Fuck ! Juste fuck. đ”
Note pour mes lecteurs françaisâ€ïž Ce roman est Ă©crit en quĂ©bĂ©cois pur jus : expressions locales, sacres colorĂ©s, traditions Ă©tranges, bouffe dont vous nâavez probablement jamais entendu parler (ex. : le fameux cipaille, oui oui, ça existe pour vrai đ). Si Ă un moment vous vous demandez :đ « Câest quoi ce mot ? »đ « Pourquoi ils mangent ça ? »đ « Est-ce que câest une langue officielle ? »Câest normal. Respirez. Google est votre ami. Et ne vous inquiĂ©tez pas : Quand ClĂ©ment, un Français pur beurre, dĂ©barque dans lâhistoire, il comprend absolument rien non plus. Vous allez donc apprendre le QuĂ©bĂ©cois ensemble đ€Ł. Bonne lecture, tabarnak. â€ïžï»ż
đđ đđ đđ đđ đđ đđ
Mon criss de rĂ©veil a sonnĂ© trois fois avant que je rĂ©alise que je mâĂ©tais endormie avec mes jeans.
Encore.
Jâouvre un Ćil, constate les dĂ©gĂąts : un sac de Miss Vickieâs sel et vinaigre Ă©crapoutĂ© sur ma table de chevet, mon cell Ă moitiĂ© mort coincĂ© entre deux coussins qui sentent le Febreze cheap, pis cette tabarnak de douleur au bas du dos qui me rappelle que jâai passĂ© huit heures Ă manipuler des Ă©paules gelĂ©es raide, des genoux en compote. Yâa aussi une tasse de cafĂ© froid de hier qui traĂźne Ă cĂŽtĂ© de mon lit, pis je pense que jâai dormi avec ma brassiĂšre de sport. Glamour en criss.
Ătre physio, câest glamour dans les films, tsĂ©. Dans la vraie vie, câest surtout des madames de 70 ans qui te racontent leur transit intestinal pendant que tu leur masses le nerf sciatique en te demandant pourquoi tâas pas juste fait vĂ©tĂ©rinaire Ă la place. Au moins, les chiens te lĂšchent pas la face en te racontant leurs problĂšmes de couple.
Je me redresse en grimaçant. Esti que je suis maganĂ©. đ Jâai lâimpression quâun truck mâa passĂ© dessus, a reculĂ©, pis a recommencĂ© juste pour ĂȘtre sĂ»r.
Jâattrape mon cell. Douze notifications.
Trois textos de Steph qui sâimpatiente solide. Deux courriels de patients qui veulent dĂ©placer leur rendez-vous parce que finalement lĂ , ils pensent ĂȘtre corrects. Buddy, tâas lâĂ©paule en chiffon depuis mars, mais OK. Un texto de ma compagnie de cell qui me dit que jâai dĂ©passĂ© mon forfait de donnĂ©es. Encore.
Pis sept appels manquĂ©s. Tous de ma mĂšre. đđđđđđđ
Ah non. Pas elle. Pas aujourdâhui. Pas avant mon cafĂ©, esti.
Je connais ce truc-lĂ . Sept appels, câest pas une urgence. Genre, si mon pĂšre avait eu une crise cardiaque ou que la maison avait brĂ»lĂ©, elle mâaurait laissĂ© un message vocal dramatique avec des sanglots pis toute. Non. Sept appels sans message, câest pire. Câest un projet de marde avec mon nom dessus.
Je me lĂšve, traĂźne mon corps de zombie jusquâĂ la cuisine. La machine Ă cafĂ© prend trois siĂšcles Ă partir, faudrait ben que je la change, elle me gosse solide. Jâouvre le frigo pour prendre du lait. Yâen a plus. Ăvidemment. Yâa juste une bouteille de vin blanc entamĂ©e, du ketchup, pis un restant de St-Hubert dans un plat en styromousse qui date de quand exactement, ça, je prĂ©fĂšre pas savoir.
Mon cell vibre encore. Je le regarde. Ma mĂšre. Encore.đ€
Calisse.
Je prends une grande respiration. Je me prĂ©pare mentalement. Genre, je visualise un bouclier invisible autour de moi. Ăa marche jamais, mais jâessaie pareil. Je rĂ©ponds.
â AllĂŽ maman.
â AMĂLIE ! ENFIN ! Ăa fait SEPT FOIS que jâappelle, je pensais que tâĂ©tais morte dans un banc de neige sur le boulevard Taschereau ! Ou ben donc que tâavais eu un accident avec un orignal !
â Maman, je reste Ă Longueuil, pas Ă Fermont. Yâa pas dâorignaux sur Taschereau, juste des chars de bs, des nids-de-poule pis des cĂŽnes orange qui bougent jamais.
â Bon bon bon, tâes ben bĂȘte ce matin. Tâes dans tes SPM ou quoi ?
â MAMAN.
â Quoi ! Câest une question lĂ©gitime ! Tâes pas endurable quand tâes menstruĂ©e. Ta sĆur, elle, elle devient juste Ă©motive. Toi, tu deviens baveuse.
Je me retiens de lancer mon cell par la fenĂȘtre. Ă la place, je prends une gorgĂ©e de cafĂ© encore trop chaud, je me brĂ»le la langue. Ăvidemment.
â Quâest-ce que tu veux, maman ?
Un silence. Jamais bon signe. Câest le genre de silence qui annonce soit une visite surprise, soit un interrogatoire en rĂšgle, soit les deux.
â Bon ! Je voulais juste confirmer : tu arrives quand Ă Charlevoix pour les FĂȘtes ?
Ah. Ăa. Mon estomac se serre. Je savais que ça sâen venait. Ăa fait trois semaines quâelle tourne autour du pot comme une corneille au-dessus dâun porc-Ă©pic mort sur le bord de la 138.
â Euh, le 23, je pense ? Faut que je checke mon horaire, lĂ .
â Parfait ! Pis, tu viens avec quelquâun cette annĂ©e ?
Et voilĂ . Le coup de grĂące. La question qui tue. La question que jâespĂ©rais Ă©viter jusquâau 24 dĂ©cembre au soir, idĂ©alement quand tout le monde serait trop paquetĂ© au caribou pour sâen rappeler.
â Pourquoi tu demandes ça ?
â Ben lĂ , AmĂ©lie, ça fait trois NoĂ«ls que tu te pointes toute seule ! LâannĂ©e passĂ©e, Denise tâa placĂ©e Ă cĂŽtĂ© du sapin parce quâelle savait pas quoi faire avec toi. TâĂ©tais assise entre le pot de canneberges, le gros JĂ©sus en plastique de ta grand-mĂšre.
â Maman, jâavais une place normale, arrĂȘte dâexagĂ©rer, lĂ .
â Tu mangeais ton cipaille avec le petit JĂ©sus qui te fixait dans face, AmĂ©lie. CâĂ©tait triste en criss.
Je ferme les yeux. Respire par le nez. Compte jusquâĂ trois. Ăa marche pas.
â Bon. Câest quoi le but de lâappel ?
â BEN LĂ ! Je veux juste savoir si tu viens avec quelquâun ou si on te met encore Ă cĂŽtĂ© du sapin ! Marianne veut faire un plan de table pour le rĂ©veillon, Patrick a achetĂ© trop de chaises lâannĂ©e passĂ©e parce que tu nous avais dit que peut-ĂȘtre tu viendrais avec quelquâun, finalement tâes arrivĂ©e avec une bouteille de mousseux cheap du MĂ©tro, ta face de beu.
Calisse.
Je sais pas ce qui me prend. Peut-ĂȘtre le manque de sommeil. Peut-ĂȘtre la brĂ»lure de cafĂ© sur ma langue. Peut-ĂȘtre le fait que jâai mĂȘme pas encore 30 ans, que ma mĂšre me parle encore comme si jâavais 12 ans, que jâavais oubliĂ© mon lunch dans mon casier dâĂ©cole. Peut-ĂȘtre que je suis juste tannĂ©e de me faire niaiser.
Mais les mots sortent tout seuls.
â Non maman, je viens pas toute seule.
Silence. Long. Trop long. Je pourrais jurer que jâentends son cerveau qui vire Ă planche.
â Tu viens avec quelquâun ?
â Oui.
â QUELQUâUN QUELQUâun ? Comme, genre, un chum ?
Mon cerveau crie : RECULE AMĂLIE RECULE TABARNAAAAK đš
Ma bouche dit :
â Oui. Un chum.
â AMĂLIE, TâAS UN CHUM, TU MâEN AS PAS PARLĂ ?!
Fuck! FUCK!!! FUUUUUUCK!!!!
â Ben, oui ? Câest nouveau, lĂ , jâvoulais pas en parler trop vite, tsĂ©.
â NOUVEAU COMMENT ĂA NOUVEAU ? Depuis quand ? Il fait quoi ? Il est fin ? Il a-tu une job ? Il vient dâoĂč ? AMĂLIE RĂPONDS-MOI !
Ma mĂšre vient de passer en mode GRC. Je lâentends presque sortir son carnet, son stylo.
â Maman, MAMAN, calme-toi, lĂ , câest vraiment nouveau, genre trĂšs nouveau. On se connaĂźt pas depuis longtemps. Je veux juste pas fucker ça avant que ça commence.
â Me calmer ? MA FILLE me cache quâelle a un chum, tu veux que je me calme ?
â Je te le cache pas, je te le dis lĂ ! Mais je te donnerai pas tous les dĂ©tails tu suite parce que, ben, câest privĂ©, OK ?
Un soupir dramatique Ă lâautre bout. Ma mĂšre maĂźtrise le soupir dramatique comme personne.
â Bon, bon, bon. En tout cas, tu me le prĂ©sentes Ă NoĂ«l, câest clair ?
â Oui maman.
â Il va ĂȘtre lĂ pour le rĂ©veillon ?
â Oui maman.
â Tu me promets quâil existe pour vrai ? Parce que lâannĂ©e oĂč tâavais 16 ans, tu nous avais sorti un chum imaginaire pour quâon te laisse aller au party chez ton amie, lĂ .
â MAMAN, JâAVAIS 16 ANS ! Ăa fait longtemps en tabarnak !
â Bon ! Correct ! Je te crois ! Faut que jây aille, je vais appeler Marianne pour le plan de table ! Elle va ĂȘtre tellement contente ! Ton pĂšre aussi ! Il va enfin pouvoir se vanter au garage que sa fille est enfin casĂ©e !
â Maman, voyons donc.
â Je tâaime ma chouette ! Bye !
Elle raccroche.
Je reste plantée là , mon cell dans main, ma gueule de beu dans face, mon café qui refroidit.
Je viens de me crisser dans marde solide. đ©
Pas juste un peu de marde. Non. Une tonne de marde. Une montagne de marde avec mon nom dessus pis une pancarte qui clignote.
Je fixe mon cell. Je pourrais la rappeler. Lui dire que je niaisais. Que câĂ©tait une joke. Quâil y a pas de chum dans ma vie, quâil y en a jamais eu pis quâil y en aura probablement jamais vu comment je suis bonne pour me fourrer toute seule. Et sans plaisir en plus criss.
Mais je connais ma mĂšre. Dans exactement trente secondes, toute la famille va ĂȘtre au courant. Marianne va sauter de joie, Patrick va sortir les chaises du garage, Denise va commencer Ă me texter des questions, mon pĂšre va probablement sortir une biĂšre pour fĂȘter ça, pis Jacob va vouloir savoir si mon nouveau chum aime les PokĂ©mon.
Mon cell vibre.
đ± **STEPH**Tâes oĂč lĂ ? RĂ©pond, jâcapote.
Je fixe lâĂ©cran. Mes doigts tremblent un peu quand je texte :
đ± **MOI**Jâviens de faire une grosse esti de gaffe. Câest urgent.đ
Trois petits points apparaissent. Elle écrit.
đ± **STEPH**Hein ?? đđJâarrive. 15 minutes.
Je regarde mon appartement en bordel. Mon sac de chips vide. Ma face de zombie dans le reflet du micro-ondes. Mon cafĂ© froid. Ma vie qui vient de partir en couille en lâespace de cinq minutes.
Je réalise que dans dix jours, je dois me pointer à Charlevoix avec un chum qui existe pas.
Joyeux tabarnak de NoĂ«l, AmĂ©lie. đđ€Ż
Je sais que certains vont saigner des yeux... mais inquiĂ©tez-vous pas : jâai dĂ©jĂ un coupon rabais pour des mouchoirs. đ€Łđ§»đž