Chapitre 1
Le réveil sonna comme une gifle en pleine gueule, et Alexiana Grosvelt grogna en l’éteignant d’un geste brusque. Elle n’était pas du matin, et encore moins le lundi matin. Son lit chaud et son vieux drap délavé étaient mille fois plus accueillants que les murs grisâtres du lycée Saint-Vincent. Pourtant, elle se leva, enfilant son jean troué et son t-shirt noir trop large. Pas de maquillage sophistiqué, pas de brushing travaillé comme les autres filles obsédées par leur image. Alexiana était comme ça : brute, simple, directe. Une bombe sarcastique ambulante.
Son reflet dans le miroir lui renvoya ses yeux verts, intenses et fatigués, ses cheveux bruns attachés à la va-vite. Elle se passa la main dans les cheveux en soupirant : « Encore une putain de journée où je vais devoir supporter des abrutis… » Sa voix rauque du matin la fit rire toute seule.
Elle attrapa son sac à dos, bourré de cahiers cornés et de stylos volés dans la salle des profs (elle n’avait jamais honte de ses petites magouilles), et descendit dans la cuisine. Sa mère travaillait déjà, comme d’habitude. Alexiana était seule, encore. Elle grignota un bout de pain rassis, soupira et sortit dans le froid du matin.
À l’école
L’Académie Saint-Vincent, c’était un cirque permanent. Des gosses de riches, des fils à papa qui se croyaient au-dessus de tout, et quelques survivants comme elle, qui se contentaient de traverser ce merdier en un seul morceau. En arrivant dans la cour, elle eut droit à son accueil quotidien : des regards qui la scrutaient, des murmures derrière son dos, des ricanements. Alexiana n’avait pas une réputation de fille facile. En fait, elle avait l’étiquette de la « fille bizarre, sarcastique, inaccessible ». Et franchement, ça lui allait très bien.
Deux filles aux lèvres trop brillantes passèrent devant elle, chuchotant assez fort pour qu’elle entende :
— T’as vu ses fringues ? On dirait une sdf…
Alexiana leva un sourcil, s’approcha d’elles et lança d’une voix claire :
— Oh merci, c’est gentil, j’essaie de rester authentique… mais toi, avec ton rouge à lèvres fluo, tu ressembles à un panneau stop. Pas étonnant que personne ne freine.
Les filles restèrent la bouche ouverte. Quelques élèves éclatèrent de rire. Alexiana continua son chemin, son sac rebondissant contre son dos. Première victoire de la journée.
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En classe
Elle s’installa, comme toujours, au fond de la salle. Le prof de littérature tenta d’entamer son cours sur Molière, mais Alexiana se mit à dessiner sur son cahier : des caricatures de ses camarades, exagérant leurs défauts grotesques. La fille assise à côté jeta un coup d’œil et murmura :
— Tu devrais pas faire ça, si quelqu’un le voit…
Alexiana sourit sans lever les yeux :
— Si quelqu’un le voit, il découvrira que j’ai du talent. Toi, t’as peur de ton reflet, non ?
Silence. Encore une fois, elle avait gagné.
*******
La pause déjeuner
Alexiana s’installa sous son arbre habituel avec son sandwich. C’était son sanctuaire, loin du bruit et des faux sourires. Mais aujourd’hui, l’air avait une tension différente. Parce qu’à quelques mètres, elle le vit.
Harris Stiven Parks.
Il était là, appuyé contre un mur, entouré d’un cercle de garçons et de filles pendus à ses lèvres. Le cliché parfait : cheveux noirs légèrement ébouriffés, regard bleu acier, chemise impeccable malgré l’uniforme de l’école. Il riait à moitié, comme s’il savait déjà que tout le monde était amoureux de lui et qu’il en jouait.
Mais Harris n’était pas juste un beau gosse populaire. Non, il avait une réputation qui dépassait de loin les murs du lycée. Tout le monde savait qu’il était le PDG de Parks Technologies, une start-up technologique qui avait révolutionné la cybersécurité et les réseaux sociaux. À vingt-deux ans seulement, il était déjà milliardaire. Oui, un putain de milliardaire. Et pourtant, il était là, dans une école privée, parce que… pourquoi pas ? Parce que Harris faisait ce qu’il voulait.
Alexiana détourna les yeux. Elle n’était pas comme ces autres filles qui bavaient à chaque fois qu’il passait. Elle refusait de l’être.
— Regarde-moi ça, marmonna-t-elle à voix basse. Le roi en pleine parade.
Max, son pote au sourire insolent, débarqua avec Lina, une fille aux cheveux bleus.
— Alors, Miss Grosvelt, toujours en mode anti-prince charmant ? lança Max.
— Prince charmant ? ricana Alexiana. Si je voulais un prince, je prendrais un dragon. Au moins, il me cramerait vite au lieu de me briser le cœur.
Lina éclata de rire.
— J’te jure, Alex, t’es une légende.
Ils s’assirent avec elle, partageant leur repas. Et même si Alexiana riait avec eux, une petite voix dans sa tête murmurait qu’elle restait seule. Toujours seule.
Fin des cours
En sortant de la dernière heure, Alexiana faillit se faire coincer par trois pestes du lycée.
— Alors, Alexiana, toujours toute seule ? lança l’une d’elles avec un sourire narquois.
Elle croisa les bras.
— Et toi, toujours avec ton cerveau en mode avion ? T’as de la chance que tes parents payent tes notes.
Les filles ricanèrent faiblement, mais leur assurance s’effondra. Alexiana passa, la tête haute. Mais au moment où elle franchissait la porte de la cour, son regard croisa celui de Harris.
Il la fixait. Un sourire à demi tracé, le genre de sourire qui disait : toi, t’es différente.
Elle leva les yeux au ciel et lâcha, assez bas pour qu’il entende :
— T’as un problème, Parks ?
Il haussa les épaules, amusé. Pas un mot. Juste ce sourire énervant.
Alexiana tourna les talons, son cœur battant un peu trop vite.
Putain. Non. Pas question. Elle n’avait pas besoin d’un mec comme lui dans sa vie. Pas maintenant. Pas jamais.
Et ce soir-là, en rentrant chez elle, elle se jura une chose : ne jamais tomber dans le piège de Harris Stiven Parks.Sauf que parfois, le destin adore se foutre de ta gueule.
La pluie s’abattait sur les vitres de la chambre d’Alexiana , rythmant ses pensées en désordre. Elle n’avait pas dormi de la nuit, trop occupée à ressasser son dernier échange de regards avec Harris Stiven Parks. Bordel, pourquoi ce type occupait-il déjà ses pensées alors qu’elle se jurait d’être immunisée contre ce genre de spécimen masculin ? Elle secoua la tête et enfouit son visage dans son oreiller. Concentre-toi, Alex. Le monde est déjà assez merdique sans qu’un milliardaire vienne foutre le chaos dans ta tête.
Et justement, le chaos, il arriva sous la forme la plus vicieuse possible.
Son téléphone vibra. Un message de Ryan. Son petit-ami depuis un an. Enfin, « petit-ami » était un grand mot… C’était surtout le gars parfait aux yeux des autres, pas vraiment aux siens. Trop lisse, trop prévisible, trop obsédé par sa coupe de cheveux et sa foutue carrière de futur avocat. Mais il avait été là, quand elle se sentait seule, et parfois, elle se disait qu’elle méritait au moins quelqu’un comme lui.
— Hey bébé, viens chez moi ce soir ?
Elle sourit faiblement. Peut-être qu’elle avait jugé trop vite. Peut-être que Ryan cachait encore un côté qu’elle n’avait pas découvert. Après tout, elle n’avait jamais cédé à ses avances. Oui, Alexiana Grosvelt était encore vierge. Par choix. Parce qu’elle ne comptait pas se donner à un mec qui n’en valait pas la peine. Et Ryan… bah, il était peut-être l’occasion de vérifier si elle pouvait l’aimer, vraiment.
Elle enfila sa veste en cuir, passa un coup de mascara vite fait, et se pointa devant la maison cossue de Ryan. Trop bourgeoise, trop parfaite, avec ces haies taillées au millimètre. Elle sonna. Silence. Alors elle contourna discrètement, parce qu’elle connaissait l’endroit par cœur. Et c’est là qu’elle entendit.Des rires. Féminins. Un gémissement.Son cœur rata un battement. Non. Pas ça. Pas lui.Ses jambes tremblaient, mais son instinct la poussa vers la fenêtre de la chambre. Et ce qu’elle vit lui retourna l’estomac : Ryan, son mec, en train de se déshabiller avec Madison. Pas n’importe quelle Madison. Sa demi-sœur. La princesse de la famille Grosvelt. La préférée. La petite poupée parfaite que tout le monde adorait.
Alexiana sentit le sol s’effondrer sous elle. Elle plaqua une main contre sa bouche pour ne pas crier, pour ne pas éclater en sanglots comme une idiote. Sa propre sœur. Son mec. Dans son propre dos.
— Fils de pute… murmura-t-elle, la voix étranglée.
Le choc se transforma en rage. Elle ne pleurerait pas. Pas devant eux. Pas maintenant. Elle recula, sortit son téléphone, et prit une photo. Un cliché parfait de la trahison en technicolor. Puis elle tourna les talons, la gorge serrée, les poings tremblants.
Son téléphone vibra encore : un message de Ryan.— Désolé, bébé, pas dispo ce soir.
Un rire amer lui échappa.— Pas dispo ? Oh t’inquiète, j’ai vu. Bien occupé avec ma sœur, ouais.
Dehors, l’air froid la gifla, mais ce n’était rien comparé à la brûlure dans sa poitrine. Elle marcha vite, presque en courant, incapable de rentrer chez elle. Parce que chez elle, c’était aussi Madison. C’était aussi le terrain de la trahison.
Alors elle s’arrêta dans un bar miteux, celui où elle savait qu’on ne demanderait pas sa carte d’identité. Elle commanda un soda, juste pour poser ses fesses quelque part. Et c’est là qu’elle entendit une voix familière derrière elle.
— Tu sais, ça ne te va pas, la mine défaite.
Elle se retourna. Harris Stiven Parks. Bien sûr. Assis au comptoir comme si le bar lui appartenait, chemise ouverte sur son torse musclé, verre à la main. Son sourire arrogant accroché aux lèvres.
— Qu’est-ce que tu fous là ? lança-t-elle, glaciale.
— Même chose que toi, répondit-il en haussant les épaules. Fuir un monde de merde.
Elle serra les dents.— Toi, t’as rien à fuir. T’es un milliardaire.
— Et toi, t’es la fille qui prétend être invincible, mais qui est en train de se briser en morceaux, dit-il en la fixant droit dans les yeux.
Ses mots la frappèrent comme une gifle. Comment pouvait-il voir à travers elle aussi facilement ?
— Tu sais rien de moi, Parks.
— Oh, au contraire, répondit-il en se rapprochant, son regard perçant. J’en sais assez pour reconnaître quelqu’un qui vient de se faire trahir.
Elle blêmit. Avait-il deviné ? Était-elle si transparente ?
Alors elle décida d’être honnête. Un peu.— Mon mec m’a trompée. Avec ma demi-sœur.
Un silence. Puis Harris éclata d’un rire bref, amer.— Bordel… ça, c’est du Shakespeare moderne.
Alexiana lui lança un regard noir.— Tu crois que c’est drôle ?
Il haussa les épaules, reprenant une gorgée.— Non. Mais je crois que c’est le genre de cicatrice qui forge les armes. Tu devrais le remercier, tu viens de gagner ton armure.
Elle baissa les yeux, partagée entre la rage et une étrange curiosité. Cet homme avait ce pouvoir agaçant : transformer sa douleur en quelque chose de presque supportable.
— J’ai pas besoin de toi, Parks.
— Peut-être. Mais moi, j’ai besoin de quelqu’un qui ne joue pas un rôle. Et toi, Grosvelt… t’es crue, brutale, vraie.
Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine. Non. Pas question. Pas après ce qu’elle venait de vivre. Elle ne tomberait pas dans ses filets.