La Nuit du Simaton... et autres nouvelles de morts et de Vie

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Summary

On ne peut fuir son destin. Du manoir familial à une maison de campagne isolée, en passant par la scène éclaboussée de néon d'un strip-club, il nous rattrape toujours. Les personnages de ce recueil ne veulent pas l'accepter. Or, ils ne pourront bientôt plus l'éviter. Parce qu'ils sont humains, et que leurs forces sont limitées ; parce que leur vie a bâti ce monde. Un monde où les ombres du crépuscule sont propres à chacun, où la caresse d'un spectre est plus enivrante que celle de n'importe quelle liqueur, un monde de lumière et de bruit, de solitude dans la foule - où chaque nuit est un combat, chaque aube une victoire... Un monde où les créatures qui lorgnent les existences de ces naufragés volontaires ne sont rien comparées au plus terrible des monstres : l'Homme lui-même.

Status
Complete
Chapters
7
Rating
n/a
Age Rating
16+

La Nuit du Simaton

Il arrêta le moteur. Il l’avait longtemps laissé tourner, jusqu’à ce que sonne à nouveau l’alerte de carburant. En même temps, son téléphone s’anima, comme si la vibration de la voiture s’était transmise à un autre appareil. Maintenant, il voulait entendre les accents de cette voix à l’autre bout du pays.

— Allô, Thomas ? C’est Trine.

Un silence. Mais il n’avait pas répondu.

— J’ai trouvé la lettre que tu m’as laissée. Je l’ai lue… plusieurs fois. Tu n’avais pas à affronter cela seul. Mais je veux que tu saches…

Sa voix tremblait à peine. Elle avait toujours été plus forte que lui.

—… que je te comprends. Quoi que tu aies à faire, fais-le.

Une dernière vérification. Le papier froissé était bien dans sa poche. Il descendit de voiture.

— Simplement, ne les laisse pas encore te blesser, d’accord ?

La porte avait déjà claqué.

#

Il lui fallait de l’essence. Laissant sa voiture sous un arbre, il entreprit à pied ce qu’il lui restait de chemin à faire. Ses sandales crissèrent sur les cailloux de la route. Un peu plus haut, en face de lui, un village désert sur un mont silencieux. Une simple allée centrale, bordée de maisons décrépites, toutes semblables, bien en rangs. Même porte, même inclinaison du toit, même nombre de fenêtres où se reflétait dix, cent, mille fois l’aveuglant soleil de fin septembre. Plissant les paupières, Thomas détailla les lieux. Rien n’y bougeait, pas un son ne dérangeait le silence sépulcral. Au bout de l’allée, un haut manoir dominait le visiteur de sa masse ombreuse – c’était peut-être l’ombre du soir ? – et, sur la gauche, au centre de l’allée toute droite, se dissimulait une station-service. C’est vers elle qu’il se dirigea.

Sous l’auvent rouillé, l’unique pompe était hors service. Thomas prit quelques instants pour fouiller les alentours : il y avait quelques bidons attendant dans la poussière. Tous vides. Fatigué par sa journée de voyage, il les laissa glisser au sol dans une succession de sons étouffés.

Le magasin de la station-service était fermé. « Pour toute question, adressez-vous au manoir » disait un écriteau jauni. Il frappa à la porte malgré tout.

— Il y a quelqu’un ? appela-t-il.

Il n’attendait pas de réponse – entendre le son de sa voix le réconfortait un peu. Pourtant il crut discerner du mouvement, sur sa droite. Derrière la fenêtre et l’éclat du soleil. Quelqu’un le regardait. Thomas mis sa main en visière pour se protéger de la lumière :

— Ouvrez ! J’ai besoin d’essence ou je vais rester coincer ici pour la nuit !

Le tenancier ne répondit pas mais se rapprocha de la vitre. Dans un même mouvement, Thomas recula. En lieu et place de ses yeux et de sa bouche, l’homme avait des trous inutiles, béants.

Cela n’avait bien sûr aucun sens, mais Thomas préféra s’éloigner de la station-service. Le soleil se couchait rapidement. Pour l’heure, il reposait entre les tourelles du manoir, comme le signal d’un phare sur son trône de pierre ; mais bientôt, il ferait nuit et lui serait trop loin de la route pour appeler une dépanneuse. Il se décida à aller frapper à la porte de la grande maison.

Tandis qu’il remontait l’allée, un picotement dans la nuque lui fit comprendre qu’on l’observait. Quelque chose avait changé ici, depuis son appel à la station-service. Aux fenêtres se pressaient les habitants de la ville, visage penché en avant, corps demeurant invisible dans l’ombre. Thomas ne parvenait pas à les détailler… La lumière rasante, la crasse sur les vitres effaçaient leurs traits. C’étaient des faces anonymes et blanches, sans yeux ni bouches. Qu’importe : ils n’en avaient pas l’utilité. S’ils s’en servaient, cet endroit serait bien différent. Lui, aurait été bien différent.

Être ainsi offert aux regards de cette foule silencieuse réveillait en lui une colère enfouie. D’une seule détente, il ramassa une pierre au sol et l’envoya sur la vitre la plus proche. Elle y rebondit sans effet, impuissante. Il pressa le pas, courut, presque. Les images derrière les vitres pivotèrent un peu plus vite pour le suivre. N’en pouvant plus, Thomas s’élança de toutes ses forces vers le manoir. La sueur perla vite à son front, brûlante tout d’abord, capturant le soleil couchant ; puis glacée, quand la grande bâtisse l’accueillit dans son ombre. Les mains appuyées sur ses genoux, il reprit son souffle bruyamment. Un coup d’œil en arrière : plus personne n’attendait aux fenêtres. Ils avaient tous disparu.

— Bienvenue chez toi… murmura-t-il, amer.

Il frappa à la porte principale.

#

Il avait espéré un peu de théâtralité. Un écho distant, le bruit de pas qui s’approchent, un silence dramatique précédant le grincement de la poignée ouvragée. Il devait être déçu : la porte s’ouvrit sous ses doigts. Sans résistance, sans un bruit. Comme si l’attente de ce jour l’avait gardée intacte, tandis que la bâtisse, la ville tout autour décrépissaient lentement. Il entra.

L’air glacé du hall l’accueillit. Les volets des fenêtres étaient pour la plupart refermés, aussi laissa-t-il la porte ouverte pour y voir clair. De la condensation s’échappait de ses lèvres tremblantes, capturant la lumière et la vue pour s’animer d’une vie fantasque. Il se força à détailler les lieux – pour la première fois depuis dix ans.

Le sol marbré de froid menait à un large escalier. Impossible de voir l’étage, dissimulé dans l’ombre, mais Thomas se rappelait le sol de bois qui craquait, grinçait, amplifiait tous les sons venant à s’y échouer. Les sons, il ne les avait pas oubliés non plus, d’ailleurs.

Il fallait qu’il se concentre sur le hall d’entrée. Le marbre, l’escalier… à sa gauche une autre porte, que les ans n’avaient pas épargnée, elle. Derrière, le salon, donnant sur la salle à manger. Il n’aimait pas cet endroit. On lui disait sans cesse d’y attendre. Les invités, la punition, que la vie vienne… Tout était différent, depuis qu’il en était sorti.

Mais le hall d’entrée ! Sous un lustre de poussière, le marbre, l’escalier, la porte, le salon, la salle à manger… à droite, une discrète ouverture menait aux quartiers des domestiques. Thomas n’avait jamais tissé de liens avec eux. La communication ne s’établissait pas. La chose ne l’étonnait pas : c’étaient des gens de la ville, aveugles et silencieux. Si seulement… !

Le hall, ce maudit hall qu’il ne pensait pas, ne souhaitait pas revoir ! L’escalier ! Le salon, le marbre, l’escalier, la poussière, les grincements ! L’escalier ! Et dessous, son bureau…

La porte d’entrée claqua soudain.

— Il y a quelqu’un ? cria-t-il dans les ténèbres, plus fort qu’il ne l’aurait voulu.

Il tournait sur lui-même en quête d’un point de repère, mais impossible pour lui de voir quoi que ce soit. Il tendit les mains, s’attendant à sentir la poignée sous ses doigts ; mais il était perdu au milieu du hall gigantesque. Ses mouvements affolés dérangeaient des monceaux de poussière, qui s’envolaient trouver une autre cachette à l’extrémité de son champ de vision, trompant son sens de l’orientation, ou bien glissaient le long de son dos avec une lenteur larvaire.

Finalement, Thomas s’immobilisa, le souffle court, la gorge encrassée du temps accumulé en ces lieux. Il s’agissait de sa maison, il y avait vécu toute son enfance. Il n’était pas en danger, ici, et il ne pouvait pas s’y perdre. Peu à peu, sa vision s’habitua à l’obscurité. Il vit de nouveau l’escalier, les portes, le lustre… les contours dessinés en ombre chinoise par la lumière immanente. Il y avait aussi une autre source de lumière… comme une bougie, sur la gauche. Il avança vers elle.

Il y avait là un petit garçon. Il portait un pantalon blanc, un maillot blanc, ses cheveux mêmes étaient d’un blond très pâle. Il se détachait des ténèbres de l’endroit en un contraste si vif que Thomas ne s’étonnait pas de l’avoir confondu, du coin de l’œil, avec la flamme d’un candélabre.

— Bonjour, petit, fit-il, incrédule.

— Bonjour ! répondit l’autre.

— Tu sembles bien joyeux.

— C’est parce qu’un grand me parle enfin ! En plus, il s’agit de toi !

Thomas se renfrogna.

— On m’attendait donc ?

— Avec plus ou moins d’espoir… As-tu besoin d’un guide ? Je peux t’aider !

Thomas demeura là à le regarder. Pesant le pour et le contre.

— Et puis quoi, encore ?

L’Enfant lui aurait-il pris la main pour le guider ? Lui aurait-il expliqué ce qu’il avait vu et entendu, pourquoi la ville était étrange – l’avait toujours été ? C’était absurde. Un garçonnet ne pouvait rien savoir de tout cela. Il lui fallait trouver les réponses par ses propres moyens.

Un cliquetis dans son dos. Il se retourna brusquement. C’était la Servante.

Comme le reste de la ville, elle n’avait pas changé : son épaisse chasuble, sa capuche, ses gants noirs, ne laissaient apercevoir d’elle que ses bras – et, sur la chair chaude, les lèvres humides de scarifications entrouvertes.

— Tu es revenue, soupira-t-elle.

Il flottait soudain dans l’air un parfum entêtant. Thomas fixait la Servante sans répondre et celle-ci demeurait là, parfaitement immobile. Seule, une larme de sang glissait le long de ses bras, suivant la voie creusée dans la chair – plus bas, toujours plus bas, épousant un détour, emportant avec elle un peu plus de liqueur cramoisie, énorme et brillante, désormais, d’un éclat intérieur, plus bas, plus bas…

… pour tomber finalement.

— Je ne suis pas là pour toi ! s’exclama Thomas en s’arrachant à cette contemplation sinistre.

— Mais tu es revenu.

Il fouilla dans sa poche et en tira le papier tout froissé. Il le brandit devant lui comme un talisman.

— C’est pour Carène que je reviens !

— Je vois, fit l’autre, jetant un regard distrait à la feuille qu’on lui présentait. On ne revient jamais pour moi, bien sûr…

— Mène-moi à elle. Je cherche aussi de l’essence pour repartir avant la nuit. Il doit bien en rester dans cette maudite ville, non ?

— Non ? répéta l’autre.

Thomas se passa une main sur le visage, tâchant de conserver son calme.

— Tu ne penses tout de même pas conduire à une heure pareille, en une nuit pareille ?

— Eh ! pourquoi pas ? Qu’à ce jour de si spécial ?

— C’est la Nuit du Simaton. Tu resteras bien manger ? Carène sera là.

Thomas se détourna avec colère. À côté de lui, l’Enfant avait disparu.

#

La Servante l’avait laissé seul, le temps pour elle d’aller chercher du carburant. En attendant, Thomas mangeait sans enthousiasme une soupe au goût étrange.

— Exactement comme dans mes souvenirs, songea-t-il.

S’asseoir dans la salle à manger avait été hors de question, aussi la Servante avait-elle consentie à l’installer à la table des domestiques. L’endroit était désert ; elle seule, désormais, entretenait le manoir. Les placards, fourneaux et autres rangements encombraient les murs de la pièce longiligne ; les murs avaient été peints en un bleu passé, tirant sur l’acier. Des rangées d’ustensiles tranchants brillaient sous la lumière blanche ; murs et métal reflétaient la lumière blanche du néon silencieux. Dans cette clarté sournoise, il lui était difficile de distinguer les extrémités de la longue pièce. Cette forme noire et courbée, là-bas, était-ce Carène, solitaire… ?

Impossible de le savoir et la luminosité lui donnait le tournis. À moins que ce ne soit la soupe.

La cuillère s’enfonça dans la soupe avec un son mat, où elle resta suspension avant de toucher l’assiette. Elle n’avait toujours pas bougé quand revint la Servante, tenant entre les mains une petite statuette.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama Thomas.

Sans mot dire, la Servante déposa la chose sur la table, l’offrant sans fard à la vue. Il la reconnut tout de suite : le génie familier, héritage centenaire.

Il semblait qu’on eût accolé une paire de jambes et de bras à une grande obélisque. Les premières, proches de la base, conféraient stabilité à la sculpture, tandis que les seconds, plus hauts et plus tordus encore, créaient une impression de mouvement. Comment le sculpteur avait-il pu trouver pareille inspiration ? Un homme transpercé en travers du torse par un pieu en bois, du temps où pareil supplice avait cours encore dans la région… Et où se trouvait la tête ?

— Je savais que tu ne l’aurais pas oubliée, fit la Servante en prenant un siège.

— Je sais qu’il s’agit du Simaton. On m’a suffisamment bourré le crâne avec ces idioties pour que je m’en souvienne… Je veux savoir pourquoi tu l’apportes ici !

— Parce que c’est à cet instant précis que tu as décidé de revenir. Pour la Nuit du Simaton – elle haussa le ton pour mimer son Père, paumes vers le sol, en prière – nuit de cauchemars, de fantasmes et de mort.

Elle baissa de nouveau la voix, vibrante d’excitation contenue :

— On décide du cours de sa vie, lors de pareilles nuits. Si l’on reste dans les ténèbres ou court vers le soleil… Longtemps, j’ai attendu ce moment.

— Je te l’ai dit, je ne suis pas revenu pour toi.

Thomas s’absorba dans la contemplation de son gruau ; elle, se rencogna confortablement dans son siège, mordillant son doigt par-dessous sa capuche.

Après un instant de silence, Thomas finit tout de même par reprendre la parole :

— Tu n’as pas pris une ride.

— Et toi, tu n’as pas changé. En rien.

— Hum… J’oubliais pourquoi je ne t’adressais plus la parole.

— Pour t’ouvrir à quelqu’un d’autre, mmh ? Parle-moi de ta Trine.

Elle avait grimacé en prononçant ce nom.

— Ça ne te regarde pas.

— Je le sais pourtant ! Prends garde, prends garde ! Ta vie ici ne t’a-t-elle rien appris ? La vérité blesse, surtout avec ta famille. Et parfois, quand les plaies sont profondes, on en meure…

C’en était trop. Thomas écrasa son poing sur la table, renversant son assiette ; la soupe glissa en masse compacte sur la nappe pour aller gésir contre une bouteille.

— Je monte me coucher, annonça-t-il abruptement.

— Encore une scène…

— Tu n’as qu’à nettoyer.

— Oui, oui… Après tout, je ne bouge pas.

Sans prendre la peine de répondre, Thomas jeta sa serviette au sol. Un instant il s’arrêta pour regarder du côté de la silhouette solitaire ; impossible de savoir s’il s’agissait de Carène ou d’un fantôme. Il en aurait le cœur net demain. Il sortit et s’engagea d’un pas vif dans le couloir qui le mènerait au hall… On ne voyait même plus les arbres par la petite fenêtre donnant sur la propriété. Il faisait nuit noire.

— C’est folie, songea-t-il. Je ne devrais pas être ici.

Depuis la cuisine lui parvenaient des bruits de succions humides. La Servante avait toujours eu fort appétit.

#

Au bout du couloir qui grince, grince, grince… il y avait sa chambre. Laissée telle quelle depuis son départ. Moquette étouffante, murs à l’avenant, vieux transistor sur une table simple en bois sombre, une chaise inconfortable et un lit à baldaquin. Immense jadis, toujours trop spacieux pour lui ! La photographie d’une femme jeune. Non, rien n’avait changé. L’ampoule timide colorait l’endroit de la couleur des souvenirs. Jaune, chaude, fanée, un peu, aussi…

Les volets étaient fermés. Quoiqu’il n’ait pas vu une seule toile d’araignée, pas une seule mouche depuis son arrivée, Thomas comprenait bien qu’il en était ainsi depuis longtemps. Il s’en détourna. Son départ avait clos cette fenêtre ; son retour ne méritait pas qu’on l’ouvre.

Pour faire bonne mesure, il coinça la porte avec la chaise.

Puis il s’allongea sur le lit – inconfortable comme toujours il l’avait été – sans prendre la peine d’ôter ses chaussures. Dans sa poche, le papier se froissait et froissait un peu plus à chaque fois qu’il se retournait. Un instant il l’en tira pour le fixer, le regard immobile.

— Je ne reste pas, se répétait-il. Voulais-je seulement venir ? Cette nuit passée ici est un accident. Je me suis sans doute perdu…

Et il ruminait ainsi en s’endormant.

#

Ses yeux s’ouvrirent dans les ténèbres mouvantes. À l’extrémité de son champ de vision, la porte s’ouvrait lentement. Il lui fallut quelques instants pour appréhender en quoi cela était problématique.

— Impossible, j’ai bloqué la porte.

Mais il ne parvenait pas pour autant à bouger.

L’intrus passa les bras par l’embrasure. Il devait être grand, très grand, puisqu’il tâtonnait le haut plafond à la recherche de quelque chose, sans avoir besoin d’entrer dans la pièce. Forme noire dans le noir, ne produisant aucun son. Un peu plus à gauche, en arrière… Ce devait être un géant, oui. Ou bien seuls ses bras étaient longs ; il se contentait de les étirer pour poursuivre ses recherches… Le vieux transistor craqua, le plafonnier se balança en silence, le baldaquin même se froissa sous la pression de doigts inquisiteurs…

Si seulement l’inconnu pouvait se révéler – ne serait-ce que passer la tête dans la chambre ! – plutôt que de déléguer sa présence à ses membres élongés, Thomas pourrait se ressaisir, affronter la situation, prendre une décision… Mais non. L’ombre du couloir ne révélait pas ses secrets.

Enfin ! ils s’immobilisèrent. Un « clic » retentit dans le silence. Alors lentement, tout lentement, les longs bras retombèrent et se rétractèrent vers la porte.

— C’est un rêve, pensa Thomas. Personne n’a pu entrer – personne n’est vraiment entré, d’ailleurs…

C’est alors qu’il la vit. La boîte à ombres chinoises, accrochée en face du lit. C’était elle que les bras avaient allumée ; elle faisait maintenant glisser ses ombres sculptées tout autour de la chambre, caresses froides, accompagnée de musiques d’antan…

— On l’allumait tous les soirs pour que je m’endorme en la regardant, se souvint le dormeur.

Comment avait-il pu l’oublier, elle et les monstres qu’elle menait en ballet toutes les nuits de son enfance ? Contempler ce spectacle lui donnait le tournis, l’abrutissait en un sommeil sans rêve. Chaque nouvelle forme alourdissait ses paupières, allégeait le poids de la douleur et des soucis. Ah ! il se souvenait même, à présent, des paroles de la comptine que tous les enfants de son âge apprenaient à l’école…

— La Nuit du Simaton ! Nuit de cauchemars, de fantasmes et de morts ! Par-delà l’atmosphère, le vide spatial, le système solaire… Dans ta ceinture Notamisse, Simaton, m’entends-tu ? Simaton, es-tu là ? Viens çà, viens çà !

Quand il se rendit compte que c’était sa propre voix, adulte, qui chantonnait l’air entêtant, il sombra de nouveau dans le sommeil.

#

Un cri le réveilla en sursaut. Cette fois, il se redressa d’un bond. Ç’avait été la voix d’une femme.

Les yeux encore appesantis de sommeil, il fouilla la pièce du regard. La boîte à ombres chinoises tournait toujours sur elle-même. La porte était fermée, la chaise en travers prévenant toute ouverture. Il était seul. Le cri résonnait encore si proche de lui, pourtant…

Un mouvement attira son attention. C’était le cadre photo, juste à côté de lui. Il tendit la main pour s’en saisir, mais l’image recula jusqu’au mur, puis s’éloigna encore pour seplaquer à l’horizontal contre le plafond. N’en pouvant croire ses yeux, Thomas secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Le petit carré de bois continuait bel et bien de bouger, là-haut, tordant sa photographie au gré d’une errance apparemment sans but. Il levait un coin pour le planter dans le mur, se tordait pour tourner sur lui-même, disloquait sa structure pour accélérer soudain, fourmillement d’échardes arachnéen, puis s’immobilisait, de nouveau intact – mais défiant toujours la gravité. Comme il s’approchait de lui, Thomas se dressa sur son lit afin de l’attraper. Aussitôt, le cri survint encore, avec tant de violence qu’il renvoya Thomas sur le matelas, les oreilles sifflantes.

— Si tu ne veux pas de moi, grand bien t’en fasse ! Continue de galoper là-haut, ce n’est pas moi qui vais te déranger.

Pourtant, la jeune femme sur l’image semblait le fixer toujours, en détresse. Il tenta bien de trouver le sommeil sans prêter attention au martèlement des échardes au plafond… mais ne put se résoudre à l’abandonner.

Se relevant de nouveau, il empoigna la chaise, monta dessus et tâcha d’attraper le cadre ambulant. Celui-ci prit fort mal la chose. Il se divisa en une multitude de pattes qui se carapatèrent dans un coin de la pièce. Les pliures imposées à la photographie ôtaient toute humanité au visage. Ou bien c’était une humanité fatiguée, désespérée, prête à sacrifier n’importe quoi – n’importe qui – pour soulager sa souffrance.

Debout sur sa chaise, Thomas observa la chose se recroqueviller dans son coin.

— N’ai pas peur ! Je ne te veux aucun mal.

C’est alors que son appui se déroba sous lui. Le siège glissa à toute vitesse pour s’écraser contre le mur. Thomas bascula en arrière et atterrit sur la moquette sans trop de dommages. Des étoiles devant les yeux, il vit à peine le transistor filer vers lui comme un boulet de canon. C’est l’instinct, surtout, qui lui permit de rouler sur le côté. Mais ce faisant, il s’empêtra dans les draps du lit, qu’il avait jetés au sol en se réveillant en sursaut. Le cri retentit de nouveau et le baldaquin, à son tour, se précipita sur lui, cherchant à l’emmailloter, mais serré, bien trop serré ! Ses poumons compressés expulsèrent le peu d’air qui leur restait. La poussière l’aveuglait, ses oreilles étaient emplies du cri de cette femme en souffrance.

— Je peux vous aider ! voulait-il lui dire, mais les draps s’enfoncèrent dans sa bouche.

Et toujours les ombres chinoises l’obscurcissaient par intermittence, troublant sa vue et son esprit.

Le cadre filait maintenant à toute vitesse, râclant le plafond comme le galet sa planche de oui-ja. Auréolé d’une forme monstrueuse… puis surgissant d’une ombre opposée, usant de raccourcis impossibles. Le visage torturé passa juste au-dessus de Thomas, mais celui-ci n’essayait plus de l’attraper.

— Je ne peux pas… parvenait encore à penser son esprit, ravalé par le manque d’air, la peur et le bruit, à un état primordial. Je manque d’air, ici, de lumière et de vie…

Il devait atteindre la porte. L’ouvrir et se sauver…

Il se redressa. La chaise balaya ses jambes flageolantes. Il rampa jusqu’à la sortie, le dos martelé par la table de bois. Sa main se crispa sur la poignée et l’actionna contre toute attente. Dans un suprême effort, Thomas, sans parvenir à se redresser, éloigna au moins de lui les langes étrangleurs. Il prit une grande inspiration – son corps entier le brûlait comme s’il eut été de cendre.

Déjà, le baldaquin serpentait dans sa direction pour l’attaquer de nouveau. Les meubles rebondissaient d’un mur à l’autre dans un fracas de tonnerre, menaçant de l’assommer à tout instant. Et le cadre, là-haut, l’observait. Avec sa photographie désespérée, attristée, haineuse.

Il fallait qu’il parte.

— Pardon, pardon ! Oh ! je suis désolé, tellement désolé… parvint à lui dire Thomas.

— Dehors ! lui répondit l’autre – mais elle n’avait pas pu l’entendre. Dehors, loin de moi ! Dehors !

Thomas se précipita en avant et dérapa dans le couloir. La porte claqua derrière lui, le laissant seul, étendu parmi le sang, les larmes et les cris.

#

Les cris avaient cessé, nulle lumière ne filtrait plus sous la porte de sa chambre. C’est la douleur qui le réveilla. Thomas recouvrit lentement conscience, passa sa main dans son dos, le long de ses bras endoloris. Ses doigts lui semblaient poisseux, ils avaient un goût de métal. Du sang !

— Ça ne me semble pas trop grave… songea-t-il en se relevant difficilement. Personne ici ne peut plus me blesser ! Ça ne m’arrêtera pas. Je quitte cet endroit de fou.

Les lumières étant éteintes, il fit appel à ses souvenirs pour se guider le long du couloir.

Crac-crac-crac.

Il était bien plus long que dans ses souvenirs. Bah ! il continua d’avancer en ligne droite, ignorant des embranchements qui n’avaient rien à faire là. Pas question de chercher une autre chambre pour dormir, après ce qu’il avait vécu.

Enfin ! Une lumière au fond du couloir !

— Il y a quelqu’un ? appela-t-il. Ohé ! Venez par ici !

Ce n’était pas une bougie : c’était l’Enfant de tout à l’heure.

— Oh ! c’est toi…

Thomas était déçu. Il espérait trouver quelqu’un, n’importe qui, qui lui aurait expliqué ce qui se passait ici. Comment en sortir. Mais un enfant ne pouvait savoir tout cela.

— Bonsoir ! lui lança le gamin, très gai.

Crac-crac-crac.

Il le dépassa sans lui répondre, ni même lui rendre son regard. Il devait continuer d’avancer à l’aveuglette dans ce couloir trop long. Le maudit écho grinçant du couloir lui renvoyait le son de ses pas en décalé ; impossible de les compter. Mais il était certain d’en avoir fait plus d’un millier… Il allait sortir d’ici, évidemment. Il verrait le bout de ce tunnel, bientôt. Il le sentait !

Mais là ! Droit devant lui…

— Simaton, m’entends-tu ? Zoum !

C’était la voix de la Servante. Elle chantonnait.

— La vie est dure, Simaton ! Elle brûle, elle blesse tout mon être ! Par les blessures, Simaton, tu me parles et tu me pénètres !

Elle avait gloussé comme un animal à cette dernière rime. Thomas ralenti le pas. Il l’apercevait maintenant au loin, passant la poussière avec une chiffonnette visqueuse.

— Zoum, zoum ! Esprit rétif, méchant esprit ! Mais le corps s’est ouvert, Simaton, ouvert à ta sagesse…

Il était à peu près certain qu’elle changeait les paroles de la comptine.

— Oh ! Thomas ! s’écria-t-elle en l’avisant. Comment se passe ta nuit ?

Et quand elle leva la main pour le saluer, un cliquètement aigu traversa le couloir jusqu’à lui.

— As-tu entendu les cris ? lui lança Thomas en retour, comme elle ne semblait toujours pas se rapprocher.

— C’est possible.

— J’ai mal… je crois que je suis blessé. Je… J’ai mal.

— Suis-moi.

Sa main glacée caressa soudain son bras. Elle était là, toute proche. Il se laissa emporter.

Bien sûr, elle l’emmena dans la salle à manger.

#

De toutes les pièces du manoir, il avait fallu que ce soit elle. La Servante lui avait dit : « Va et attends. » Non pas « attends-moi », simplement « attends ». Mais quoi ? Thomas se frottait les bras ; entre deux taches de sang encore humide, ses doigts survolaient les cosses séchées de blessures d’antan. Il n’y prêtait pas attention, absorbé qu’il était dans la contemplation de la pièce honnie.

Dans les bibliothèques, des rangées de livres aveugles ; reliures de cuir ouvragé, tranches d’or, agréables à manipuler mais que personne n’avait jamais lus. Thomas supposait qu’ils étaient là parce que c’était le genre de chose que l’on s’attendait à trouver dans un manoir comme le sien

Au-delà, c’était sa table de réunion, vibrante encore de mots terribles qu’il ne comprenait pas. Tout était à la place qui lui était dévolue. Lui-même s’était assis, sans y prendre garde, à la place qu’on lui réservait jadis ; à l’écart, où il ne gênerait personne. Au-dessus grinçait un vieux lustre de fer dont les ornements aiguisés tremblaient dans leur châsse, menaçant à tout instant de le transpercer dans leur chute.

Lors, tout lui semblait plus petit. La pièce avait grandi avec lui.

Après un instant interminable, la Servante revint. Sans dire un mot, elle se mit à genoux et s’assit sur ses talons, face à lui. Ses yeux ne cillaient pas, suivant avec attention chacun des mouvements rapides, involontaires, qui trahissaient le trouble grandissant en Thomas ; à chacun d’entre eux, ses pupilles prenaient de l’ampleur.

— Où est Carène ? demanda soudain Thomas. Sait-elle seulement ce qui se passe ici ?

— Elle le sait, puisqu’elle te connaît.

Thomas jeta un regard noir à la femme étrange. Ses traits s’étaient tirés… sous l’effet de la lumière ferreuse ou du temps écoulé depuis le lever de lune ?

— Que viens-tu faire ici ? souffla-t-il, mal à l’aise.

— J’attends.

— Quoi donc ?

— Je suis avec toi et j’attends. Je n’ai jamais perdu à ce jeu-là. N’es-tu pas bien, avec moi ?

Il se leva, aussi vite que ses blessures le lui permettaient. Mais la table grondait d’échos entre lui et la porte. Ne sachant que faire, il s’en fut par la baie vitrée. La Servante tourna la tête – sans songer à pivoter le reste de son corps – pour le suivre tandis qu’il s’enfonçait dans la nuit.

#

Il s’enfonça dans la nuit. Enfin, il était sorti de ce manoir de malheur !

L’air nocturne le surprit presque autant que les étoiles. Jamais il n’en avait vu autant, brillant d’une telle intensité qu’elles semblaient en pulser dans le ciel nocturne teinté de rose, bleu et violet de voie lactée.

Devant lui s’étendait la forêt. Sa porte de sortie, son salut. Mais il avança sans y jeter un regard, ne pouvant détacher les yeux du firmament étincelant. Quand il pénétra l’orée, les ramures s’écartèrent d’elles-mêmes pour le laisser contempler les astres ; ou pour permettre à ce qui observait depuis l’espace de le fixer toujours.

Thomas ne reconnaissait pas la plus abrasée de ces constellations irréelles. Cet assemblage de lumière s’était frayé un chemin parmi ses sœurs les étoiles et dominait la Terre et les Hommes de tout son éclat.

— Pour une nuit seulement… souffla-t-on tout prêt de lui. La Nuit du Simaton…

Il baissa les yeux. Mais avancer ainsi la tête en l’air lui avait donné le tournis ; à moins que ce ciel tout proche – mais ne correspondant en rien à l’idée qu’il se faisait d’un ciel – en fût la cause. Il s’assit sur une souche à proximité, ne comprenant pas tout de suite qui se tenait à côté de lui.

— Carène !

C’était bien elle. Aussi fidèle à son souvenir qu’au dernier jour.

— Quelle émotion ! fit-elle avec un sourire triste. On dirait que tu as vu un fantôme.

— J’ai reçu ta lettre ! fit-il enfin.

Il la tira de sa poche et la lui tendit. Avec une moue compatissante, elle fit mine d’y prêter attention. C’était un papier blanc. Un simple carré de papier froissé de larmes. Mais sous la lumière des étoiles, Thomas n’y vit rien d’écrit.

Il la laissa tomber au sol ; un vent d’outre-espace l’emporta. Tous deux la suivirent du regard, captivés par sa lutte futile contre la gravité. Les arbres s’étaient faits épars, le sol, bas, jusqu’à s’affaisser dans les ténèbres en de nombreux endroits. La feuille ne rencontra pas d’obstacle pendant un certain temps. Un instant de grâce.

— Elle va rejoindre les étoiles, songea Thomas. Porté par ce vent que je ne ressens pas. Elle leur réclamera les mots qui lui ont été enlevés. Sans doute les étoiles savent-elles…

Carène avait déjà baissé les yeux quand la bourrasque étrangère s’affaiblit soudain. Elle ne se faisait pas d’illusion.

La lettre disparut dans un cratère.

Ils gardèrent le silence. Le temps pour Thomas de comprendre qu’il pleurait.

— Je suis désolé, Carène, tellement désolé… Je te demande pardon… !

— Chut, chut.

D’une main faible, elle releva son visage vers ses yeux ; ses yeux et les étoiles attentives.

— Ce serait arrivé de toute façon.

Encore ce sourire lent à s’étirer, triste, douloureux.

— Pour une nuit seulement… poursuivit-elle. La Nuit du Simaton… !

Elle l’embrassa sur le front. Comme il en cherchait plus, elle se recula vivement, le visage illuminé d’un rire. Elle se redressa d’un bond et s’élança dans une course folle. Thomas resta assis, passif, à l’observer ; elle, dansant entre les arbres acérés, elle, courant entre les fosses profondes, elle, elle, consumant ses couleurs sous la lumière d’étoiles insanes.

Thomas hésitait à la suivre. Sous ses pieds, la racine s’extirpa de terre, l’invitant doucement à se lever. La brume surnaturelle se répandait parmi les arbres. Debout, il ne se résolvait toujours pas à bouger.

La racine avait des doigts. Ils s’agrippèrent fermement au sol, comme pour tracter un grand poids. Thomas fut enfin tiré de sa torpeur. Il se retourna, n’en crut pas ses yeux : il ne s’était pas adossé à un arbre, mais à une représentation géante de la statue familiale. Non pas une représentation…

— C’est toi…

La figure religieuse qu’on lui avait imposée. Son dieu et son diable, son bon ange comme son croque-mitaine…

Le Simaton opina lentement de l’obélisque ; à moins qu’il ne se mît en branle pour se saisir de lui. Difficile à savoir : le brouillard envahissait la forêt, aveuglant et sa vue, et son ouïe, son toucher et son goût. Il devait courir.

— Ah ah ah ! fit Carène, au loin, de plus en plus faible.

Thomas avisa sa direction. Il se mit à courir, le Simaton dans son dos. Au-dessus, les étoiles se rangèrent derrière l’être qui avait tout pouvoir sur elles, le temps d’une nuit. L’obélisque grandit, grandit… Derrière lui, devant lui… Thomas avait beau courir, il ne pouvait dépasser l’ombre gigantesque.

… aussi ne vit-il pas l’ombre du cratère. Quoiqu’il chutât sans surprise, par habitude.

#

Il eut l’impression de rouvrir les yeux immédiatement après les avoir fermés. Bien sûr, ce n’était pas le cas. Tout avait changé autour de lui.

Aux quatre coins de cette pièce de pierre nue, des bougies fumantes coloraient les murs d’une ambiance rougeâtre. Lui, Thomas, se trouvait au centre exact de l’endroit – on l’avait assis sur une chaise.

Il se serait bien levé, mais il était attaché.

Il aurait bien crié, mais il n’était pas seul.

Des bras démesurément élongés décoraient le sol autour de lui de symboles ésotériques. Il reconnut immédiatement les membres qui avaient pénétré dans sa chambre au début de la nuit, pour allumer sa maudite boîte musicale… Il comprit pourquoi il les avait vus, quand bien même il ne disposât pas alors de la moindre source de lumière : ces bras en étaient l’absence totale. Ils se remarquaient dans la nuit la plus noire, comme le soleil couchant ne se confond jamais avec les réverbères allumés. Une source de ténèbres… mais reliée à quoi ?

Enfin, les doigts eurent fini de glisser sur le sol. Les bras se rétractèrent lentement par une anfractuosité du mur, monstrueuses murènes, puis disparurent.

Thomas n’attendit pas plus longtemps pour tirer sur ses liens. La prudence, la discrétion lui importaient peu. Il n’avait qu’un seul désir : quitter cette pièce au plus vite. L’atmosphère étouffante était une chose ; il n’y prêtait pas attention. Les symboles au sol usurpaient même les voix de son subconscient – mais pour ce que cela lui importait désormais, il aurait pu leur prêter une oreille distraite.

Il ne pouvait en revanche ignorer qu’au doigt de l’une de ces mains errantes brillait une chevalière. Le symbole qu’elle arborait était celui de sa propre famille.

Il luttait avec tant d’énergie qu’il s’entaillait les poignets. Sans résultat.

— Reprend ton calme, susurraient les tracés visqueux sur le sol. Tu es ici à ta place.

— Je ne l’ai pas choisie ! répondit Thomas.

— Choisit-on de naître ?

— Mais on choisit de vivre !

— Tu dois rester ici.

— Qui en a décidé ainsi ?

— Tout le village croit ainsi. Cela ne te fait rien ?

— Je n’ai jamais été comme eux…

Thomas remua les pieds, mais les liens tenaient bons.

— Pourquoi réfléchir au-delà des bornes ? Ici, tu serais un prince. Dehors, tu n’es rien…

— … rien que libre !

— Mais c’est écrit ici, regarde… Écrit noir sur rouge, visqueux sur rugueux. Regarde-nous…

— Taisez-vous, taisez-vous…

— Tu parles tout seul, Thomas. Il n’y a personne d’autre que toi dans cette pièce. Tu argumentes avec l’ordre du monde. Reste sur cette chaise. Tu y passeras toute ta vie, mieux vaut pour toi t’y habituer tôt. Regarde-nous danser devant tes yeux, tes yeux fatigués par la lueur des bougies…

— Jamais !

Dans un craquement sonore, Thomas s’écroula au sol. Ses liens étaient solides, oui, mais le siège avait pourri depuis longtemps. Il se débarrassa rapidement des cordes tachées de sang et se précipita vers l’anfractuosité remarquée un peu plus tôt. Cette pièce ne semblait pas avoir de porte ; c’était sa seule chance de salut. Poussé par l’énergie du désespoir, il agrippa les pierres et tira de toutes ses forces.

Du granit lui resta entre les doigts. De la poussière glissa doucement au sol.

Une fois encore, Thomas glissa ses mains par l’ouverture, trouva une prise et tira.

Plus de pierre dégringolèrent, cette fois dans un aveuglant nuage de particules. Ces catacombes étaient incroyablement anciennes ; elles étaient devenues friables au fil des époques.

Alors Thomas gratta, griffa, creusa de plus belle, jusqu’à ce que tout un pan de mur s’écroule, vomissant de la pierre, des rouages, des crânes et des os. Le véritable mortier de toute la communauté. Il enjamba les décombres.

#

Le couloir dans lequel il déboucha ressemblait en tout point à sa prison : pierre nue, bougies, ambiance rougeâtre. Thomas eut un haut le cœur en songeant que derrière ces murs attendaient peut-être d’autres comme lui, capturés par les bras, laissés à écouter les écrits vivants.

— Je ne peux pas les laisser là… songea-t-il, lançant des regards inquiets de droite et de gauche.

Aucun signe de son ravisseur pour le moment. Vite, il courut jusqu’à la cloison la plus proche et tâcha de l’effriter comme il l’avait fait pour quitter sa cellule. Mais la pierre, ici, était solide et ne semblait pas vouloir céder. Thomas s’entêta : il se cassa les ongles, s’entailla les doigts. Rien n’y fit. Si des prisonniers étaient enfermés dans ces catacombes, ils devraient en sortir par leurs propres moyens.

Thomas massa ses doigts endoloris puis redoubla d’efforts. Malgré le danger, la présence qui rôdait en ces lieux, il ne pouvait se résoudre à abandonner.

Peu à peu, son travail de Sisyphe éveilla les geôliers. Ils attendaient entre deux moignons granitiques, enroulés en désordre sur eux-mêmes. Les vibrations dans les murs les renseignèrent avec précision sur la position de l’évadé. Lentement, dansant de droite et de gauche, ils étendirent les doigts hors de leur cachette.

Thomas les vit s’approcher, à l’extrémité de son champ de vision. Il lui fallait partir. Maintenant !

— Pardon, pardon ! souffla-t-il à ceux qu’il ne pouvait sauver. Oh ! je suis désolé, tellement désolé…

Il se précipita sur sa gauche. Ce côté du tunnel ressemblait à l’autre ; le centième pas de sa course, pareil au premier. Mais au moins maintenait-il la distance entre lui et les bras ; pour combien de temps… ?

Une grille en fer forgée était maintenue au mur par un crochet. Vite, il fit sauter l’attache en passant ; les barreaux crissèrent au sol jusqu’à barrer le passage. Jetant un coup d’œil en arrière, Thomas vit les bras s’y heurter sans parvenir à les briser. Il s’autorisa à ralentir… mais les doigts ténébreux escaladèrent la grille jusqu’à une anfractuosité au plafond. Peu de temps après, ils réapparaissaient dans son dos avec un son mat, comme un serpent glisse de son arbre.

La course reprit de plus belle. Arrivé à un croisement, Thomas choisit de tourner à gauche – il avait aperçu une autre grille le long du mur. Celle-ci opposa une certaine résistance, refusant de s’abaisser pour bloquer le couloir. Thomas tâcha bien de la faire céder, mais dû reprendre sa fuite avant d’y parvenir : les mains noircies claquaient des doigts dans sa direction pour l’attraper. Le bruit du cuir contre la pierre lui apprit que les bras le rattraperaient bientôt…

— J’ai le corps en feu… pensait Thomas. Les jambes comme du bois, un poing de côté…

Il repensa à ce qu’il avait lu dans sa cellule. Oui, rester là-bas l’aurait moins fait souffrir…

— Mais pas question d’abandonner !

Une autre grille ! Encore une, puis une nouvelle !

— C’est ma seule chance… !

Le bruit de ses pas, le cri du fer noir qui s’abat, les battements de son cœur et les chocs organiques de ses poursuivants… Voilà ce que fut son monde pendant longtemps, très longtemps.

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Il força sur le mécanisme pour dresser un énième obstacle. Alors seulement, dans le silence qui suivit, comprit-il que ses ravisseurs avaient abandonnés la poursuite.

Thomas glissa contre le mur pour s’asseoir. Une sueur glacée collait ses vêtements contre sa peau. Il analysa sa situation : d’un côté, la route barrée par d’innombrables grilles noires. De l’autre, le souterrain, toujours le souterrain, vide et sans repère.

— Y a-t-il seulement une sortie pour les êtres humains, ici ? en vint-il à se demander.

À peine cette pensée lui traversait-elle l’esprit qu’une porte apparut sur le mur. Thomas faillit ne pas la voir ; pourtant, elle avait toujours été là. Il se redressa pour la détailler.

C’était une porte bien étrange. Sa poignée affûtée comme une lame de rasoir, reliée à un complexe assemblage de chaînes et de rouages qui fouaillaient dans des bris humains. À coup sûr cette porte, la seule qu’il eût vue depuis son arrivée ici, conduisait-elle en un autre lieu. On n’en monte pas une semblable pour aller nulle part. Pourtant, Thomas s’en éloigna instinctivement. Si cela était la fuite, il préférait encore chercher.

Il reprit son chemin. Le mur, uniforme et poussiéreux, défilait à sa droite et à sa gauche. Dix pas, cent pas, mille pas…

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Une faille dans la paroi, enfin ! Thomas se tint sur la pointe des pieds afin d’y jeter un œil. Déception : ce n’était qu’une cellule, semblable à la sienne, avec ses bougies dans les coins et ses symboles au sol.

— Bonjour, bonjour… ! lancèrent ceux-ci, comme une invite.

Rien qui puisse l’aider. Et pourtant, au centre de la pièce, ligoté sur la chaise…

— Carène !

Dans la cellule, elle releva la tête.

— Je vais te sortir de là !

Il n’y avait pas un instant à perdre. Ignorant les plaies sur ses mains, Thomas s’attaqua au mur. Celui-ci céda bien vite, dans une avalanche de rouges et d’ivoires.

— Non, non… ! firent les signes ésotériques.

Carène fut vite arrachée à ses liens et Thomas serra bien fort ses mains dans les siennes.

— Tu es glacée ! Tu dois te réchauffer !

— Tu me fais mal… gémit-elle.

— Comment t’es-tu retrouvé ici ? continua-t-il sans la lâcher.

— Je ne suis jamais partie…

Toute énergie semblait l’avoir abandonnée. Son visage s’était émacié ; tout semble un peu plus étranger à la vie, aux flammes des bougies.

— J’ai besoin de temps… de reprendre mon souffle…

— Tu peux te rasseoir et changer, proposa l’alphabet sur le sol.Lis les mots.

— Ah ! vous, ça suffit ! fit Thomas avec un geste de colère.

Il foula la substance noire du pied pour en effacer les formes.

— Ah ! ah ! écrivirent les lettres. Il va te punir ! Méchant, méchant… ! Il… punir…

Puis elles perdirent toute cohérence et se turent.

— Lâche-moi, Thomas…

— Ne dis pas cela, Carène ! Pas après toutes ces années ! Laisse-moi t’aider !

Derrière elle venait d’apparaître une porte toute semblable à celle qu’il venait de dépasser. Un sentiment, qui n’était pas de la peur mais en avait toute la violence, s’éveilla en lui. Il pensait à ceux qu’ils ne pouvaient sauver, à sa mère, aux habitants silencieux.

— Laisse-moi t’aider !

La porte fut bientôt toute proche, exhibant ses contours aiguisés. Il serra plus fort ; elle, n’avait pas la force de se débattre.

— Laisse-moi t’aider ! Laisse-moi t’aider !

Il ne supportait pas de la voir ainsi. Il la secouait dans son impuissance ; elle, s’effaçait dans sa faiblesse. Elle répondit d’un faible gémissement. Alors seulement, il vit qu’il lui faisait mal.

Il la lâcha brusquement. Sa main glissa sur la poignée. Elle le fixa un instant, reprenant son souffle :

— C’est ça ton problème, Thomas. Tu proposes de l’aide, mais tu n’en demandes jamais.

Elle passa le porche. La porte se referma sans un bruit, lentement.

Thomas la suivit quelques instants du regard, forme minuscule avalée par les ombres cliquetantes…

— Carène ! aurait-il voulu crier. Ne me laisse pas seul, j’ai besoin de toi ! Il n’y a personne d’autre, ne pars pas…

… puis la porte fut close, l’image disparue, emportant avec elle le bruit des pas qui s’éloignaient. Tout ce que Carène laissa en ce monde fut une traînée de sang sur une poignée tranchante.

#

Thomas avait fui les bras noircis pendant une éternité. Les boyaux se succédaient, semblables à ceux qui les précédaient, identiques à ceux qui suivraient. Solitaire, désormais, le souvenir de sa courte rencontre avec Carène se faisait de plus en plus ténu. Il devait courir, se jeter sur le côté, tomber puis se relever – fuir la confrontation avec ses geôliers.

C’est avec douleur qu’il pénétra dans la grande salle circulaire. Une vie au-delà de son ventre tordu de peur lui semblait impossible.

La pièce était spacieuse et travaillée, l’exact contraire des méandres souterrains dans lesquels il évoluait jusque lors. Le haut plafond était soutenu par sept grands piliers, alternativement noirs et blancs, mais plus sombres que clairs. Entre les pavés de pierre, dorés par la flamme d’un grand cierge central, se devinait du sang ; jeu de piste écarlate, à suivre jusqu’à une série d’anfractuosités dans les murs.

Thomas faisait de son mieux pour ignorer les formes rabougries qui dormaient entre les pierres, dans ces cavités conçues rien que pour elles. Il tâchait surtout de ne pas penser que la dernière d’entre elles attendait encore qu’on y mît un corps.

Et puis il y avait les bras. Ils glissaient hors de l’avant-dernière percée.

— Ainsi, tu es revenu.

Une voix mâle tombait hors de la cavité, derrière les bras. Son ton correspondait fort aux souterrains ; son énergie était celle d’une chape de plomb.

— On me l’a déjà dit, répartit Thomas.

Il cherchait des yeux un moyen de s’échapper. Mais dans l’ombre, il ne pouvait y voir. Il lui fallait avancer au centre de la pièce, éclairée par l’unique cierge, entre les piliers noirs et blancs, mais surtout noirs.

— J’ai prié le Simaton et tu es venu.

— C’est toujours la même rengaine…

Thomas avait l’estomac noué. S’il avait la force de répondre, c’était par ressentiment et par colère ; certainement pas par courage.

Comme il avançait à pas circonspects, il se couvrit les yeux de la main. Au centre de salle, la lumière des cierges l’aveuglait ; il n’avait vu telle luminosité depuis longtemps. Demeurant hors de portée, glissant dans l’ombre au-delà des colonnades, les bras ouvraient grand leurs mains pour célébrer le retour du fils prodigue.

— Nul ne peut se soustraire à son influence.

— Tu n’es pas le Simaton.

— Insolent ! Je suis ton Père !

Thomas plissa les yeux. Il y avait bien une grille, semblable à toutes les autres grilles de ces tunnels… Mais par-delà le fer noir, un escalier ascendant ! Hélas, les bras lui barraient le passage.

— Il est temps que tu prennes la place qui t’es due. Tu as vu les images, tu as lu les mots ; ils t’ont amené ici. Approche.

Thomas ne bougea pas. Il continuait de fixer sa seule chance de sortie. Une main de cuir lourd frappa le sol.

— Tu as vu les images, répéta le Père. Obéis !

— Ce n’est pas toi qui m’as conduit ici ! le coupa Thomas avec hargne ; plus qu’il n’aurait cru en sentir bouillonner en lui.

Les mains noircies frottèrent leurs paumes contre le sol, à la limite du cercle de lumière. Cela produisait un son menaçant et sifflant.

— C’est elle, n’est-ce pas ? Elle t’a réveillé avant que tu ne sois prêt ?

— Je t’interdis de parler d’elle !

Il envoya un coup de pied dans l’un des bras. Celui-ci repta rapidement hors de portée. Thomas regretta vite son geste, mais il ne voyait pas comment il aurait pu réagir autrement.

— Ah ! et que sais-tu de ce que tu as vécu, pauvre enfant ? Hier comme aujourd’hui, tu n’étais pas prêt… Elle t’a tiré de la mélodie du Simaton, ce n’était pas de la bonté d’âme ! Elle t’a chassé ce soir, comme jadis. Une fois encore, c’est moi qui te reste. C’est moi la main du destin ! Elle, n’a jamais été qu’un instrument fautif, défectueux !

Les bras passèrent à l’attaque. Ils se tendirent comme des serpents, surgissant d’entre les piliers. Thomas faisait de son mieux pour les éviter. Les doigts claquaient avec une telle violence qu’ils déchiraient ses vêtements, les boucles scintillantes de leurs ongles arrachaient sa chair lanière après lanière. C’était si beau de voir ces petites comètes déchirer les ténèbres ; Thomas savait que le Père recouvrerait son calme, une fois la pluie d’étoiles filantes passée. Que tout rentrerait dans l’ordre ; et lui, obéissant enfin, dans son trou dans les murs.

Mais il ne désirait pas l’accalmie. Il voulait l’affrontement, la confrontation, tout au contraire. Il se redressa, frappa, courut de plus belle. La violence des bras crût pour relever son défi. Ils se contorsionnèrent, frappèrent de plus belle. De plus en plus souvent, ils manquaient leur cible, heurtant les piliers avec tant de force que le manoir en tremblait sur ses fondations.

Et Thomas luttait.

— Elle n’a jamais voulu de toi. Si tu es ici, c’est par ma volonté. C’est moi qui t’ais mis au monde !

Il luttait toujours. Une énergie nouvelle le soutenait à présent ; tandis que les bras, mous et distendus, impuissants, s’enroulaient à faire des nœuds autour des piliers.

— Tu m’appartiens ! Tu suivras mes traces, comme j’ai suivi les leurs !

À ces mots, une multitude de bras surgirent des murs, comme claquent les cordes d’un violon. Thomas se baissa pour éviter l’assaut.

Ils étaient semblables aux bras du Père, mais plus vieux. Certains n’avaient plus qu’une peau parcheminée pour recouvrir des os friables. Leur influence n’était plus depuis longtemps ; ceux-ci cassèrent sous l’effort et tombèrent au sol. D’autres tinrent bon jusqu’au cercle lumineux, mais, heurtant les piliers, explosèrent en poussière. Les autres s’agglutinèrent autour des sept colonnes, se heurtèrent, s’emmêlèrent au-dessus de Thomas, sans plus d’effet.

C’était l’ouverture qu’il attendait pour fuir. Vite, en quelques enjambées, il était à la grille, la soulevait, passait par-dessous.

— Mon fils ! Ne me laisse pas seul dans les murs !

Les bras du Père, encore pleins de vie, parvinrent à se dégager des entrelacs noircis. Au prix d’un effort suprême, ils s’élancèrent vers la sortie. Mais dans leur précipitation, ils heurtèrent le cierge central. Le luminaire de cire se brisa au sol ; sa flamme vola bien haut, jusqu’aux vieux bras de parchemins. Ceux-ci étaient trop faibles, ils ne pouvaient pas fuir le feu qui se répandait parmi eux. Ils s’enflammèrent, mêlés les uns aux autres, génération après génération, prisonniers des colonnes. Ça ne criait pas, mais produisait un fracas de tonnerre, tandis que ça s’agitait, cherchait à fuir en vain, achevant de briser les fondations fragiles. Au comble du chaos, la pierre finit par tout recouvrir.

#

Thomas se redressa dans son lit. Lentement, sans se presser, dans le silence qui précède l’aube. Entre les volets, il voyait l’horizon se réchauffer d’or. Mais le soleil n’avait pas encore paru.

Tout aussi lentement, sans plus de précipitation, il bascula ses jambes sur le côté pour s’asseoir au bord du lit. Il se sentait léger, léger ; encore un poids au niveau du cœur, peut-être… Mais mieux – ô combien ! – que ces quinze dernières années.

La chaise bloquait toujours la porte. La boîte à ombre chinoises gisait au sol, brisée. Plus rien ne le retenait ici. Il se leva et sortit en direction du grand escalier central. Il prit un instant pour observer de haut le hall d’entrée. Il y régnait une atmosphère étrange. L’air se faisait plus chaud. De minces rais lumineux filtraient des volets, transformant la cendre mortuaire en paillettes d’or. La nuit passait, bientôt ce serait l’aube. Thomas voulait voir le soleil.

Sa marche était lente. Il nota distraitement qu’il portait les stigmates de blessures, profondes. Mais elles cicatriseraient. Il posa le pied sur le marbre crissant de poussière. Sur le côté gisait la statuette du Simaton ; comment elle était arrivée là, il n’en avait aucune idée et il ne lui accorda pas un regard. Il avançait vers l’aurore naissante, vers l’avenir, là, juste là, derrière la porte qu’il avait passée hier soir.

Mais devant elle se tenait quelqu’un.

— Toi.

La Servante avança hors de l’ombre. D’un geste lent, elle repoussa sa capuche, révélant son visage. Un liquide épais souillait le sol sous ses pas. Il glissait de son nez, de sa bouche figée, de tous ses orifices, comme un animal exsude son poison. Son odeur était une chape de plomb pour les sens ; le genre de fragrance qu’on respire toute sa vie sans jamais la remarquer.

— Je pars, annonça Thomas. Pour ne plus revenir.

L’autre étendit ses beaux bras blessés :

— Je ne peux plus te retenir… Cette nuit t’a changé.

— Adieu.

Il se dirigea vers la porte, sans un regard pour elle ; mais les yeux veinés de la Servante, eux, ne le quittait pas. Quand il passa à proximité, elle tendit brusquement les mains pour se saisir de lui. Thomas fit un pas sur le côté et l’évita sans difficulté.

— Adieu, répéta-t-il.

Elle fit de son mieux pour se composer un visage attristé – seule la haine transparaissait, pourtant.

Thomas atteignit la porte, posa la main sur la poignée et en actionna le mécanisme.

Elle était verrouillée.

— Je ne comprends pas… murmura-t-il. J’ai vaincu mes peurs… Pourquoi ne me laisse-t-on pas partir ?

Le soleil n’avait pas encore paru à l’horizon, la Nuit devait toujours connaître sa conclusion. Une dernière épreuve.

Dans son dos résonna un sinistre cliquetis. La Servante avait produit un trousseau garni de seringues crasseuses ; il y brillait aussi une unique clef.

— Je te laisse partir si tu me prends avec toi, susurra-t-elle d’un ton mielleux.

— Certainement pas. Je pars parce que j’en ai envie, je prends ma liberté, sans condition !

— Mais tu n’es pas libre ! Je te retiens ici… depuis quinze ans !

Comme Thomas ne répondait rien, elle poursuivit :

— Ose me dire que tu n’as jamais pensé à moi !

— Je n’ai jamais pensé à toi.

— Mensonge ! Tu le sais très bien !

— Je ne veux plus te voir. Jamais. Donne-moi cette clef.

La Servante dissimula la clef derrière les piqûres du trousseaux – ou étaient -ce ses doigts… ?

— Viens la prendre.

— Je ne te ferai pas ce plaisir.

La Servante se figea ; elle avait espéré obtenir une réaction, mais Thomas restait parfaitement maître de lui.

— Peux-tu affronter le monde sans moi ?

— Je l’ai déjà fait.

— Si tu pars, tu ne me verras plus jamais !

Il s’accorda un instant de réflexion.

— Ça me va.

— Tu ne peux m’oublier ! Je suis dans le moindre de tes souffles, dans tes compromissions ! Chaque fois que tu recules plutôt que tu n’avances ! Ce sont mes ongles le long de ton dos ! Tu ne peux m’oublier !

Elle avança, menaçante. Malgré son aplomb, Thomas ne put s’empêcher de reculer dans le même temps. Il venait de voir briller toute une collection de couteaux à sa ceinture.

— De tous les habitants de ton Manoir, je suis le plus méprisable, moi, la Servante ! Mais quand j’appelle, tu viens.

Il l’aurait bien contredite, mais il était tétanisé, paralysé sur place. Il soutint toutefois son regard.

— Peu importe tes défis ! Dresse-toi contre ton Père, crie plus fort que les voix dans les murs, laisse derrière-toi une armée de fantômes… Cela ne vaut rien, car sitôt la nuit tombée, tu reviens vers moi.

— Va-t’en !

Mais disant cela, il avança d’un pas vers elle.

— Tu me repousses ? s’amusa la Servante.Ça n’a pas toujours été le cas ! Je me rappelle tes soupirs, quand tu gémissais mon nom dans l’ombre de ta chambre…

Au prix d’un effort surhumain, Thomas empêcha ses pieds de le conduire jusqu’à elle. L’effort fut tel qu’il en tomba au sol.

— Je ne voulais pas ! s’écria-t-il. Je cherchais la paix, espèce de monstre !

La Servante l’observait attentivement, la tête penchée sur le côté. Le calme avant la tempête.

— Mais tu m’as eue… moi.

Elle fut sur lui. Avec une douceur trompeuse, elle releva sa tête vers elle, puis lui administra une violente gifle. Les doigts pointus lacérèrent son visage. Comme s’il s’était agi d’un signal, toutes les plaies de la nuit se rappelèrent à sa conscience en un chœur lancinant :

— Cède, cède !

Mais il lutta de plus belle. Il parvint même à se relever, les poings serrés, cherchant la Servante des yeux. Celle-ci, hélas, était déjà dans son dos. D’une poussée, elle précipita son front contre le dallage.

— Cède ! chanta son arcade sourcilière brisée.

— Cède ! reprit la Servante.

Il se contorsionna pour échapper à sa prise ; sans parvenir à se relever, cette fois, mais il luttait toujours. Elle planta ses ongles dans ses veines, répandant l’humeur visqueuse jusque dans son sang. Il tenta bien de la repousser, mais toutes forces semblaient l’abandonner ; elle immobilisa ses bras. Puis, glissant ses lèvres le long de son épaule, elle en arracha voracement un morceau.

Thomas ne parvint pas à crier.

— Tu vois, est-ce si dur ? Laisse aller… Tu attends ça depuis longtemps.

— Ce… n’est pas vrai…

— Si, si, c’est entièrement ta faute. Ma force est ta faiblesse. Un homme digne de ce nom m’aurait repoussée depuis longtemps. Peux-tu t’échapper ? C’est ce que je pensais. Je vais te dire la vérité, écoute-moi bien… J’ai dit que je te retenais ici depuis quinze ans. C’est que j’arrive toujours à mes fins. Quand tu sortiras d’ici, je serai avec toi, bien que nul ne puisse me voir. Je sais me faire discrète quand il le faut… Mais tu n’es pas comme les autres. Toi, tu me sais partout. Tu me décèles où ils ne me voient pas… où ils ne voient qu’une voisine, une collègue… même ta précieuse Trine ! Tu es à moi, entends-tu ? Et tu ne tends qu’à moi !

— Cède, cède !

— Tu me cherches partout et tu me trouves en toutes ! Si elles ne sont pas d’accord ou tentent de la dissimuler… tu sais pourtant où est la vérité...

Avec une lenteur calculée, elle tira de sa gaine un large couteau de cuisine.

— … quand bien même il te faudrait forcer le passage à travers leurs entrailles fumantes pour me trouver !

Cette fois, c’était la fin. Thomas le sentait. Et refusait de lâcher prise. Il luttait de toutes ses forces mais se sentait de plus en plus étranger à la situation, comme le témoin désintéressé du malheur d’un autre. Presque au ralenti, il roula sur le côté et se traîna sur le sol, vers la porte lointaine…

C’est alors qu’il le vit. Le petit garçon était là, sa lumière émulant l’aube. Droit et immobile. Il attendait.

Thomas aurait voulu l’appeler à l’aide, le supplier de le tirer d’ici.

Mais un Enfant ne pouvait rien pour lui, bien sûr.

Et pourtant. La Servante le tirait vers elle en feulant, son sang se répandait sur le marbre souillé, tout espoir semblait perdu et lui…

… il appela. Il appela l’Enfant. Il regrettait… tout. De lui avoir volé toutes ces années, de l’avoir délaissé pour des chimères de papier et de sang… Pour ne pas avoir su l’écouter, pour l’avoir abandonné ici, au milieu des monstres du manoir !

L’Enfant ne bougeait point.

Thomas continua. Il avait commis tant de fautes… Oh ! bien sûr, la vie ne lui avait pas facilité l’existence ; il n’avait fait que jouer avec les cartes qu’on lui avait distribuées. Reste qu’il n’avait su quitter la table à temps. Tant, tant de fautes ! Il souhaitait s’en rédimer, il était sincère ! Mais il lui fallait de l’aide ! L’Enfant ne voyait-il pas qu’il allait céder, seul face à l’ultime horreur de la Nuit du Simaton ? Et lui attendait sans bouger… quoi ? Qu’il s’effondre raide mort ? Qu’il abdique pour sauver sa vie ? Ça, jamais, jamais… !

Porte-moi secours, aurait-il voulu lui dire, aide-moi !

— Crois-tu qu’il puisses te tirer de mes griffes ? railla la Servante. Des rets avec lesquels tu as toi-même déchiré ta peau ?

— Oui.

Puis il ferma les yeux. Il ne trouvait plus rien à dire.

C’est le bruit de la porte d’entrée qui les lui fit rouvrir. Le soleil baignait le hall d’une chaleur nouvelle. Thomas jeta un coup d’œil derrière lui. Plus aucun monstre ; le manoir était vide. Ne restait que lui et l’Enfant.

Incrédule, Thomas porta la main à son épaule. La blessure était là, pourtant. Mais elle était plus la réminiscence d’un cauchemar qu’un réel problème, à présent.

L’Enfant s’approcha sans mot dire. Il plaça sa petite main dans la sienne pour l’aider à se relever. Puis il le tira doucement à sa suite.

Thomas passa le porche comme dans un rêve. Sous l’éclairage d’un nouveau jour, les façades du crépuscule, leurs hématomes de rouilles, avaient disparus. L’aube réchauffait des murs de bois vieillis, à l’abandon, mais tout à fait ordinaires.Le soleil levant avait effacé des fenêtres les visages inutiles. La ville était déserte, une fois pour toute.

L’Enfant continuait d’avancer et Thomas boitait à sa suite. Ils descendirent la colline silencieuse jusqu’à sentir de nouveau l’herbe sous leurs pieds. L’arbre sous lequel il avait laissé sa voiture semblait avoir grandi. Plus il s’en approchait, plus l’immense feuillage emplissait sa vue, nouveau ciel piqueté d’éclats de soleil, comme dans son dos se devinait encore la nuit et ses étoiles.

L’Enfant lui ouvrit la porte côté conducteur et monta s’installer sur le siège voisin. Thomas monta et mis sa ceinture. Referma la porte.

Les mains serrées sur le volant, il resta immobile quelques instants. Juste avant l’aube, il dit :

— Je suis content de t’avoir revu.

Mais il n’y avait personne dans la voiture, personne d’autre que lui et une lettre vierge, toute froissée, un téléphone qui vibrait sur la place passager. Et le soleil levant.