Chapitre Æ: La Flamme
Les voyants clignotent de tous les côtés, je ne sais même plus ce qu’ils veulent dire. Les battements de mon cœur me remontent dans la gorge, saccadés au rythme des grincements du vieux speeder.
Les secousses de la moto spatiale font perler des gouttes de sueur de mes tresses jusque dans mes yeux. La mécanique ne tient plus les vilaines accélérations comme au début, mais je n’ai pas le choix.
Si je n’atteins pas le portail de Junï très vite, s’en est fini pour nous.
Le compte à rebours du moniteur tourne à tout allure. les secondes défilent plus vite que le temps alors que le portail ne semble que s’éloigner de nous.
La marque de la dernière minute disparaît du moniteur et le premier coup de la Flamme sonne dans le noir étouffant de l’espace autour de moi.
Si nous n’arrivons pas à rentrer dans l’atmosphère de Junï avant les 10 coups, les gardiens de la Flamme l’éteindront et le passage se fermera dans la nuit. Aucun Junïan ne peut sortir ou entrer de la planète pendant la nuit.
Ce serait trop dangereux.
Je ne vois plus très bien. Ma vision s’est rétrécie tout d’un coup. Le monde devient étroit. Je ne perçois plus que le cercle du passage se refermant sur Junï, coupant notre monde des daemons de l’espace.
Les vieux matelots disent que la nuit héberge des monstres au corps de serpent et aux mâchoires de mille dents, dévorant les têtes de voyageurs perdus et écrasant leurs speeders en rustres pendentifs de victoire imposée à leurs frêles ennemis.
On dit que les hommes proches de la mort entendent les cliquements de leurs décorations quelques secondes avant de mourir, comme si la grande faux venait doucement sonner à la porte de leur vie avant de les arracher brusquement lorsqu’ils n’ont plus d’autre choix que d’ouvrir.
La panique fait tinter des hallucinations sonores dans mes tympans et je glisse désespérément mes paumes sur les plaques d’accélération, comme si les moteurs n’étaient pas déjà au maximum de leur capacité.
Les petits poils de la fourrure de Lim s’agitent sous mes yeux. Bien accroché autour de ma bouche et mon nez, je sens les pores de mon animal totem se dilater pour m’accorder un peu plus d’oxygène.
Sans lui, je pense que je me serais déjà évanouie. Lim ne me quitte jamais, mais je me sens toujours coupable de le mettre autant en danger.
Aussi loin que je me souvienne, il a été à mes côtés pour m’apporter l’oxygène dont j’ai besoin. Après l’épidémie de foeu qui a affecté les gutters, l’oxygène me manque. Je n’étais qu’un nourrisson quand Lim est arrivé et depuis, il m’apporte un souffle de plus quand j’en ai besoin. C’est vrai qu’en dehors de l’atmosphère, il a toujours été plus confortable qu’un masque à air.
Ses miaulements résonnent dans ma gorge. Il est aussi inquiet que moi. C’est dur de lui cacher mon stress quand nous sommes attachés comme cela.
La carte sur le moniteur compare le temps qui nous reste à parcourir face au décompte avant la fermeture du portail.
Il nous manque deux secondes.
les moteurs sont déjà activés au maximum, je ne sais pas comment nous allons faire. 54...53...52.
Je me concentre sur le portail en me disant que peut-être, si je le regarde avec toute ma conviction, il nous aspirera et je pourrais vivre au moins un jour de plus.
J’aperçois le port de Junï au travers. Les navettes spatiales retardataires s’amarrent lentement sur les docks, guidés par les signes d’atterrissage du portuaire.
Les véhicules rouillés s’accroche sur la vieille passerelle de bois en un rebond fatigué avant de laisser descendre les travailleurs des Mines, leurs visages épuisés et noircis d’une journée entière à gratter et taper la terre des caillots spatiaux.
Les couleurs rougeâtres de fin de Flamme dorent les carcasses des vieux engins, comme pour masquer la misère de leurs longs voyages quotidiens.
Un groupe de 3 marins spatiaux, l’un posé sur une vieille caisse de transport, les autres sur leurs jambes bossues de labeur, les bras croisés sur une pinte de mêlas, partagent une argumentation sans bruit, comme des mimes lointains agités par quelques fous rires muets.
Les dernières heures ensoleillées de Junï semblent presque paisibles depuis où je suis. La lenteur du monde ne fait que relancer le pic d’adrénaline dans ma poitrine.
Quelle stupide Kailasa je suis. Je n’aurais jamais dû laisser Jorj m’embrigader dans cette livraison.
Le commis de McDoc trouve toujours des excuses pour ne pas assumer ses responsabilités et me les refourguer à la dernière minute.
Si j’étais rentrée sans sa commission, McDoc m’aurait faite dormir sur les trottoirs des Gutters. Je vais mourir pour 15 minutes de retard. Je m’en mangerais les goggles.
15 secondes au compteur...14...13. Je regarde autour de moi en priant Menor pour qu’il me donne une aide, quelque chose, n’importe quoi. Mes mains tremblent sur le ventre de l’engin et un goût de métal me retourne l’estomac.
Tout à coup, ma poitrine se resserre. Une pression. Je la reconnaîtrais entre mille. Celle d’un objet en approche.
Il n’y a pas d’air dans l’espace, mais il y a la force de gravité. Au même moment, le corps de Lim vibre sur mes voies. Nous sommes d’accord.
Je tourne la tête vers un astéroïde en approche. Pas très large, mais suffisant pour entrer sur Junï. Je pivote l’orientation du speeder vers le bloc, les moteurs pleinement ouverts.
Une seconde. Deux secondes. Trois.
Nous sommes entrés dans le champ de gravité de l’astéroïde et nous sommes aspirés vers le centre du fragment spatial.
J’inverse toutes les manivelles, actionne le frein manuel et retiens le moteur en repoussant les mains sur les flancs du speeder pour créer une contre-force.
Nous tournons autour du rocher, évitant de quelques dizaines de mètres seulement un crash sur le tranchant de sa roche charbonneuse.
Le pivot dure moins de douze secondes avant que nous nous retrouvions à nouveau dans l’axe du portail. Je lâche les freins et réactive les moteurs à toute puissance.
La force de la gravité joue en notre faveur. Je manque un battement avant d’être expulsés du champ comme une bille. La force a augmenté notre vitesse d’un tiers.
Nous volons à travers l’espace, Lim frétillant de plus belle sous l’impulsion. Mes narines se remplissent du soufre et de la fumée, l’ampleur de la Flamme résonnant sur des centaines de mètres, même en dehors de l’atmosphère de Junï. Un miracle scientifique, comme certains le disent.
Ma veste spatiale est plaquée contre mon sternum sous la violence de la vitesse.
La lourdeur du cuir s’enfonce dans sur ma peau trempée par la transpiration et ses manches pressent sur les égratignures de mes mains, manquant de faire glisser ces dernières des plaquettes d’accélération.
La taille du passage a déjà diminué de trois quart quand on passe enfin son cadre brûlant. Je vois ma botte passer la nuit du vide interstellaire avant de voir le portail se refermer entièrement.
On est vivant. On a survécu, on est rentré avant la fin du dixième coup!
Les alertes du speeder continuent à raisonner dans mes oreilles, le véhicule tournant en rond a tout allure en direction des bâtiments du port. On manque l’aire d’atterrissage et les ralliements du portuaire se joignent aux sirènes d’alerte du speeder.
Je n’arrive plus à reprendre le contrôle. Le véhicule s’est complètement désorienté avec le rebond. je sens mon estomac se retourner dans le tourbillon et mes goggles n’arrivent plus à faire la mise au point devant mes yeux.
Les toits sales des Gutters se rapprochent de plus en plus vite. La masse du bidonville semble nous aspirer et je mets tous les efforts du monde pour essayer de redresser le speeder.
Non, je refuse. Je ne peux pas survivre à la dernière seconde du passage juste pour mourir de manière aussi ridicule sur un bout de tôle rouillée.
La panique me redonne une force surhumaine malgré la fatigue et le speeder se retourne. Je grogne sous l’effort et l’engin se redresse laborieusement mais pas assez vite pour éviter le crash.
Le béton terreux des slums nous accueille dans un rebond douloureux, m’écorchant la peau sur le vieux gravier de l’allée sur les quelques mètres de glissade.
Ma jambe coincée sous le moteur du speeder, fait glisser la moto comme une luge sur une couche de poussière d’étoiles. Cette course infinie s’arrête brusquement dans un boom retentissant quand notre équipage impacte les poubelles rangées au bout de l’allée.
Je lâche un soupir de douleur et laisse ma tête retomber sur le sol. Mes muscles se relâchent lentement pour la première fois depuis que j’ai décollé du port cet après-midi.
L’effluve des égouts bouchés me caresse les narines et me ramène désagréablement à moi et à la douleur qui lance dans mes jambes et le bas de mon dos.
La pénombre fait flotter un air glauque et presque menaçant sur la ruelle. En me redressant, je vois la masse de 300kg du speeder écraser mes mollets, sa carcasse complètement déformée par l’atterrissage raté.
L’étalon spatial qui m’accompagne depuis 8 ans git maintenant comme une vieille bête blessée dans les flaques visqueuses de l’allée, ses entrailles de métal grinçant pathétiquement à l’air moite de la ville.
Il faut que je me dégage ou je risque de perdre ma mobilité.
Lim saute sur la carcasse du speeder et me regarde paniqué en poussant des petits cris aigus.
Je m’agite pour essayer de me dégager mais la moto pèse de toute sa mécanisme sur le bas de mon corps. Le sang pulse dans mes jambes engourdies et plus j’essaie de me dégager, plus la moto s’enfonce sur mes mollets.
Je pousse de mes deux mains et me tortille pour essayer de sortir de ce piège, les goggles encore sur mon nez glissant a la sueur de la fin de la journée.
Mes cheveux noirs, que j’avais tressés ce matin en deux buns sur le haut de ma tête, me tombent dans les yeux et rendent mon travail encore plus difficile.
Les dernières lueurs de la flamme s’estompent en filaments dorés et rose bonbons, donnant au ciel des teintes arc-en-ciel se reflétant sur le troupeaux de satellites entourant Junï.
La chaleur humide de fin de flamme fait rougir les concentrateurs d’énergie répartis ça et la dans les allées et sur les toitures des slums, laissant pour l’arrivée de la nuit, un spectacle orchestré de lueurs douces dansant sur les murs sales des gutters.
Les lumières clignotent sur le torse métallique du speeder au rythme de mon déménage.
Concentrée sur ma tâche, je ne vois pas la masse brune arrivée en face et s’abaisser sur l’écueil misérable de notre véhicule.
Le speeder se soulève en une brusque cacophonie de grincements, ouvrant les vannes de mon flux sanguin dans son départ pour retomber à quelques mètres des poubelles dans un assourdissant fracas de carcasse métallique.
Je me laisse retomber sur le sol suant de la ruelle dans un soupir guttural, savourant l’air moite circulant entre les bouts déchirés de ma combinaison spatiale.
Je lève la tête pour voir le monstre d’homme qui se tient devant moi, un tube du moteur encore accrochée dans sa grande pâte gantée, me scrutant sans émotions derrière ses grosses lunettes rondes.