Partie 1.1 – Celle qui s'en va
Juchée sur l’appui de fenêtre de La Carotte braisée, la petite chatte regardait par l’une des vitres crasseuses. Plusieurs personnes s’entretenaient autour de tables chargées de victuailles et de chopes de bière pleines à ras bord – ou vides, selon les cas. Certains s’emportaient, la chatte le comprenait à leurs grands gestes. D’autres se contentaient d’écouter, un air préoccupé sur le visage. Tous semblaient très fatigués.
La chatte savait que les rumeurs allaient bon train depuis quelques jours. Une poignée de mineurs refusaient de descendre, à deux doigts d’inventer le droit de grève. Ceux-là passaient pour des pleutres ou des fainéants, et, à leur place, la chatte aussi aurait eu peur. Les coups de grisou, c’était une chose, mais croiser un Nocturne là-dessous... Les poils de la chatte se hérissèrent à cette pensée.
Elle n’en avait jamais vu, mais les vieux ouvrages du séminaire où elle avait étudié regorgeaient d’images, de croquis, de descriptions. Ces choses n’avaient plus rien d’humain, si ce n’était leur silhouette dressée sur de longues jambes arquées. Une crête d’os leur sortait du dos. Leur langue interminable se divisait en deux bandes, lesquelles se déliaient telle deux longs fouets. Ils les faisaient claquer sur leurs proies, et elles ouvraient instantanément des chairs purulentes. Des griffes démesurées prolongeaient leurs doigts. Elles lacéraient un corps en un éclair, le déchiquetaient en moins de cinq minutes. Elles dévoraient tripes et boyaux, se délectaient des intestins comme d’un chapelet de saucisses. De leur gueule hérissée de dents aiguisées coulait une salive acide, capable de vous trouer la peau. Et, dans leurs yeux d’un noir de trou sans fond, brillait faiblement un tatouage d’or, symbole de leur emprise.
Avec de telles créatures en liberté, la nuit s’en venait, c’était indéniable. Les signes avant-coureurs parlaient d’eux-mêmes. Cette irruption d’un Nocturne dans les galeries du Dinojsa s’ajoutait aux autres, à toutes les autres le long de l’Antun. Dans les villages qui longeaient le fleuve, dans les pâturages où l’herbe jaunissait jusqu’à ne plus être que de la paille, dans les fermes où les femelles donnaient naissance à des petits aveugles... le mal se répandait. La chatte y avait assisté. Elle avait senti les relents de peur chez les humains. La même peur qu’autrefois, mais eux l’ignoraient ; ils n’y étaient pas. Ils partageaient cependant leur crainte de voir resurgir les légendes d’antan, les mythes crépusculaires et d’entendre, à côté de leur lit, ces bruits de pas dont avaient témoigné leurs ancêtres.
Habituellement, les Nocturnes attiraient leurs proies dans des mines abandonnées, parfois des marécages comme ceux de l’est. On n’accordait que peu de crédit aux racontars de ces gens-là, prétendument trop ivres de leur kvri pour aligner trois mots. Mais la chatte avait entendu des histoires ô combien intéressantes de ce côté du monde connu. Les terres de l’est grouillaient à peu près autant de légendes que de créatures – inoffensives ou craintives pour la plupart. Mais des Nocturnes, ça, jamais. Pas avant les premiers relevés de chasseurs, en tout cas. C’était six semaines plus tôt. Et, ce soir, des mineurs menaçaient d’en venir aux mains parce que de ces choses rôdaient dans des galeries en activité.
Des éclats de voix parvinrent aux oreilles de la chatte. Dans la grande salle de l’auberge, sous les lumignons suspendus aux poutres, les hommes se disputaient. Une grande femme imposante tentait de les séparer. La tenancière, son tablier noué autour de la taille. Elle criait et les menaçait d’un doigt brandi devant elle. D’un geste assuré, elle les repoussa chacun d’un côté, puis ils regagnèrent leur place respective. La tension avait monté d’un cran. Dans tous les regards flottait une seule et même question : comment se débarrasser du Nocturne qui rôdait dans les galeries du Dinojsa ?
On ne s’en débarrasse pas, pensa la chatte en baillant.
La nuit qui s’en venait finissait toujours par tomber, puis elle passait. Cette fois, cependant, un mauvais pressentiment inquiétait la chatte. Elle le ressentait dans le moindre poil de son pelage, dans la moindre fibre de son instinct. Elle en avait vu, des choses, en neuf vies : des chasses à l’homme insensées, des croyances infondées, des phénomènes inexplicables et de longues nuits d’errance. Elle avait vu des communautés naître, puis s’éteindredans le sang ou l’indifférence ; des lois promulguées, puis abolies ; des noces célébrées, puis rompuesd’un commun accord ou d’un coup de poignard dans le cœur. Elle avait parcouru le pays en tous sens, toujours le long de l’Antun, sous une forme ou une autre, car elle n’était pas toujours cette chatte à laquelle nul ne prêtait attention. Elle avait connu des réveils de Nocturnes sans grande importance, tapis qu’ils étaient dans leur obscurité caverneuse ; connu des temps de lumière et d’autres de ténèbres. Et toujours ce point commun à toutes les situations : l’intervention humaine.
Qu’avaient donc encore fait les humains pour tirer des Nocturnes de leur sommeil ?