de deux types qui préparent un enterrement.
Paul a ri.
— Presque. On prépare un Noël en avance.
Le vieux a hoché la tête.
— Les cadeaux, c’est jamais une bonne idée. Surtout ceux qu’on vole.
Je me suis levé, les poings serrés. Paul m’a retenu.
— Laisse tomber. Il a raison.
Dehors, j’ai vomi dans le caniveau. Paul m’a tendu un mouchoir.
— T’es sûr de toi ?
Je lui ai montré la photo d’Alice sur mon téléphone.
Il a soupiré.
— Putain de merde.
On a sympathisé. Trop. Beaucoup trop, autour de verres de whisky bon marché qui brûlaient la gorge.
Je lui ai tout raconté. Ma vie avant Alice — des petits boulots, barman, livreur, mécano occasionnel. L’arrivée d’Alice, comment tout avait changé. J’avais vingt-quatre ans, je vivais de jobs précaires, mais avec elle, j’ai trouvé un CDI stable, acheté une petite maison pour nous deux, la taille d’un appartement, avec un bout de jardin où j’ai mis une balançoire achetée sur Leboncoin pour vingt euros, retapée avec de la peinture rouge vif.
Je l’avais trouvée rouillée, avec une chaîne tordue. J’avais passé une semaine à la poncer, à la peindre, à remplacer les vis. Le jour où je l’avais installée dans le jardin, Alice avait couru vers moi, ses bras autour de mes jambes.
— Papa, tu es un magicien !
Maintenant, la balançoire est vide. La peinture s’écaille. Comme tout le reste.
Paul a pris l’air dépité, hochant la tête. Pas logique que la société laisse mourir une enfant pour un manque de moyens. Il m’a écouté, vraiment écouté, ses yeux plissés par la fumée de sa clope, puis il a dit :
— Je vais te trouver une solution.
Quelques jours plus tard, il me faisait venir dans sa chambre d’hôtel pour m’exposer son plan.
Il avait étalé une carte sur son lit.
— Là, c’est la grille. Là, les caméras. Le gardien fait sa ronde à vingt-trois heures pile. On a dix-sept minutes avant qu’il revienne.
Il a tracé un cercle autour de la maison.
— Le coffre est derrière ce tableau, un Truchot. Tu connais ?
J’ai secoué la tête.
— Un peintre à la noix. Le mec kiffe l’art, il a payé une fortune pour une toile de merde. Derrière, y’a un coffre blindé, mais j’ai le code.
J’ai regardé ses mains, couvertes de cicatrices.
— T’es sûr que c’est sans risque ?
Il a ri, un rire sans joie.
— Rien n’est sans risque, mon pote. Mais t’as le choix entre ça et regarder ta gamine crever. Alors ?
Et c’était parti. Une idée folle, désespérée.
Le plan était censé être simple. Une résidence de campagne d’un acteur connu, un type qui gardait des espèces et des bijoux cachés dans un coffre mural, derrière un faux tableau.
Pour les bijoux, on avait déjà les acheteurs au marché noir, des contacts de Paul.
Il jurait que c’était du tout cuit.
— Rien de violent, Soren. Juste une casse facile. On entre, on prend, on sort.
Sauf qu’il n’y a jamais de « coup facile ».
Et puis, il y a eu cette idée à la con : se déguiser en Père Noël.
— Pour les caméras, mon pote, avait-il dit, en riant grassement, une clope au bec, la fumée formant des volutes dans l’air enfumé du bar. — Si on se fait choper sur les vidéos de surveillance, on dira qu’on répétait pour un spectacle de Noël caritatif. Les flics rigoleront, et on passera pour des cons inoffensifs, pas des criminels endurcis. Et pour les raisons : un, c’est la saison ; deux, ça camoufle les sacs ; trois, personne ne se méfie d’un Père Noël en décembre.
J’ai ri avec lui, nerveusement, le whisky aidant. J’étais désespéré.
Assis dans la voiture volée, le moteur ronronnant doucement, j’ai sorti mon portable de ma poche, les doigts tremblants. J’ai ouvert la galerie photo, fait défiler jusqu’à une vidéo prise deux mois plus tôt, à l’hôpital.
Alice, sur son lit d’hôpital, pâle mais souriante, ses cheveux fins collés à son front par la fièvre. Elle agitait une peluche, le lapin rose, et riait aux éclats quand je faisais des grimaces.
— Papa, t’es mon géant !
Sa voix aiguë, joyeuse, perçait le silence de la chambre stérile.
Je l’ai regardée en boucle. Trois fois. Quatre fois. Les larmes montaient malgré moi, brouillant l’écran.
— Pour toi, ma puce, ai-je murmuré, rangeant le téléphone, serrant les dents.
Paul m’a tapé l’épaule.
— Allez, Père Noël, on y va.
Le déguisement puait le plastique bon marché et la naphtaline. La barbe me grattait le menton, et le bonnet rouge me donnait l’impression d’étouffer. Je me suis regardé dans le miroir des toilettes d’un air de parking qui puait la pisse.
Un Père Noël défoncé, les yeux cernés, les joues creuses.
J’ai pensé à Alice, à ses yeux brillants quand elle voyait les décorations de Noël au supermarché. J’ai pensé à la façon dont elle me regardait, comme si j’étais son héros.
— T’es prêt ? a demandé Paul en cognant à la porte.
Non. Je n’étais pas prêt. Mais j’ai répondu :
— Ouais.
J’ai ri avec lui, nerveusement, le whisky aidant. J’étais désespéré.
J’ai dit oui.
Une idée stupide, mais qui semblait géniale sur le moment. Un voile sur la réalité. Et puis, qui aurait pu nous reconnaître derrière nos fausses perruques et barbes blanches ?
Avant de partir, j’ai sorti le lapin rose de ma poche. Je l’ai serré une dernière fois, comme pour puiser un peu de sa magie. Les yeux cousus étaient usés, et une de ses oreilles pendait, recousue à la va-vite après qu’Alice l’a eue arrachée dans un accès de colère, un jour où la douleur était trop forte. Je l’ai glissé dans la poche intérieure de ma veste, contre mon cœur.
— T’es sérieux avec ce truc ? a grogné Paul en voyant le lapin dépasser.
— C’est mon porte-bonheur.
Il a secoué la tête, mais n’a rien dit.
La bagnole puait le moisi et la bière renversée. Le volant était collant, et le tableau de bord éclairé par une unique ampoule qui vacillait à chaque nid-de-poule.
Paul a sorti deux gants de latex de sa poche et m’en a lancé une paire.
— Mets ça. Et si jamais t’as envie de gerber, fais-le par la fenêtre.
— T’as déjà fait ça ?
— Non. Mais j’ai vu des mecs le faire.
J’ai enfilé les gants. Trop grands. Comme tout le reste, ce soir.
Assis dans la voiture volée, le moteur ronronnant doucement, j’ai sorti mon portable de ma poche, les doigts tremblants. J’ai ouvert la galerie photo, fait défiler jusqu’à une vidéo prise deux mois plus tôt, à l’hôpital.
Alice, sur son lit d’hôpital, pâle mais souriante, ses cheveux fins collés à son front par la fièvre. Elle agitait une peluche, le lapin rose, et riait aux éclats quand je faisais des grimaces.
— Papa, t’es mon géant !
Sa voix aiguë, joyeuse, perçait le silence de la chambre stérile.
Je revoyais ses doigts minuscules serrant les miens, ses yeux brillants malgré la fatigue, son rire qui résonnait comme une cloche dans le couloir désinfecté de l’hôpital.
— Tu la regardes encore, celle-là ? a demandé Paul en allumant une clope, la fumée envahissant l’habitacle.
— Ouais.
— T’es maso ou quoi ?
— Non. Juste un père.
Il n’a pas répondu. Il a juste hoché la tête, les yeux fixés sur la route.
Je l’ai regardée en boucle. Trois fois. Quatre fois. Les larmes montaient malgré moi, brouillant l’écran.
— Pour toi, ma puce, ai-je murmuré, rangeant le téléphone, serrant les dents.
— Dernière chance pour faire marche arrière, mon pote, a répété Paul, cigarette au bec.
J’ai regardé une dernière fois l’écran de mon téléphone, noir maintenant. J’ai pensé à Alice, à son sourire, à ses « Papa, t’es mon géant ». J’ai pensé à la façon dont elle me serrait contre elle, comme si j’étais son rempart contre le monde.
— Non. On le fait.
— T’es sûr ?
— Ouais.
Il a hoché la tête et enclenché la première.
— Alors c’est parti pour le grand spectacle.
Paul m’a tapé l’épaule.
— Allez, Père Noël, on y va.
Dehors, la neige tombait en silence, recouvrant tout d’un linceul blanc. Les flocons se collaient à la vitre, fondant en traînées sales sur le pare-brise. J’ai pensé à tous les Noëls passés avec Alice, à ses rires, à ses yeux brillants devant le sapin. J’ai pensé à la façon dont elle m’avait regardé l’année dernière, quand je lui avais offert la poupée qu’elle réclamait depuis des mois.
— Papa, t’es le meilleur !
Maintenant, je portais un déguisement de Père Noël pour aller voler.
L’ironie était si amère que j’en avais la nausée.
Alors on s’est retrouvrés là, deux idiots en rouge et blanc, avec des barbes en coton synthétique qui grattaient comme la gale contre la peau, des bonnets trop grands qui nous tombaient sur les yeux, nous forçant à les remonter toutes les deux minutes, et des sacs vides cousus à l’intérieur des manteaux pour planquer le butin sans éveiller les soupçons.
Paul avait même apporté des clochettes en plastique.
— Pour le réalisme, avait-il dit en les attachant à nos ceintures avec du scotch.
À chaque pas, elles tintaient faiblement, un son joyeux et décalé, presque obscène dans le silence de la nuit.
— T’entends ? a chuchoté Paul, un sourire narquois aux lèvres.
— On dirait des putains de lutins.
J’ai serré les dents. Chaque tintement me rappelait Alice, ses rires, ses :
— Papa, regarde, c’est Noël !
Chaque pas me rapprochait un peu plus de l’irréparable.
On ressemblait à des clowns sortis d’un cauchemar, les costumes achetés dans un magasin de déguisements discount.
L’air était si froid qu’il brûlait les poumons. Chaque inspiration était une lame de couteau, chaque expiration un nuage blanc qui se dissipait dans la nuit. Mes doigts engourdis avaient du mal à tenir le sac, et mes pieds glissaient sur le verglas. Paul marchait devant, sa silhouette massive se découpant dans l’obscurité. Il semblait savoir où il allait. Moi, je suivais, le cœur battant à tout rompre, l’estomac noué.
— T’es là, Soren ? a-t-il chuchoté sans se retourner.
— Ouais.
— T’es sûr ?
J’ai serré le lapin rose dans ma poche.
— Ouais.
On a garé la voiture à un kilomètre, dans un chemin forestier boueux, les pneus patinant sur la glace.
La forêt était silencieuse, à part le craquement des branches sous nos pas et le tintement des clochettes. Les arbres se dressaient comme des sentinelles, leurs branches nues griffant le ciel. La lune, voilée par les nuages, jetait une lumière blafarde sur la neige, donnant à tout un aspect irréel, presque surnaturel.
J’ai pensé aux contes que je lisais à Alice, ceux où les forêts étaient peuplées de loups et de sorcières. Maintenant, j’étais le méchant de l’histoire.
La neige tombait en gros flocons mous, collant à nos costumes, alourdissant les manteaux déjà trop chauds, transformant le rouge en rose sale.
En escaladant la grille, une pointe rouillée m’a déchiré la paume. Une douleur vive, puis le sang, chaud et épais, coulant le long de mes doigts. J’ai serré les dents, essayant d’ignorer la brûlure. Quand j’ai regardé ma main, le sang avait déjà imprégné le gant, formant une tache noire. Paul m’a jeté un coup d’œil, puis a détourné les yeux. On savait tous les deux ce que ça signifiait : il n’y avait plus de retour en arrière possible.
On a marché en silence, les bottes en caoutchouc noir glissant sur la couche de verglas, les clochettes tintant comme un avertissement moqueur.
Au loin, les lumières de la maison brillaient comme des yeux dans la nuit. Jaunes, chaudes, presque accueillantes. J’ai pensé à Alice, à la façon dont elle aimait regarder les lumières de Noël, ses yeux brillants d’émerveillement. J’ai pensé à la façon dont elle me regardait, comme si j’étais son héros.
Maintenant, j’allais briser cette image pour toujours. J’ai senti une boule se former dans ma gorge, mais j’ai avalé ma salive et continué à avancer. Il n’y avait plus le choix.
Le coffre était derrière un tableau, un Truchot, comme l’avait dit Paul. Une toile prétentieuse représentant une nature morte : des fruits pourrissants dans un panier en osier.
J’ai pensé à la façon dont Alice aimait dessiner, ses crayons de couleur éparpillés sur la table de la cuisine, ses petits doigts tachés d’encre.
— Regarde, Papa, c’est pour toi !
Maintenant, je m’apprêtais à voler un tableau pour payer son opération.
Les bijoux brillaient sous la lumière crue de la lampe torche, froids et impersonnels. J’ai attrapé une montre en or, son poids étrange dans ma main.
— Papa, elle est cassée ? avait-elle demandé un jour.
— Non, ma puce, elle marche très bien.
J’ai avalé ma salive et continué à remplir le sac. Il n’y avait plus le choix.
On a rempli les sacs en vitesse : liasses de billets bien serrées, bijoux dans des pochettes en velours doux, une montre en or qui brillait comme un soleil sous la lampe de bureau.
Paul a regardé sa montre, son visage tendu par l’urgence.
— On a trois minutes avant que les flics débarquent.
— Trois minutes ?
— Ouais. Alors magne-toi le cul.
J’ai fourré les derniers bijoux dans le sac, mes doigts tremblants faisant tomber une bague par terre. Je me suis baissé pour la ramasser, mais Paul m’a attrapé par le bras.
— Laisse tomber, putain !
— Mais…
— T’as envie de finir en taule ?
J’ai regardé la bague, scintillante sur le sol. J’ai pensé à Alice, à ses yeux qui s’illuminaient comme des étoiles quand elle voyait quelque chose qui brillait.
Maintenant, j’étais juste un voleur en fuite.
Les aboiements des chiens résonnaient comme un glas dans la nuit. J’ai entendu les cris des gardes, leurs pas martelant le sol gelé. Paul a éteint la lampe torche, plongeant la pièce dans l’obscurité.
— On se casse. Maintenant.
J’ai trébuché en me relevant, mon genou heurtant le sol avec une douleur fulgurante. Le sac s’est ouvert, laissant échapper des billets qui se sont envolés dans le vent. J’ai essayé de les ramasser, mais Paul m’a attrapé par le col et m’a traîné vers la sortie.
— T’es con ou quoi ?!
— Mais l’argent…
— T’as envie de crever ici ?
J’ai regardé les billets s’envoler, emportés par le vent glacé. J’ai pensé à Alice, à son sourire, à ses « Papa, tu es mon héros ».
Maintenant, j’étais juste un père en fuite, un homme brisé.
Les chiens étaient là : des aboiements féroces, des ombres noires bondissant dans la neige.
On a couru comme jamais, le cœur battant à tout rompre, les poumons en feu. Les aboiements se rapprochaient, leurs halètements rauques résonnant dans la nuit.
Paul courait devant moi, sa silhouette massive se découpant dans l’obscurité.
— Plus vite, Soren !
J’ai essayé d’accélérer, mais mes jambes refusaient de répondre. J’ai trébuché, mes genoux heurtant le sol gelé.
— Putain, Soren, lève-toi !
J’ai essayé, mais la douleur était trop intense.
Derrière, des maîtres-chiens en combinaison noire, armés, criaient des ordres à leurs molosses. Pas des petits toutous : des dobermans dressés.
J’ai fermé les yeux, imaginant Alice, son sourire, ses « Papa, tu es mon héros ».
Maintenant, j’étais juste un homme à terre, un père en déroute.
On a couru. On a sauté la grille.
La voiture était là, garée dans l’ombre des arbres. Paul a ouvert la portière d’un coup sec, me poussant à l’intérieur.
— Monte, putain !
J’ai trébuché en grimpant, mon épaule heurtant le cadre de la porte. La douleur a explosé dans tout mon corps, mais je n’ai pas crié.
Paul a démarré en trombe, les pneus crissant sur la neige.
— Accroche-toi.
J’ai regardé par la vitre, les lumières de la maison disparaissant dans le lointain.
Les sirènes hurlaient dans la nuit, leur son strident déchirant le silence. Les gyrophares dansaient entre les arbres, bleus et rouges, comme un cauchemar éveillé.
— Ils nous ont repérés.
— Putain.
— T’inquiète, on va les semer.
Mais je n’étais pas inquiet pour moi. Je pensais à Alice, à son sourire, à ses « Papa, tu es mon géant ». Et à la façon dont elle me regarderait si j’allais en prison.
Paul a pris le virage trop vite. Les pneus ont perdu l’adhérence, glissant sur la neige verglacée. J’ai senti la voiture basculer, le monde tournant autour de moi dans un tourbillon de neige et d’ombres.
Le choc a été brutal, le pare-brise explosant en une pluie d’éclats scintillants.
Le monde a basculé. J’ai senti mon corps projeté contre la portière, ma tête heurtant le cadre avec un craquement sourd. La douleur a explosé dans mon crâne, aussi vive qu’un éclair. J’ai entendu Paul crier, sa voix lointaine, comme à travers un brouillard. Puis plus rien.
Quand j’ai ouvert les yeux, tout était silencieux, à part le tintement des clochettes, faible et lointain.
Paul était affalé sur le volant, immobile. Son bonnet était tombé, sa barbe recouverte de sang. Ses yeux fixaient le néant.
J’ai essayé de bouger, mais une douleur fulgurante m’a traversé le corps. J’ai pensé à Alice, à son opération. Il fallait que je me sauve.
Les gyrophares dansaient déjà dans le rétroviseur, bleus et rouges, comme un cauchemar stroboscopique.
Je me suis traîné hors de la voiture, mes membres refusant de répondre. Le sac était là, à moitié vide, les billets éparpillés dans la neige. J’ai essayé de les ramasser, mais mes doigts engourdis ne parvenaient pas à les saisir.
Les sirènes se rapprochaient, hurlant dans la nuit.
Je me suis enfoncé dans la forêt.
J’ai essayé de courir, trébuchant sur les racines cachées sous la neige.
Les branches me fouettaient le visage, laissant des traces rouges sur ma peau. J’entendais les chiens aboyer au loin.
Je me suis relevé, mes jambes tremblantes comme des brins de paille. Le sang coulait le long de mon visage, gelant sur mes joues. J’ai vu la maison au loin, une lueur jaune derrière la vitre givrée. J’ai trébuché en courant, mes pieds s’enfonçant dans la neige.
J’ai frappé à la porte, mes poings ensanglantés laissant des traces rouges sur le bois.
— Ouvrez… s’il vous plaît…
Ma voix s’est éteinte dans le vent. J’ai entendu des pas à l’intérieur, une silhouette qui s’est approchée. La lumière a vacillé derrière la vitre, une ombre s’est dessinée.
— Aidez-moi…
Les mots se sont brisés dans ma gorge.
J’ai senti mes genoux céder, mon corps s’écraser contre la porte. La neige a amorti la chute, glaciale contre ma peau brûlante. J’ai voulu frapper encore, mais mes bras ne répondaient plus.
J’ai cru entendre un verrou tourner. Ou peut-être que je l’ai rêvé.
Un goût métallique m’a envahi la bouche. Mon souffle s’est fait court, haché. J’ai levé les yeux vers le ciel, la neige tombait toujours, lente, silencieuse, presque douce.
J’ai pensé à Alice. À son rire. À ses doigts sur ma joue.
— Je te promets, ma puce…
Les mots se sont éteints avant la fin.
J’ai fermé les yeux.
Et puis, tout est devenu noir.