Le murmure des absents

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Summary

Perdu dans le chaos de son existence, Soren tente de survivre au vide laissé par la mort d’Eliott, son meilleur — et unique — ami. Une absence qui le ronge, une douleur dont il ne parvient pas à se libérer. Mais l’irruption de Jo, surgissant là où Soren croyait tout savoir d’Eliott, fissure ses certitudes et ébranle le souvenir qu’il chérissait. Qui était réellement Eliott ? Et quelle place chacun occupait-il dans sa vie ? Entre jalousie, méfiance et rivalité, Soren et Jo se retrouvent liés par un même héritage : le voyage qu’Eliott leur avait promis. Sur la route, ils affrontent ensemble un deuil à vif, dévoilant peu à peu les secrets, les blessures et les vérités enfouies derrière l’amour qu’ils portaient au même homme.

Status
Complete
Chapters
35
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Chapitre 1

Décembre 2024

Je n’ai pas pleuré quand mon père est mort. Ni lorsque ça a été le tour de mes grands-parents, puis de mon oncle. Idem quand j’ai appris que ma mère était encore vivante, mais qu’elle n’avait jamais eu envie de m’avoir avec elle. Le jour de mes dix-huit ans, ma famille d’accueil m’a fait comprendre qu’elle ne voulait plus de moi, à son tour, et qu’il était temps que je me débrouille par moi-même. Encore une fois, je me suis retrouvé seul, abandonné, mais je n’ai pas pleuré. En grandissant, j’ai appris à ne pas donner plus de valeur aux autres que celle que je m’accorde à moi-même, qui se situe déjà à un niveau assez bas.

Mes parents se sont séparés deux mois après ma naissance. Du peu de ce que j’ai pu tirer de mon père, ma mère avait de lourds problèmes d’addictions. Ils se seraient tous les deux rencontrés lors d’une fête clandestine et, enivrés par les drogues et l’alcool, ils n’ont pu retenir leurs pulsions. C’est durant cette même nuit que j’ai été conçu, les forçant à rester ensemble, selon mon père, car ma mère ne souhaitait pas avorter. Elle a réussi à rester sobre tout au long de la grossesse et a replongé le jour où je suis venu au monde, paniquée à l’idée des responsabilités qui l’attendaient. Ce n’est d’ailleurs pas elle qui a choisi mon prénom, Soren, mais la sage-femme qui l’a accompagnée dans l’accouchement. Ma mère a donc fini par quitter mon père et a disparu en pleine nuit, laissant pour seul mot un post-it sur lequel elle a dessiné un cœur.

Suite à cela, mon père m’a élevé seul, avec l’aide parfois de son frère et de mes grands-parents, lorsque ces derniers n’étaient pas ivres dans leur canapé. A mes huit ans, mon père a commencé à boire, lui aussi, sûrement écrasé par le poids des deux emplois qu’il cumulait pour me nourrir. Avec l’alcool sont venus les coups et les insultes. Il s’est mis à me détester chaque fois qu’il était alcoolisé, pour revenir vers moi en pleurant une fois sobre. Je le comprenais malgré mon jeune âge : j’étais un rappel ambulant de ses erreurs de jeunesse et du départ de la femme qu’il aimait.

Il s’est finalement pendu quand j’ai eu treize ans. Je l’ai retrouvé dans sa chambre en me levant le matin pour aller au collège. C’est moi qui ai alerté les secours et, avant que je ne puisse réellement comprendre l’ampleur des événements, les services sociaux se sont emparés de mon cas et m’ont envoyé chez mon oncle qui vivait à quelques rues de l’appartement miteux de mon père. J’ai assisté à son enterrement. Nous étions une dizaine, j’étais le seul enfant présent. Mes grands-parents et mon oncle ne tenaient à peine debout et j’ai ressenti une honte profonde en constatant qu’ils étaient tous ivres. Alors je n’ai pas pleuré. Pas une seule larme n’a coulé et j’ai suivi mon oncle lorsqu’il a été l’heure de rentrer.

C’est durant cette période que j’ai commencé à enchaîner les bêtises. Je me bagarrais beaucoup et passais mon temps dehors, évitant mon oncle au maximum. Un jour, j’ai trouvé du cannabis dans un de ses tiroirs. J’ai essayé d’en fumer et j’ai aimé ça. A quinze ans, j’étais addict et ne pouvais passer une journée sans en consommer.

Un jour, mon oncle est venu me trouver en cours de mathématiques. J’ai cru qu’il avait découvert que je piochais dans son stock de cannabis et que j’allais passer un sale quart d’heure, mais il n’en était rien de cela. Il venait m’informer que mes grands-parents étaient tous les deux décédés lors d’une énième soirée organisée chez eux, s’étouffant dans leur vomi, intoxiqués par l’alcool.

Quelques mois plus tard, ce fût à son tour de s’ôter la vie. Il s’est pendu, comme son frère, m’abandonnant comme tous les autres. Les services sociaux sont revenus et j’ai été placé dans une famille du coin. Cette dernière n’était pas particulièrement maltraitante. Je m’entendais bien avec leur chat et le couple me laissait globalement faire ce que je souhaitais tant que je ne leur attirais pas d’ennuis. De toute manière, ils ne prévoyaient pas de me garder au-delà de ma majorité.

Je ne leur ai pas rendu la vie facile, séchant les cours pour traîner seul derrière le lycée, dans un terrain vague peu fréquenté. J’ai commencé à sortir la nuit, retrouvant des hommes plus âgés que moi qui m’aidaient à entrer dans les bars et m’offraient des verres et du cannabis contre des services. La plupart du temps, ils me demandaient de voler des objets de valeur dans les maisons du quartier bourgeois de la ville. Il faut dire qu’avec mon corps fin et souple, je n’avais pas trop de difficultés à m’immiscer par les fenêtres entrouvertes. De temps à autres, lorsque ces hommes s’ennuyaient, ils me lançaient des défis pour voir jusqu’où j’étais prêt à aller pour eux. Chaque fois, je les relevais sans broncher. Mais je ne le faisais pas pour eux. Si j’acceptais tout ce qu’ils me donnaient à faire, c’était parce que je n’avais plus rien à perdre.

J’ai fini par miraculeusement obtenir mon baccalauréat et ai rapidement trouvé un emploi dans un fast-food l’été de ma majorité. Lorsque j’ai enfin eu dix-huit ans, ma famille d’accueil m’a mis à la porte. J’ai accepté sans broncher. J’ai vécu deux semaines dans un squat où se trouvaient quelques jeunes de mon âge. J’ai fini par répondre à une annonce dans le journal. Un homme d’une soixantaine d’années proposait une chambre à son domicile pour un hébergement à faible coût, en échange de services. J’ai saisi l’opportunité et j’y vis toujours à l’heure actuelle.

Au début, je n’avais rien d’autre à faire pour lui que de m’occuper de ses courses et du ménage. Puis, après une chute dans les escaliers qui lui a coûté un genou, il s’est montré plus nécessiteux. Je m’occupais de sa toilette tous les jours et la nature de ses demandes a changé. Mon salaire ne me permettait pas de partir, alors j’ai pris sur moi et j’ai cédé à tous ses désirs.

C’est au Nouvel An de l’année de mes vingt ans que j’ai rencontré Eliott. Ce jour-là, j’ai accepté de donner ma confiance à cet inconnu et nous ne nous sommes plus quittés. J’ignorais alors encore ce qui m’attendait.


Le regard perdu dans le vide, je me tiens à l’entrée du cimetière. Le bruit de la pluie sur le tapis de feuilles mortes résonne dans mes oreilles, m’empêchant d’écouter les mots qui émanent du groupe se tenant à plusieurs mètres devant moi. Un léger brouillard plane au-dessus des pierres tombales, renforçant l’aspect lugubre du lieu. J’ai rarement vu autant de monde à un enterrement. Une cigarette dans la main droite et une bouteille de rhum premier prix dans la gauche, j’alterne entre une bouffée de l’une et une gorgée de l’autre. Personne n’a remarqué ma présence. Je connais tout d’eux et ils ne savent rien de moi. Ils ignorent même que j’existe.

C’est ma collègue, Laura, qui m’a appris le décès d’Eliott. Elle le connaissait car, après notre rencontre, il était devenu un client régulier sur mon lieu de travail. Son corps a été retrouvé à son domicile, dans son lit, des boîtes de médicaments éventrées gisant autour de lui. Il n’a pas laissé de lettre, seulement des projets qu’il me partageait et qui sont morts avec lui. C’est cette même collègue qui m’a donné la date de l’enterrement, parue dans le journal, bien qu’elle ait été quelque peu surprise lorsque je lui ai demandé de me la communiquer.

Personne n’était au courant de notre amitié. Pas même ses proches. J’étais son secret le plus cher, comme il aimait me le rappeler. Le jour où j’ai appris son décès, il faisait particulièrement beau. Pourtant, j’ai grelotté toute la journée et ai supplié mon supérieur de me laisser rentrer chez moi, pensant être malade.

Lorsque je suis rentré ce soir-là, j’ai été soulagé de trouver Jacques Merlin, mon hébergeur, endormi sur le canapé. J’ai monté les marches deux par deux et me suis précipité dans ma chambre.

Jacques n’aime pas quand je bois, alors il m’interdit tout simplement de consommer de l’alcool sous son toit. Je n’ai pour autant jamais respecté cette règle et l’ai à nouveau enfreinte ce soir-là. C’est dans mon placard que je cache mes bouteilles, derrière une grande planche en bois. J’étais sobre depuis plus d’un mois, mais plus rien ne faisait sens désormais. Si je ne buvais presque plus, c’était pour lui. Pour Eliott. Mais lui aussi a fini par disparaître de ma vie et je n’ai plus aucune raison de me restreindre.

J’ai passé la nuit à boire, encore et encore, cherchant à exorciser cette émotion qui vibrait en moi sans franchir la barrière des larmes. En m’allongeant finalement dans mon lit, incapable de tenir la position assise, je me suis dit que peut-être j’allais mourir, cette nuit-là, moi aussi. Mais je me suis réveillé le lendemain, les éléments de la veille encore incrustés dans mon esprit brumeux. Ma vie devait continuer alors que la raison même qui m’y raccrochait depuis deux ans venait de disparaître à jamais.

Il m’est déjà arrivé de penser que je suis maudit et que tout autour de moi est voué à s’évanouir. Peut-être suis-je fait pour être seul ? Si je ne peux répondre à cette question, force est de constater que l’univers m’envoie pour message que rien autour de moi n’est fait pour durer.

La cérémonie est finie depuis une demi-heure, mais il reste encore quelques proches agenouillés devant le trou qui vient d’être rebouché. Une femme attire particulièrement mon attention. Malgré la distance, j’aperçois ses traits fins qui me rappellent tellement ceux d’Eliott que je devine immédiatement qu’il s’agit de sa mère. La souffrance dans ses yeux en amande me frappe et, un instant, je pense que je vais enfin pleurer. Mais mes réflexes s’érigent et je bois mon rhum comme un être assoiffé, renvoyant les larmes d’où elles viennent.

Petit à petit, les gens quittent le cimetière, se soutenant les uns les autres pour partager le fardeau de leur souffrance. Je ressens une pointe de jalousie, l’espace d’une seconde. Parce que ma souffrance, je l’ai toujours portée seul. Parce que je n’ai que moi et je ne suis pas sûr d’être suffisant pour supporter tout ce qu’elle implique.

Il n’y a plus personne dans le cimetière depuis un moment. Pourtant, je ne bouge pas, bloqué devant les grilles. Ma bouteille de rhum est vide, désormais, mais je n’en ressens pas les effets. La nuit est tombée et je ne vois même plus la tombe d’Eliott.

Alors que j’envisage de partir chercher une autre bouteille, je ressens soudain une présence à mes côtés. Un homme qui doit avoir mon âge se tient à un mètre et me fixe silencieusement. Voyant que je l’ai repéré, il s’avance vers moi. Maintenant qu’il est plus proche, je distingue plus facilement ses traits. Il est grand, faisant à peu près ma taille et a l’air d’avoir le même âge que moi. Néanmoins, sa carrure est plus costaude que la mienne. Je devine sa musculature derrière son costume noir. Ses yeux bleus sont injectés de sang, comme s’il pleurait depuis des semaines. Le parapluie qu’il tient dans sa main droite a protégé sa chevelure sombre et bouclée. En baissant les yeux, j’aperçois la bouteille d’alcool pleine dans sa main gauche. Suivant mon regard, il me la tend, toujours en silence. Je la saisis volontiers et m’autorise à en boire une grande lampée avant de la lui rendre.

– Je ne t’ai pas vu à la cérémonie, dit-il en brisant enfin le silence.

– Je n’étais pas invité.

Déjà ennuyé par ce début de conversation, j’allume une nouvelle cigarette tout en cherchant des stratégies pour me sortir de cette situation encombrante.

– Tu connaissais Eliott ? reprend-il.

– Non, je prends juste mon pied à regarder des gens chialer au cimetière.

Sur ces mots, je me détourne du jeune homme et m’apprête à le laisser tout seul.

– J’étais son meilleur ami, dit-il alors que je lui tourne le dos. On partageait tout ensemble.

Perturbé par sa déclaration, je rebrousse le peu de chemin parcouru et me plante devant lui, plus près que ce que j’avais calculé.

– Ça m’étonnerait, je lui crache d’un ton sec.

Un sourire narquois se dessine alors sur son visage.

– J’ai touché un point sensible, on dirait.

Me retenant d’abattre mon poing sur son faciès provocateur, je recule d’un pas tout en lui arrachant sa bouteille des mains. Alors que je m’éloigne, je l’entends crier derrière moi.

– Au fait, je m’appelle Jonas ! Tu peux m’appeler Jo, si tu préfères. Eliott t’a sûrement parlé de moi !

En guise de réponse, je lui adresse mon majeur, lui tournant toujours le dos. Eliott ne m’a jamais parlé de Jonas.




La bouteille volée est vide lorsque j’arrive devant la maison de Jacques. Je pousse la porte délicatement, priant pour que ce dernier soit toujours endormi. Malheureusement, je déchante rapidement en voyant la lumière de sa chambre allumée.

– T’en as mis du temps à rentrer, me reproche-t-il en apparaissant dans l’entrebâillement de la porte.

– J’ai fait des heures supplémentaires, je lui mens.

Mon hôte s’approche de moi et s’arrête à quelques centimètres de mon visage.

– Tu as bu, dit-il en sondant mon regard. Tu pues le rhum à des kilomètres, Soren.

Je grimace comme chaque fois que je l’entends prononcer mon prénom. Sachant où la discussion mène, je recule d’un pas.

– Pas ce soir, Jacques.

– Tu n’es pas en position de discuter jeune homme. Je te rappelle que tu n’aurais pas de toit sans moi. Tu veux vraiment retourner dans ton trou à rats ?

Vaincu, je finis par céder, comme à chaque fois, et tombe à genoux devant lui.

– C’est bien ce que je pensais, dit-il tandis qu’un sourire de vainqueur s’étire sur son visage ridé.

Il défait sa ceinture et je ferme les yeux, me préparant mentalement à ce que je m’apprête à faire.





Soren