Chapitre 1 - 13h
Le bus avançait par à-coups, comme s’il refusait de m’amener là-bas.
Je fixais la vitre, le paysage qui filait trop vite et trop lentement à la fois.
Tout était flou.
Ou peut-être que c’était moi qui l’étais.
Mon ventre tirait comme si une main invisible le serrait de l’intérieur.
Ma gorge était sèche.
Mes doigts tremblaient sur mes genoux.
J’avais essayé de dormir la nuit dernière, mais mes pensées avaient tourné jusqu’à l’aube.
Qu’est-ce qu’il va me demander ?
Qu’est-ce que je vais dire ?
Et si rien ne sort ? Et si TOUT sort ?
Le bus fit un virage sec.
Je m’accrochai au siège devant moi.
Je vérifiai mon téléphone : 12h55.
Une notification clignotait encore :
« Tu me diras comment ça se passe. »
Je n’ouvris pas.
— Pas maintenant…, murmurai-je.
Je n’avais pas l’énergie.
Le bus traversa un rond-point, puis un deuxième.
Dehors, les gens marchaient tranquillement, faisaient leurs courses, rigolaient.
Des vies normales.
Moi, j’allais chez un psy.
Et j’avais l’impression de marcher vers une scène que je ne connaissais pas encore.
Le bus s’arrêta.
— Terminus ! lança le chauffeur.
Je sursautai.
Je descendis trop vite et l’air froid me coupa la respiration.
Mes mains devinrent encore plus glacées.
Chaque pas vers la rue me donnait l’impression d’un tremblement de terre dans ma poitrine.
Et si je fais demi-tour ?
Personne ne saura.
Je peux rentrer. Oublier. Dire que j’étais malade…
Je serrai les poings.
— Non… vas-y, soufflai-je en baissant les yeux.
Je passai devant une vitrine.
Mon reflet : pâle, cerné, les épaules crispées, les cheveux attachés à la va-vite.
Je n’avais pas l’air malade.
Juste… épuisée.
Quand l’immeuble apparut, mon cœur fit un bond douloureux.
Un immeuble banal.
Mais pour moi, c’était une frontière.
Plaque dorée :
Cabinet de Psychologie — 1er étage
Je déglutis.
Je montai les escaliers, marche après marche, comme si mon corps pesait le double.
En haut, je posai la main sur la poignée.
Elle était tiède.
Ou peut-être que c’étaient mes mains qui étaient glacées.
La salle d’attente était presque vide.
Une plante dans un coin.
Quelques magazines.
Une horloge qui ne faisait même pas de bruit.
Je m’assis.
Le cuir froid me fit frissonner.
Je croisai les doigts pour cacher leur tremblement.
12h59.
Je tentai de respirer, mais chaque inspiration tirait sous mes côtes.
Je pensais à la nuit précédente.
À ce moment où j’avais presque annulé.
Si je n’y vais pas aujourd’hui… j’y irai jamais.
La poignée du bureau tourna.
Je sursautai.
— Lina ?
Sa voix était douce, posée, presque neutre.
Je levai la tête.
Le psy se tenait là, dans l’encadrement, calme, les épaules détendues.
— Bonjour, dit-il. Tu peux entrer.
Je me levai. Mon sac glissa un peu, je le rattrapai maladroitement.
En entrant, je sentis mes jambes trembler.
Le bureau était simple : une chaise, un fauteuil, une bibliothèque, une fenêtre qui diffusait une lumière douce.
Je m’assis.
La porte se referma derrière moi.
Un petit clic.
Et mon cœur partit au galop.
Il posa un carnet sur ses genoux, sans l’ouvrir.
— Tu peux respirer, Lina. On n’est pas pressés.
— J’essaie…, murmurai-je.
— Comment tu te sens, maintenant, tout de suite ?
Je déglutis.
— Je sais pas trop… J’ai mal partout. Et je… j’ai peur.
— De quoi ?
Je fixai mes mains tremblantes.
— De parler.
— De quoi as-tu peur quand tu parles ?
— Que tout sorte. Ou que rien sorte.
— Et si c’est le bon moment ?
Je levai les yeux vers lui, surprise.
— Pourquoi… pourquoi ce serait le bon moment ?
— Parce que tu es là. Et tu n’es pas venue pour rien.
Je sentis un poids glisser dans ma poitrine.
Une fissure minuscule.
— Je crois que j’ai trop gardé, avouai-je.
— Pendant longtemps ?
Je hochai la tête.
— Très longtemps…
Il resta silencieux quelques secondes, puis :
— Tu peux commencer par une image. Un souvenir. Même un bruit.
Je fermai les yeux.
Et l’image vint immédiatement.
Brutale.
Claire.
Inévitable.
Une porte.
Un couloir.
Des cris.
Mes petites mains sur mes oreilles.
Ma respiration coupée.
— Ça revient…, murmurai-je.
— Laisse venir. Tu ne risques rien ici.
Je respirai difficilement.
— Je me revois… derrière une porte. Toute petite. J’avais tellement peur.
Il hocha doucement la tête.
— On avancera ensemble, d’accord ?
Je sentis quelque chose céder en moi.
Une barrière fatiguée.
Un verrou rouillé.
Et sans un mot de plus…
la première fissure s’est ouverte.
Je pris une inspiration tremblante.
Le psy ne disait rien.
Il attendait simplement, calmement, comme s’il savait que quelque chose allait sortir.
— Je crois que… ça a commencé à la maison, murmurai-je.
Ma voix vibrait un peu.
Il hocha doucement la tête, sans me presser.
— D’accord. Quand tu te sens prête.
Alors j’ai fermé les yeux.
Et j’ai laissé les images revenir.
Celles que j’avais essayé d’oublier pendant des années.








