Chapter 1: le jour où tous s'arrêta
Le ciel de novembre s’étendait au-dessus de la ville comme un drap de verre fissuré. Le matin semblait n’avoir jamais voulu venir ; une lumière grise filtrait à travers les nuages, suspendue, lourde, sans chaleur. Éléna Albert traversait la place du marché avec cette impression étrange que chaque pas résonnait un peu trop fort dans l’air. Les gens bougeaient, riaient, parlaient, mais quelque chose dans la cadence du monde clochait — un léger décalage qu’elle ne savait pas nommer.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre. **7 h 42.**
Toujours.
Elle fronça les sourcils, secoua le poignet, mais les aiguilles ne bougeaient pas. Elle haussa les épaules, pensa que la pile était morte, et continua d’avancer.
Le vent se leva, froid, coupant. Les feuilles tourbillonnaient autour d’elle, dessinant des cercles parfaits comme si la nature s’amusait à reproduire un motif invisible. Un frisson remonta le long de sa nuque.
Éléna accéléra le pas, son sac battant contre sa hanche. Elle devait rejoindre la boutique de fleurs où elle travaillait, un petit local caché derrière la cathédrale. D’ordinaire, la ville s’éveillait lentement : les volets claquaient, les voitures s’ébrouaient, la rumeur des passants montait en crescendo. Mais ce matin-là, tout semblait légèrement en retard — comme si la journée hésitait à commencer.
Quand elle poussa la porte de la boutique, la clochette tinta.
Rien d’étrange à première vue. Les lys, les roses et les pivoines attendaient sagement dans leurs seaux d’eau glacée. Pourtant, quelque chose dans la lumière, dans l’air, paraissait différent.
Elle alluma la radio : un grésillement, puis le silence. Pas de musique, pas de voix.
La pendule du mur marquait **7 h 42.**
Exactement comme sa montre.
Son cœur fit un bond.
Elle regarda dehors : la vieille dame au foulard rouge, celle qui passait chaque matin devant la boutique, semblait figée au coin de la rue. Son sac suspendu à mi-hauteur, comme dans une photo arrêtée.
— Qu’est-ce que…? murmura Éléna.
Elle s’approcha de la vitrine, posa la main contre la vitre froide.
Rien ne bougeait.
Pas un souffle.
Pas un bruit.
Même le vent s’était tu.
Une panique lente, glaciale, lui remonta dans la gorge.
Elle sortit dans la rue, les mains tremblantes. Les passants étaient immobiles : un homme en costume, un enfant qui tendait la main vers un ballon, une femme au téléphone. Tous figés dans la même seconde éternelle.
Le monde venait de s’arrêter.
Éléna recula, les yeux écarquillés. Elle sentit le froid s’insinuer dans ses os.
— Non, non, non… c’est pas réel…
Elle se pinça le bras, fort. La douleur était bien là.
Alors pourquoi le reste semblait-il mort ?
Une horloge sonna quelque part, lointaine, invisible. Un seul coup, grave, profond. Puis le silence reprit.
Éléna fit quelques pas, chaque écho de ses chaussures rebondissant dans les rues désertes.
Tout était suspendu, mais elle, elle pouvait bouger. Pourquoi ?
Elle entra dans le café voisin. Les tasses, les journaux, la vapeur du café… tout semblait avoir été figé par un sortilège. Une goutte de lait, en plein air, restait accrochée dans le vide comme une perle transparente. Elle la toucha du bout du doigt — la goutte vibra, puis tomba au ralenti, éclatant sur le comptoir.
— C’est pas possible…
Elle regarda autour d’elle, son souffle court. L’air vibrait d’une énergie étrange, comme si le monde entier retenait son souffle.
Sur la table, un journal.
La date : **7 novembre.**
Mais l’encre des titres semblait se décolorer lentement, comme effacée par le temps lui-même.
Une idée folle lui traversa l’esprit : **et si le temps s’était arrêté pour tout le monde sauf elle ?**
Le cœur battant, elle sortit dans la rue.
Les oiseaux dans le ciel étaient figés dans leur vol, les ailes déployées comme dans une peinture. Une voiture s’était arrêtée au milieu du passage piéton, le conducteur la main levée, un juron suspendu sur ses lèvres.
Éléna marcha, incapable de réfléchir. Tout sonnait faux, trop calme, trop parfait. Et pourtant, dans ce silence absolu, elle percevait un son ténu, lointain : un **tic-tac**, régulier, provenant d’un endroit qu’elle ne voyait pas.
Elle le suivit.
Les ruelles se succédaient, les ombres s’étiraient. Chaque pas semblait durer plus longtemps que le précédent. Elle avait la sensation étrange que le temps autour d’elle n’était pas vraiment arrêté, mais ralenti — tordu, désaccordé.
Le bruit la mena jusqu’à la vieille horloge de la cathédrale. Une machine antique, haute de plusieurs mètres, que plus personne n’entretenait vraiment. Pourtant, ce matin-là, elle battait encore.
Éléna posa la main sur la pierre glacée. Le **tic-tac** vibrait à travers ses doigts, comme un battement de cœur géant.
Et soudain, une fissure courut sur le cadran.
L’aiguille des minutes trembla, puis recula.
Une seconde, puis deux.
Le temps revenait en arrière.
Éléna sentit la panique exploser en elle. Elle recula, trébucha sur les marches. Le monde autour d’elle se brouilla, comme une image qui se réécrit. Les passants bougèrent légèrement — à l’envers. Les feuilles, les cheveux, les gestes… tout remontait dans le passé.
Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, le soleil était revenu.
La place grouillait de vie. Les enfants riaient, les moteurs ronflaient, la vieille dame au foulard rouge passait de nouveau, comme si rien ne s’était produit.
La montre d’Éléna affichait **7 h 42**.
Encore.
Tout semblait identique, mais elle savait — *elle sentait* — que quelque chose avait changé.
Une douleur lui serra la poitrine. Elle leva la tête : dans la vitrine d’un magasin, son reflet la fixait. Mais ce n’était pas vraiment elle.
Le reflet avait un léger retard.
Elle fit un pas en arrière, horrifiée.
L’image fit le même geste une seconde plus tard.
Quelque chose dans le miroir bougea alors que, cette fois, elle restait immobile.
Un frisson lui glaça la peau.
Le reflet leva lentement la main, l’air sérieux, les lèvres remuant sans un son.
Puis le verre se couvrit de givre, d’un seul coup.
Éléna recula précipitamment. Le monde redevenait normal, bruyant, banal — sauf ce miroir, qui continuait de geler lentement. Une silhouette floue apparut dans la buée, comme dessinée à la hâte : une horloge, puis un chiffre.
**7.**
Sept jours.
Elle sentit ses jambes se dérober.Le souffle d’Éléna formait de petites nuées blanches dans l’air. Le givre continuait de grimper sur la vitre, recouvrant son reflet jusqu’à effacer complètement son visage. Il ne resta bientôt qu’un écran opaque et froid où seul le chiffre **7** persistait, net, gravé comme au fer.
Elle recula lentement, le cœur battant à tout rompre.
— Sept quoi ?... sept heures ? sept jours ? sept minutes ?
Mais le miroir demeurait muet.
Une sonnerie retentit soudain dans la rue — un téléphone, une alarme, elle ne sut pas. Le bruit la fit sursauter, brisant le sortilège invisible. Le verre se fendilla, et le chiffre disparut dans un craquement sec.
Les passants continuaient leur chemin, inconscients.
Personne ne semblait avoir vu le phénomène.
Éléna sentit la panique monter en elle, mais une partie de son esprit — la plus rationnelle, celle qui la maintenait debout — refusait d’admettre ce qu’elle venait de vivre. Elle se força à respirer profondément, ferma les yeux, compta jusqu’à dix.
Lorsqu’elle les rouvrit, tout était redevenu normal.
Presque.
Ses pas la ramenèrent mécaniquement à la boutique. Le bruit de la clochette, cette fois, sonna différemment. Comme étouffé, ralenti. Elle s’arrêta net.
Sur le comptoir, la pendule murale — la même que tout à l’heure — indiquait encore **7 h 42**.
Elle prit la pendule dans ses mains et la secoua violemment. Les aiguilles ne bougèrent pas d’un millimètre.
— Tu plaisantes… murmura-t-elle.
Puis, lentement, sans prévenir, les aiguilles se mirent à tourner toutes seules. Pas en avant, mais à rebours.
Les secondes défilaient à une vitesse folle.
Elle la lâcha brusquement, et la pendule tomba au sol. Mais avant même qu’elle ne touche les carreaux, le bruit s’effaça.
Tout se figea.
Le monde s’arrêta **une deuxième fois**.
Éléna leva la tête. Les fleurs autour d’elle semblaient suspendues dans l’air, les gouttes d’eau formant des perles flottantes au-dessus des tiges. La lumière du jour s’était arrêtée sur un rayon, capturée dans la poussière.
Mais cette fois, quelque chose changea.
Elle n’était pas seule.
Un souffle, léger, passa derrière elle.
Elle se retourna vivement, mais il n’y avait personne. Seulement la porte entrouverte, qui grinçait doucement, alors qu’aucun vent ne soufflait dehors.
— Qui est là ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
Aucune réponse.
Elle sentit pourtant une présence — comme une ombre qui effleurait ses pensées. Quelque chose d’invisible, mais conscient. Un battement régulier vibrait dans ses tempes : **tic-tac… tic-tac…**
Et soudain, une voix, douce, presque un murmure, s’éleva tout près de son oreille :
> — Tu as été choisie.
Éléna sursauta violemment.
— Quoi ?!
Elle fit volte-face.
Personne.
Mais sur le mur derrière le comptoir, les fleurs avaient formé un symbole étrange, comme une spirale de pétales. Au centre, les gouttes d’eau en suspension traçaient lentement un mot avant de retomber, une à une, sur le sol :
**“Sept.”**
Le chiffre la poursuivait.
Elle recula, renversa un vase. Le bruit éclata dans un silence parfait.
Le temps reprit aussitôt son cours. Les aiguilles se mirent à tourner normalement, le vent s’engouffra dans la boutique, les voitures recommencèrent à klaxonner dehors.
Éléna s’effondra contre le mur, le souffle court.
Elle regarda autour d’elle : tout semblait comme avant. Et pourtant, elle savait que ce qu’elle avait vu était réel.
— C’est moi qui deviens folle…
Ses doigts tremblaient quand elle remit les fleurs à leur place. Elle tenta de reprendre une apparence normale, mais son reflet dans la vitrine lui renvoya un visage livide, les yeux agrandis par la peur.
Et puis, elle le remarqua.
Dans le miroir, derrière son épaule, une ombre.
Pas un simple reflet.
Une silhouette.
Un homme, immobile, vêtu d’un manteau sombre, se tenait de l’autre côté de la rue. Il la regardait fixement.
Éléna se retourna aussitôt, mais la rue était vide.
Quand elle revint vers le miroir, la silhouette avait disparu.
Elle se sentit glacée jusqu’à l’os. Une intuition la frappa, aussi nette qu’un coup de tonnerre : **ce qu’elle avait vu n’était pas fini**. Le chiffre, le temps arrêté, la voix — tout était lié.
Elle rentra chez elle avant la tombée de la nuit. Son petit appartement au dernier étage donnait sur la rivière. C’était son refuge, son espace calme. Ce soir-là pourtant, même les murs semblaient respirer un autre rythme.
Elle se fit un thé, mais ne le but pas. La vapeur monta en volutes lentes, comme si elle hésitait à s’échapper. Éléna fixait le vide.
Sa montre, posée sur la table, s’était arrêtée à **7 h 42**.
Elle voulut la ranger dans un tiroir pour ne plus la voir, mais au moment où elle tendit la main, les aiguilles se mirent à bouger d’elles-mêmes. Lentement.
Pas en avant.
Encore en arrière.
— Non… non, non, non…
Elle fit un pas en arrière, et tout s’éteignit.
L’électricité, les lampes, la ville.
Le silence.
Puis, une lumière dorée apparut au milieu de son salon. Une sphère, petite, flottante, qui battait au rythme d’un cœur humain.
Elle s’approcha, fascinée.
La lumière pulsa, et une voix résonna, plus claire que la première, presque solennelle :
> — Sept jours. Sept battements. Sept choix.
> Le temps t’a choisie, Éléna.
Le souffle lui manqua.
Elle tendit la main, effleura la lumière — et tout s’effondra.
La pièce se mit à tourner. Les murs devinrent flous, comme liquides. Des images défilèrent à toute vitesse : des horloges, des visages, des paysages inversés.
Puis, plus rien.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur le sol.
Sa montre affichait **7 h 43**.
Une minute avait passé.
Une minute depuis le début de tout.
Et au fond d’elle, elle comprit : le compte à rebours venait de commencer.