Chapitre 1
La gueule de la bonne nouvelle.
« Au moins, ça te fera des vacances », avait tenté de le convaincre Hany, sa partenaire.
Des vacances entre les quatre murs d’un cabinet de psy… Ouais…
Quinn cogna dans le volant. Le vacarme des coups de klaxon lui explosait le crâne. Tous ces gens qui s’énervaient dans les embouteillages en croyant que klaxonner à tue-tête suffirait à fluidifier le trafic… Ces gens qui l’assourdissaient et lui tapaient sur les nerfs… Il avait mal à la tête, bordel. On lui avait dit que ça passerait. Comme les nausées à cause des odeurs démultipliées. Il n’avait jamais aimé celle du poisson frais sur les étals, mais, maintenant, elle lui retournait carrément l’estomac. La fumée de cigarette lui piquait les narines comme jamais. Et, si quelqu’un préparait un barbecue, il devait se faire violence pour ne pas se ruer sur la viande fraîche.
Le vrai bon côté de cet arrêt de travail, c’était qu’il n’aurait plus à se coltiner les bouchons matin et soir. Il n’aurait plus à supporter ces coups de klaxons qui lui explosaient le crâne ni les gueulements des automobilistes dans leur habitacle. Parce qu’eux aussi, il les entendait. Aussi clairement que les battements de son cœur en ce moment même.
Il crispa les mains sur le volant. Comme tout le monde, il voulait par-dessus tout sortir de là, mais,comme tout le monde, il resterait le cul vissé sur son siège, à maudire les autres.
« Tu vois, c’est pour ça, le psy », lui aurait dit Hany si elle avait été là.
Quinn grogna.
Il était coincé dans ces foutus embouteillages, alors que lui prenait l’envie folle de courir à travers bois. Ses allergies n’aidaient pas avec son odorat maintenant surdéveloppé, mais rien ne valait ces moments de totale liberté. Pas d’habitacle de bagnole, pas de règles. Enfin, si, celles destinées aux loups, mais elles ne lui interdisaient pas de courir sous sa forme animale, tant qu’il ne s’approchait pas des habitations ni des humains. Et puis il suivait un programme obligatoire destiné aux jeunes loups : deux réunions par semaine pour apprendre le vivre-ensemble. Quinn s’était marré en entendant ça.
Les humains sont déjà infoutus de se respecter entre eux…
Il y aurait des moments difficiles, il le savait – comme sa mise à pied et l’obligation de suivre une thérapie pour espérer retrouver son poste. Il y aurait des jugements. D’autres changements surviendraient. L’ouïe et la misophonie qui l’accompagnait, l’odorat et son allergie tenace aux acariens – la plaie pour un loup… ce n’était rien à côté des changements d’humeur et de la difficulté à devenir quelqu’un d’autre sans pouvoir rien y changer. Et il y aurait de la peur, aussi. De la peur sans personne avec qui la partager, pas même Hany, car elle n’était pas de ce monde.
Une heure plus tard, grâce à une patience qu’il avait comme tirée de son chapeau, il se garait sur le parking de son psy. Bâtiment moderne, grandes vitres, stores aux fenêtres. Son architecture à elle seule agaça Quinn. Pauvre. Aseptisée. Commune. Il en voyait fleurir tous les jours, des bâtiments de ce type. Les deux arbres maigrichons plantés devant ne suffisaient pas à insuffler de la vie à cet endroit. Il manquait de naturel avec son allée propre, mais bétonnée, ses places de parking bien délimitées, ses deux arbres confinés dans leur espace dédié.
Quinn descendit de voiture et se dirigea vers la porte – vitrée, sans surprise. Elle lui renvoya grossièrement son reflet. Il se redressa. Sur le mur, juste à côté, brillait la plaque dorée du psychiatre, mais, pour une raison qui échappa à Quinn, il ne parvint pas à lire le nom qui y figurait. Il ne sonnait pas très anglais, voilà tout ce qu’il pouvait en dire en entrant. Puis il oublia aussitôt sa difficulté à le déchiffrer, comme si son cerveau ne parvenait plus à mettre bout à bout quelques lettres pour former un tout.
Moins de cinq minutes après, il trompait l’ennui dans la salle d’attente déserte. Des murs blancs, des sièges blancs en plastique, une petite table blanche qui débordait de revues féminines.
Mauvais public, grommela-t-il à part lui.
Des vacances, tu parles. Plutôt, une condamnation à errer comme une âme en peine pendant une durée indéterminée. Une sorte de vaste cage, avec l’obligation de consulter ce psychiatre. Quinn se demandait ce qu’il pourrait bien lui raconter, à raison d’une heure hebdomadaire. Il ne savait même pas combien de temps durerait cette mascarade.
Jusqu’à ce que tu sois apte au service, supposa-t-il.
Il avait lu quelque part que certains jeunes loups vivent leur mutation comme un traumatisme. L’ouïe qui lui renvoyait les sons environnants – et moins environnants – comme des balles en pleine gueule, trop vite, trop nombreuses ; les allergies qui déconnaient à plein tube, le poisson qui puait la merde, la viande crue qui lui semblait le summum du bon goût ; les jambes qui lui démangeaient de courir, son corps constamment tendu, son cœur qui battait à tout rompre… Quinn vivait un cauchemar éveillé dans lequel il se transformait parfois et se réveillait à l’abri de buissons opportuns.
Abattant sur ses pensées un voile qui les musela, un homme apparut à l’embrasure de la porte. Costume simple, cravate décontractée et deux fossettes, une à chaque joue. Ilprésentait bien, un sourire sympathique au coin des lèvres. Le regard inoffensif, aussi. Quinn ne doutait pas qu’il s’abstiendrait de le juger, il le sentait. Plutôt, son loup le sentait. Et il n’y avait pas que ça, mais impossible de déterminer de quoi il s’agissait. Ça, c’était le domaine du loup, et Quinn peinait déjà à maîtriser sa propre colère, lui qui n’avait jamais tenté d’écrabouiller un moustique. D’ailleurs, l’attente l’avait quelque peu chatouillé, mais son loup l’exhorta au calme, ce qu’il fit.
Le psychiatre l’invita à le suivre dans son cabinet. Deuxième porte à droite, nota Quinn – déformation professionnelle et instinct de loup, un mélange à la limite de la parano. À gauche, deux autres portes : un troisième cabinet, puis les toilettes. Depuis que ce salopard de Mallaury l’avait mordu, non seulement il voyait et entendait le monde avec une sensibilité accrue, mais il prenait note d’un tas de détails qui ne lui serviraient probablement jamais ; plus qu’avant, quand il n’était qu’un humain de la brigade des évènements surnaturels.
Pas de divan.
Dans le cabinet, deux fauteuils se faisaient face, côté fenêtre. Quinn n’apprécia pas que sa vision d’un cabinet de psychiatre soit ainsi faussée. Il n’était pas dans son élément. Les vitres nettoyées, les deux arbres de part et d’autre de l’entrée, les places de parking bien nettes qui les précédaient et l’environnement urbain dans son entièreté poussaient Quinn hors de sa zone de confort. Celle-ci avait changé depuis la morsure. Il ne jurait que par les espaces verts et les cours d’eau. Les embouteillages, c’était une chose – une épreuve –, mais cette pièce, ces fauteuils face à face qu’il ne se représentait pas jusqu’à présent… Il se sentit floué, pris au piège d’un espace qu’il ne connaissait pas, de murs trop rapprochés, trop blancs, trop lumineux.
Le psychiatre passa de l’autre côté de la table basse, proposa à Quinn de s’asseoir et prit place dans la foulée. Bien, il ne s’encombrait pas de politesses. Quinn suivrait son exemple et lui dirait tout le bien qu’il pensait de sa présence ici. Son loup le mit néanmoins en alerte. Ce n’était pas le moment de se la jouer rabat-joie. Il y avait un problème avec cette pièce. Des murs blancs, une nature morte accrochée à la gauche de Quinn, en face de la fenêtre. La table basse ne présentait aucune revue féminine, elle, mais rien d’étonnant. Derrière lepsychiatre trônait l’un de ces bureaux montés sur trépieds. Dessus, un ordinateur, une pile de dossiers, une tasse qui empestait le café froid et bon marché.
Les seuls cabinets de psy que Quinn avait été amenés à voir apparaissaient dans des films ou des séries télé. Des espaces démesurés ou sombres, exigus ou très lumineux, selon ce que la caméra devait en dire. Ici et maintenant, la caméra, c’était lui, et il n’avait rien à reprocher à cet endroit, hormis une chose : ce cabinet, à l’image du bâtiment, était bien propre sur lui. Quinn ne remarqua pas une marque de tasse à café sur la table basse, pas un paquet de cigarettes qui traînait, pas un seul effet personnel destiné à décorer la pièce à part cet affreux tableau ni document qui dépassait du tas de dossiers. Contenaient-ils seulement de quelconques informations sur de quelconques patients ?
Il y avait un loup, et, cette fois, il ne s’agissait pas de Quinn. Il n’aurait su expliquer la supercherie, son instinct était au-dessus de ces quelques éléments disposés comme on place des accessoires sur un plateau de tournage. Et, malgré ces éléments flagrants, Quinn gardait son sang-froid. Ses pensées encore bâillonnées, elles… Elles… Quinn en perdit momentanément le fil, son attention bloquée sur un tintement, puis un autre. Il s’en détacha l’espace d’un instant – il avait appris ça pendant sa formation, avant d’intégrer la brigade des évènements surnaturels.Sa colère reflua, sa lucidité aussi.
— Vous n’êtes pas psy.
L’homme releva la tête et regarda Quinn droit dans les yeux. Les siens arboraient un brun un peu hypnotique, comme une coulée d’ambre contenue dans ses pupilles. Quinn, grâce à sa vue désormais très précise, y décela des gouttelettes d’or.
— Vous n’êtes définitivement pas psy, ricana-t-il, sur la défensive.
Déjà, ses lèvres se retroussaient. Il serra les poings sous la douleur de ses muscles. Son corps commençait à changer, ses crocs à percer la gencive.
— C’est pour ça que vous auriez besoin d’un psy, lâcha l’homme en restant assis.
À ces mots, la transformation de Quinn s’interrompit net. Il tomba sur le fauteuil sur lequel il s’apprêtait à s’asseoir, stupéfait et piqué par une curiosité toute fraîche. Sa colère reléguée au second plan, sa peur, très brève, envolée, il tint à comprendre. Par ailleurs, son loup ne pressentait plus de menace immédiate, alors, Quinn pouvait bien accorder le bénéfice du doute à son faux psychiatre. Et s’il dépassait les bornes… Couic ?
— Je m’appelle Hans Hannelin et, en effet, je ne suis pas psy, confirma l’homme. Pour autant, je ne vous veux aucun mal, monsieur Collins. Bien au contraire, j’aimerais vous apporter mon aide.
— On m’a envoyé consulter un psy pour ça…
— Pour gérer votre colère et la frustration due à votre morsure, je sais. Je ne suis pas psychiatre, mais j’ai pris connaissance de votre dossier avant d’investir les lieux.
— Avant d’investir les…, s’interrompit Quinn. Il est où, au fait, le vrai psy ?
Hannelin se leva. Quinn se demanda s’il s’apprêtait à lui refaire le coup des yeux d’ambre, mais il traça juste un cercle du bras. Les murs du cabinet se brouillèrent, avant de redevenir tout lisses. Bien propres.
— Cet endroit n’existe pas vraiment, mais, ça, les autres l’ignorent.
Il esquissa un sourire. Fossettes aux joues, encore, mine satisfaite. Quinn devait bien admettre que sa petite démonstration l’avait presque convaincu. Presque, car il ne savait pas dans quel pétrin il s’était involontairement fourré.
— Ce bâtiment ne compte que deux cabinets. J’ai inventé tout le reste, à commencer par l’espace dans lequel nous nous trouvons.
Si c’est pas de la magie…
Quinn en resta muet de stupéfaction. La plaque illisible, dehors, à côté de la porte, c’était ça. Le docteur sans nom n’avait jamais existé, pas plus que sa plaque et, comme il venait de le préciser, ce cabinet.
Quinn se demanda sur quoi il se trouvait assis, puisque le fauteuil n’était qu’une invention. Puis son loup le remit sur le chemin des bonnes questions, celles dont les réponses – il l’espérait – l’aideraient à comprendre quel guet-apens venait de se refermer sur lui.
— Allez, bas les masques, toubib, lança-t-il. Vous ne mentez pas que sur votre doctorat. Et ne me menez pas en bateau, j’ai l’habitude de vos trucs bizarres. Mage ?
Hannelin hocha la tête en signe d’assentiment.
— C’est précisément parce que vous avez l’habitude des « trucs bizarres » (il mima des guillemets) que vous êtes là, déclara-t-il.
Sa voix venait de gagner en gravité. Le loup de Quinn s’agita un peu, mais il le fit taire. Pour le moment.
— Nous pensons…
— Nous ?
Hannelin ne se formalisa pas que Quinn lui coupe encore la parole et poursuivit.
— L’Ordre des Uvriem.
— Les barjos qui font vœu de chasteté ? s’exclama Quinn.
Il en était vraiment là, à causer avec un membre des Uvriem ?
— Nous ne faisons pas v…
— Désolé. Je n’étais pas comme ça, avant.
— Comme ça ?
Quinn perçut un début d’agacement dans le timbre de Hannelin, cette fois.
— Un gros connard, mais continuez.
Hannelin l’observa un instant, les lèvrespincées.
Qu’est-ce qu’il pense de moi ?
Ses yeux d’ambre glissèrent sur lui.
Est-ce qu’on en a vraiment quelque chose à foutre de ce qu’il pense de moi ?
Mal à l’aise, Quinn se tortilla sur son fauteuil.
— Nous pensons… En fait, non, je pense… Il s’agit de mon hypothèse. Je pense que vous étiez très proche de résoudre votre dernière affaire, monsieur Collins. Si proche que quelqu’un a décidé de vous envoyer un petit cadeau.
La morsure. Le coup de patte dans l’épaule et les griffes qui l’avaient lacérée. Quinn eut un haut-le-cœur à ce souvenir.
— Mallaury, articula-t-il.
Inutile d’essayer de prendre ses distances avec cette histoire, il en était le protagoniste malgré lui.
— Volontairement ou involontairement, mais, oui, Mallaury est forcément impliqué.
Il y avait de l’assurance dans la voix de Hannelin. Froide, elle effraya Quinn. Cet individu connaissait vraiment son dossier, alors.
— Ce n’est pas le plus important, affirma-t-il sans laisser à Quinn l’occasion de répliquer. Le plus important, c’est la personne derrière tout ça. Dites-vous bien que, si Mallaury vous a mordu involontairement, il se trouvait peut-être sous une emprise quelconque.
— À tout hasard, celle d’un mage ? plaisanta Quinn.
Hannelin acquiesça dans un silence pesant.
— Un mage de l’Ordre des Uvriem, qui sait, ajouta-t-il sans emphase.
Quinn le sentit profondément déçu de cette supposition. Il devait y tenir, à son Ordre. Ce devait même être toute sa vie. « Apprendre. Maîtriser. Unir. ». L’Ordre des Uvriem existait depuis les années 1800. D’abord petit groupe de mages désireux de lutter contre les Obscurités aux côtés des humains, ils se réunissaient dans la cave d’une bicoque française qui ne payait pas de mine, à l’abri des regards. Au fil des ans, ils avaient perfectionné leurs sorts et décidé d’enseigner leur maîtrise de la magie. Il y avait un Hannelin parmi les membres fondateurs. Un Hans Hannelin, et l’information ne revint à Quinn que maintenant.