Chapitre 1
Allongé sur la terre gelée, le chasseur observait sa proie à travers le viseur de son arbalète. Minuscule. Innocente. Celle-ci vaquait à ses occupations, vêtue de son impeccable manteau blanc, sans se douter un seul instant qu’une épée de Damoclès se balançât au-dessus de sa tête. Peut-être avait-elle espéré se fondre dans le décor en cette saison, habillée ainsi. Manque de bol pour elle, les rares flocons qui avaient dernièrement chuter n’avaient pas tenu. Elle n’était qu’une tache blanche sur un tableau noir. Autant lui coller une cible sur le dos.
La proie remua son nez pour humer les environs. Pendant une seconde, le chasseur sentit poindre un instant d’humanité. Elle était si petite, si fragile, si… vulnérable. À sa merci. Dans une autre vie, sans doute, l’aurait-il laissée vivre — peut-être avait-elle une famille, des enfants qui attendaient sagement à la maison qu’elle leur apporte leur souper — mais pas aujourd’hui. Un carreau lui transpercera bientôt la nuque à plus de 260 kilomètres heure et la tuera sur le coup. Pas de cris. Pas de lutte. Pas de douleur. Jamais. Le chasseur ne se délectait pas de la souffrance de ses victimes. Il ne tuait pas par jouissance, mais parce qu’il n’avait pas le choix. Il devait survivre dans ce monde où la loi du plus fort régnait, où il fallait tuer ou être tué, manger ou être mangé.
Ses doigts noueux se resserrent autour de la crosse. La proie se mut. En silence, le chasseur décala silencieusement l’arbalète. Des corbeaux hurlèrent depuis la cime d’un arbre. Il ignora leurs avertissements, inspirant sans un bruit malgré l’épaisseur de sa cagoule qui lui couvrait le nez et la bouche. Il ferma son œil gauche, colla le droit à la lunette de la visée. Immobile. Invisible. Une ombre parmi les ombres. Un fantôme. C’est ce qu’il était devenu.
Une dernière inspiration avant la mise à mort, puis il appuya sur la détente. Le carreau fendit l’air, frôla un arbre, décapita une plante puis traversa la gorge du lièvre à raquette. En plein dans le mile. Jay redressa son buste pour contempler ce macabre tableau. La proie gisait à terre, son beau manteau blanc maintenant maculée de goutelettes pourpre.
— Yes ! chuchota-t-il, le poing fermé en guise de victoire
Il ignorait comment il allait le déguster. Rôti au feu de camp ou en ragoût. Son estomac grognait déjà en imaginant la texture tendre de la chair sous ses dents, la sauce onctueuse lui emplir la bouche. La forêt s’était montrée capricieuse ces derniers jours. Ses collets et différents pièges n’avaient attrapé aucun animal. Les rivières gelées avaient refusé de lui offrir leurs poissons, l’obligeant à se nourrir exclusivement de légumes fades, de riz ou de pâtes sans goût. Quand la chance lui souriait, il trouvait de quoi agrémenter ses maigres repas : de l’écorce, des champignons, des baies ou encore des noix. Or voilà près d’une semaine qu’il n’avait pas avalé de viande et son corps commençait à en ressentir le manque. Ses muscles pesaient plus lourds. Ses pensées ralentissaient et une faim insatiable lui nouait le ventre. Une faim qui l’effrayait.
Une branche craqua. Jay fit volte-face, un doigt sur la détente, prêt à tirer.
— À trop se concentrer, on en oublie le monde qui nous entoure, commenta Anang sans se soucier d’être ainsi braquée par une arme létale.
Elle écarta une mèche rebelle qui s’était échappée de ses deux épaisses tresses pour danser au gré du vent devant son visage rond. Jay baissa son arme puis retira la capuche de sa cape en peau de cerf.
— Tu aurais pu te faire tuer, maugréa-t-il.
— Je ne crois pas, non.
La jeune femme désigna l’arbrier vide, les yeux brilliant d’un éclat amusé.
— Pense à recharger ton arme avant de menacer quelqu’un la prochaine fois. Si tu prêtais un peu plus attention à ton environnement, tu m’aurais entendu, nigaud, ajouta-t-elle en étudiant les cimes. Leurs croassements auraient dû t’avertir. Les animaux voient et comprennent bien avant nous, les signaux de la nature.
Jay abaissa sa cagoule et frotta son menton humide de condensation. L’air chargé de l’odeur de mousse et de pin lui chatouilla les narines.
— Je les ai entendus, admit-il, sa voix trahissant un début d’agacement. J’ai choisi de ne pas y prêter attention, voilà tout. Il n’y a qu’une seule créature dans cette forêt qui m’inquiète et quand elle sort, même les corbeaux la mettent en veilleuse. Alors peu importe ce qu’ils signalaient, ce n’était pas aussi important que mon dîner de ce soir.
— Ravie d’apprendre que je ne suis pas importante.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
Anang lui tendit la main.
— Allez, debout. J’ai quelque chose pour toi.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Jay, en retirant les feuilles mortes collées à ses vêtements.
— Ça va te plaire. Vise un peu ça !
Elle écarta un pan de son long manteau. Trois jeunes gélinottes huppées étaient suspendues par les pattes à sa ceinture.
— C’est quoi ça ?
— Mon père est parti chasser avec un ami, hier. Il en avait de trop. Je me suis dit que ça te ferait plaisir. Tu te serres la ceinture depuis des jours. Ne me mens pas. Tu es grognon quand tu ne manges pas assez.
— Tu vas me faire croire que personne d’autre au village n’avait besoin de cette nourriture, alors que certains parents peinent à nourrir leurs mômes ?
— Les plus démunis en ont eu. Toi aussi, tu as besoin de manger.
— Je n’ai pas besoin de votre aide. J’ai ce lièvre.
— Un lièvre ? Ouah, je suis impressionée ! Tu as touché le jackpot dit donc. Tu vas aller vachement loin avec ça.
— J’ai survécu à quatre hivers. Survivre un cinquième ne devrait pas être insurmontable.
Sur ces mots, il passa sous une branche basse et alla récupérer l’animal étendu sur la terre.
— Je t’espionne depuis tout à l’heure, avoua Anang en lui emboîtant le pas. Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de tirer ? Tu aurais pu le manquer.
Jay la dévisagea, un sourcil relevé.
— Je ne manque plus une cible depuis longtemps. Là-dessus, ton père a été un bon professeur.
— Face à un prédateur, tu n’auras pas le temps de réfléchir pendant une heure. Qu’est-ce que tu fabriquais ?
— Je ne voulais pas me précipiter.
Jay s’agenouilla près du cadavre et, les paupières closes, rendit grâce à la nature pour ce présent. Anang resta en retrait, observant ce rituel avec respect. Puis il attrapa lièvre par les pattes, retira la flèche — manquant de décapiter la pauvre bête — et fourra celle-ci dans un sac en toile de jute, une fois vidée de son sang. Il essuya le carreau sanglant contre son pantalon puis le rangea dans son carquois en cuir.
— Comment tu m’as trouvé ? s’enquit-il en dépliant ses jambes.
— Autant tu es doué pour le pistage. Autant pour la discrétion, il te reste beaucoup de boulot, expliqua Anang, un vrai éléphant. Alors ces perdrix ? Tu les veux ou je fais demi-tour ?
Il la toisa de haut en bas.
— Je les prends. Je ne vais quand même pas gâcher la nourriture.
— Évidemment, lança-t-elle avec sarcasme.
Elle détacha les trois volailles qui rejoignirent à leur tour le sac. Jay observa la jeune femme face à lui, dansant d’un pied sur l’autre.
— Tu manges avec moi, ce soir ? proposa-t-il, moins arrogant.
La jeune femme étudia les environs. Son front, plissé par l’inquiétude, formait de légères rides entre ses sourcils fins.
— Je dois rentrer avant le coucher du soleil. Mon père n’aime pas que je me balade seule en forêt durant l’hiver. En particulier la nuit.
Le chasseur plongea dans ces deux obsidiennes encadrées par des cils interminables.
— Et tu obéis toujours à ton père, à ton grand âge ? la défia-t-il, affublé d’un sourire en coin.
— On ne joue pas avec le wiindigo, tu le sais mieux que quiconque.
Son rictus s’effaça.
— Bien, maugréa-t-il comme tu voudras.
Il lui passa devant pour rejoindre le sentier tapissé d’aiguilles de pins.
— Jay… Ne fais pas l’enfant.
Il se retourna brusquement.
— Ça fait cinq ans que j’erre dans ces bois à sa recherche, grogna-t-il, cinq ans. Je ne l’ai jamais revu. Ce n’est pas ce soir qu’il va sortir de son antre.
Jay n’en pouvait plus de cette attente interminable. Depuis la mort du groupe, il arpentait ces bois chaque hiver, restait éveillé des nuits entières dans l’unique but de retrouver le wendigo et de le renvoyer là où était sa place : dans les limbes. Les années passées avaient creusé en lui un profond désir de vengeance, un abîme de rage. Elle était devenue sa seule raison de vivre. Il se réveillait chaque matin avec ce goût de sang et de mort dans la bouche, la haine pour unique compagnie. Ici, la justice n’existait pas. Ces bois n’accordaient aucune clémence. Il ne pouvait que punir le mal par le mal et tant que cette immonde créature ne sera pas réduite en état de cendres, tant qu’il ne sentirait pas ses os calcinés glisser entre ses doigts, il n’abandonnerait pas.
— Nos hivers ont été plutôt cléments ces dernières années, c’est vrai, concéda Anang, mais tu n’en sais rien. À tout moment le wiindigo peut déclencher une tempête et nous piéger.
— Je te raccompagnerais. Je vis dans les bois, mais c’est pas pour autant que j’en ai oublié la galanterie.
— Jay…
Elle le regarda avec cet air qu’il abhorrait. Celui de la pitié. Puis il lut le non dans ses yeux. Il savait qu’il ne pouvait pas la forcer à partager ce dîner avec lui, si elle n’en éprouvait aucune envie. Il n’était pas d’une compagnie très agréable, il en avait conscience. Malgré tout, il sentit la colère monter en lui, essaya de la contenir au mieux. En vain.
— Tu sais quoi ? Fais ce que tu veux. Rentre chez toi. Il ne faudrait pas que le Grand Manitou Lawrence Anokii s’inquiète pour sa petite fifille.
Il se remit en route, le pas lourd. Elle le rattrapa et referma ses doigts autour de son poignet. Il se dégagea de sa prise avec virulence.
— Tu es sérieusement en train de me faire une scène parce que je ne peux pas manger avec toi ? T’as quel âge ?
— Merci, pour les perdrix.
Il s’éloigna tandis qu’Anang demeura sur place, médusée.
— Si tu as besoin de compagnie, ce que je peux comprendre, tu peux venir au village. Tu sais que tu es le bienvenu.
Jay la confronta de nouveau, la mâchoire serrée.
— Le bienvenu, tu parles. Vous m’avez exilé de ton si beau et accueillant village. La dernière fois que j’y ai foutu les pieds, on m’a regardé de travers comme une bête de foire. Tu crois que je ne vois pas les regards en coin ? Que je n’entends pas les messes basses à mon passage ? Gekek, par-ci. Gekek, par-là. Si tu n’étais pas là, j’en aurais oublié mon propre nom. Si tu n’étais pas là, il y aurait bien longtemps que je me serais tiré une flèche dans la carotide. Parce que tu es la seule qui daigne me saluer, la seule qui daigne me regarder.
Il s’arrêta, respirant bruyamment par ses narines dilatées par la rage. Anang se tenait face à lui. Droite. Sans jamais baisser le regard.
— C’était il y a deux ans… Faut dire que tu ne fais pas vraiment d’effort pour t’intégrer non plus, tu dois aussi le reconnaître. Vivre dans cette cabane ne devait être que provisoire. Le temps que l’enquête se tasse. T’y installer de façon permanente ne fait que renforcer l’opinion de ceux qui te pensent possédé. L’un des signes est le rejet de la vie en société, je te rappelle.
Il se pencha vers elle et retroussa ses lèvres.
— Cinq ans, maugréa-t-il, tu vois des dents pointues ? Des iris translucides ? Il est quand même sacrément long votre processus de transformation. Peut-être que je suis immunisé, hein. Va savoir, on devrait peut-être tester mon sang !
— Ce que tu peux être puéril… Quoi qu’il en soit, je suis désolée mais je ne peux vraiment pas. En revanche, toi, tu peux venir à la maison. J’ai même un canapé convertible, si tu veux rester dormir. Et une douche avec de l’eau chaude.
Un muscle de sa joue tressaillit face à la perspective de passer la nuit au village, chez elle. Une noueuse racine sortit de terre pour s’enrouler autour de son estomac. Anang ne pouvait pas la voir. Elle était en lui. Invisible. Sournoise.
— Non.
La réponse résonna comme une porte qui claque. Nette. Définitive.
— Alors, une autre fois. Quand les journées s’allongeront. Je te le promets.
Elle posa une main sur son poignet. Il s’écarta de nouveau. Elle n’insista pas.
—Tu as besoin d’aide pour dépouiller tout ça ? s’enquit Anang en indiquant le sac en jute. Je peux t’aider, mais je dois vraiment partir avant le crépuscule.
— Je me débrouillerais seul. Tu peux aller retrouver ton père.
Jay se remit en route, sans un mot de plus ni un regard en arrière.