Charlie
Charlie regarde l’horloge du four, elle indique 14h22.
- Merde !
Sa tarte méditerranéenne finit de dorer. Il ne lui reste que quelques minutes de cuisson. La table est jonchée d’épluchures, la plaquette de beurre, que Charlie a oublié de remettre au frais, s’est toute ramollie. L’évier déborde de récipients et ustensiles en tout genre. Charlie lèche la maryse avant de l’ajouter à la pile instable.Elle s’essuie les mains sur son tablier puis attrape son téléphone.
À Philip - 14h23
“Déso P’pa, j’aurais un peu d’retard”
Le frigo de Charlie est remplie de tartes. Chaque essai peut être amélioré. Un peu plus d’origan. Un peu moins de feta. L’ail émincé plus finement. Rôtir l’aubergine plus délicatement. Chaque détail compte. Chaque geste à son importance. La perfection s’atteint dans l’exigence. Essayer, tester, faire, refaire. Répéter autant de fois que nécessaire. Jusqu’à l’atteindre, le goût parfait.
Lors de l’été qui avait suivi le départ abrupte de Mathilda, Philip avait décidé d’emmener Charlie à la découverte du berceau des civilisations modernes. Ils s’étaient alors envolé, le temps de quelques semaines, visiter les merveilles grecques. Le Parthénon d’Athènes, la cité de Delphes, la rotonde de Thessalonique, Philip avait trimballé Charlie d’édifice en édifice. Les yeux émerveillées il avait listé les détails d’ingéniosité de l’empire déchue, à sa fille. Charlie avait tout retenu. Les fameux trois ordres à ne surtout pas confondre. Puisque Corinthien n’avait, après tout, rien à voir avec Ionique. Elle avait découvert que les colonnes, on ne rigole pas avec. Elles étaient l’essence même des bâtiments. De l’agora, de l’acropole. Elles permettaient de se rassembler, discuter, partager. Les colonnes avaient créé la civilisation telle qu’on la connaissait aujourd’hui. Du moins c’est ce que Philip avait appris à Charlie durant cet été du début des années 2000. Mais ce qui avait surtout marqué Charlie c’était l’architecture des taverna. Leurs chaises aux assises en paille, les petites tables en bois carrées toujours revêtues de nappes à carreaux blancs et bleus. Les joueurs de bouzoukis, la fêta saganáki, les dákos crétois et l’origan dans tous les plats. Philip avait pensé éblouir sa fille avec les prouesses architecturales de l’empire grec, mais c’était sa cuisine qui l’avait conquise. Chaque repas avait emmené Charlie vers une nouvelle découverte, chaque plat avait été l’occasion de redécouvrir une saveur. Des mets simples qui avaient ébouriffé la jeune Charlie. Chacun des légume qu’elle avait gouté, poussaient dans le jardin de son Papé. Pourtant les recettes de sa Mamé avaient un goût bien différent. Charlie avait alors compris que tout pays avait sa gastronomie. Une révélation qui l’avait stupéfaite. Lors de leur dernière soirée sur la presque désertique île de Kimolos, Charlie avait fièrement clamait “J’aurais un restaurant moi aussi”. Philip en avait alors conclu que bien qu’il n’est pu sensibiliser sa fille aux merveilles de l’art architectural, il lui avait au moins permis de trouver sa voie. Et il n’y avait rien de plus gratifiant pour ce père dévoué. Une fois de retour en France, Philip avait alors sollicité l’aide de Mamé. Elle transmit ses astuces à Charlie mais surtout lui apprit comment marier les saveurs. Elle lui enseigna la saisonnalité des légumes, et Papé l’emmena dans le potager. Elle vit les haricots pousser doucement, il lui expliqua quand récolter les courgettes. Mamé lui révéla le secret des framboises aciduleusement sucrées. En grattant la terre aux cotés de ses grands parents, Charlie apprit à combler le vide béant creusé par l’absence de sa mère Chaque été elle le passa chez Papé et Mamé, jusqu’à celui précédent son entrée à l’école hôtelière. Charlie quittant alors son ouest natal pour rejoindre la prestigieuse école qu’elle voulait être sienne Les larmes coulèrent à flot lors de son départ, la séparation avec son père fût terrible. Heureusement, Anissa la suivie. Faisant plier Mimi, elle intégra un cursus général dans l’établissement voisin. Ensemble Charlie et Anissa expérimentèrent le déracinement et l’enivrement d’une liberté inconnue. Philip fit les allées et retour jusque dans la vallée du Rhône mensuellement. Un exil qui donna à Charlie un espace de reconstruction. Sécuriser par la présence de sa meilleure amie, Charlie s’autorisa un lâcher prise total. Trois années rocambolesques qui permirent aux jeunes adolescentes d’exorciser leurs blessures.
La minuterie carillonne. Charlie s’active. Elle sort le plat du four puis se presse dans l’entrée. Elle attrape son casque, ses clefs et enfile ses baskets tels des chaussons, cassant alors le talon comme à son habitude. Son scooter est garé à deux pas de l’immeuble. Si elle remonte la rue Josephine Baker à contre sens, elle peut être au cimetière en moins de 6 minutes.
À Philip - 14h37
“J’pars ”
À Charlie - 14h38
“Pas d’imprudence, j’ai assez d’une tombe à fleurir !”
À Philip - 14h38
“P’pa putain t’es glauque”