Chapitre 1
Je m’appelle Amanda. Aujourd’hui, j’ai trente ans. C’est étrange à écrire, comme si ce chiffre ne m’appartenait pas vraiment, comme si quelqu’un d’autre l’avait atteint à ma place. Trente ans, c’est censé vouloir dire quelque chose : une stabilité, une direction, une certitude. Pour moi, ce n’est qu’un rappel silencieux de tout ce que je n’ai pas su devenir.
Je vis avec ma mère. Enfant unique, j’ai toujours grandi dans une forme de solitude qui ne m’a jamais vraiment dérangée. Je suis indépendante, autonome, silencieuse. J’aime le calme, les pièces vides, les journées qui se ressemblaient. Les autres disaient souvent que cette solitude devait me peser, qu’elle devait être lourde à porter. Ils se trompaient. Ou du moins, c’est ce que je croyais. La solitude, je la porte comme un manteau familier; elle me protégeait du bruit du monde, des attentes, des comparaisons. Ce qui me dérange, ce n’était pas d’être seule. C’est de me sentir étrangère à ma propre vie.
J’ai toujours habité la même maison. Les mêmes murs, les mêmes couloirs, les mêmes silences. Des silences qui s’infiltrent partout : dans la cuisine le matin, dans le salon le soir, dans ma chambre quand la nuit tombe. Chaque jour, je me lève avec l’impression d’avoir foiré quelque chose d’essentiel. Comme si ma vie avait pris une mauvaise direction très tôt, sans que je m’en rende compte. Je me regarde dans le miroir et j’ai l’impression de voir quelqu’un qui n’aurait jamais dû être là, quelqu’un qui mérite mieux mais qui n’a jamais su l’atteindre.
Ma mère m’a élevée avec amour. De ça, je n’ai jamais douté. Elle a fait de son mieux, et même plus. Pourtant, malgré tout ce qu’elle m’a donné, je ressens ce vide. Ce sentiment persistant de ne pas avoir réussi ma vie. Je ne suis pas heureuse. Pas vraiment. Pas profondément. Je fais semblant, parfois. Je souris quand il le faut. Je réponds aux questions par des phrases vagues. Mais à l’intérieur, quelque chose est cassé depuis longtemps.
Autour de moi, les autres avancent. Mes amis proches, mes collègues de travail, même des connaissances lointaines : ils évoluent, ils se construisent quelque chose. Ils parlent de leurs mariages, de leurs enfants, de leurs carrières, de leurs projets. Ils ont des objectifs, des plans, des rêves à court et à long terme. Ils semblent épanouis, ou du moins suffisamment convaincants pour que je les croie. Et moi, je reste là, immobile. Quand vient mon tour de parler, je n’ai rien à dire. Aucun projet à partager. Aucun futur clair à décrire.
Je n’ai jamais ressenti ce besoin d’être entourée. Les foules m’épuisent. Les conversations superficielles me fatiguent. Pourtant, plus les jours avancent, plus quelque chose change en moi. Ce n’est plus seulement de l’indifférence. C’est un rejet. Un dégoût lent et silencieux. Je me déteste, et avec le temps, j’en viens à détester les humains. Leurs certitudes, leurs réussites, leurs conseils non demandés. Peut-être que ce rejet vient du miroir que je vois en eux : une personne qui a échoué, qui n’a pas su trouver sa place.
Je me demande souvent pourquoi je suis née. Pourquoi je suis ici. Ces questions reviennent la nuit, quand tout est calme, quand personne ne regarde. Elles tournent en boucle dans ma tête, sans jamais trouver de réponse. J’ai longtemps repoussé ces pensées, comme on repousse un cauchemar au réveil. Mais elles reviennent toujours. Plus insistantes. Plus lourdes.
Cette année, j’ai pris une décision. Une décision que je porte en moi comme un secret brûlant. J’ai choisi le jour de ma fête, le 23 novembre. Trente ans. La fin. J’ai décidé que ce serait ce jour-là que je mettrais fin à ma vie. Je ne voulais plus attendre. Pas attendre que le temps fasse son œuvre. Pas attendre que ma mère disparaisse pour m’autoriser à partir. Je sais que ça va lui faire de la peine. Je le sais trop bien. Mais ma vie, telle qu’elle est maintenant, me détruit. Je ne vois pas d’issue. Aucun chemin qui mène ailleurs.
Parfois, je ferme les yeux et j’imagine une autre version de moi. Une Amanda différente. Une Amanda qui aurait fait d’autres choix. Qui aurait mieux travaillé à l’école. Qui aurait fréquenté d’autres personnes. Qui aurait cru davantage en elle-même. J’aimerais recommencer. Revenir en arrière. Voyager dans le temps, même juste un peu. Changer ma façon de penser. Corriger ces petits moments qui, mis bout à bout, ont tout changé.
Je ne cherche pas à être sauvée. Pas encore. J’écris parce que c’est la seule chose que je sais encore faire : mettre des mots sur ce que je n’arrive pas à dire à voix haute. Peut-être que ce récit est une confession. Peut-être que c’est un adieu. Ou peut-être que c’est autre chose, quelque chose que je ne comprends pas encore.
Ce que je sais, c’est que ce jour est arrivé. Le jour où je me présente vraiment. Sans masque. Sans mensonge. Si ceci est le début, alors qu’il soit honnête. Même si l’honnêteté fait mal. Même si elle me conduit là où je n’avais jamais osé regarder.
Aujourd’hui, nous sommes le 23 novembre.
Je le sais avant même d’ouvrir les yeux. Il y a quelque chose de différent dans l’air, dans le silence, dans la façon dont mon cœur bat. Ce matin ne ressemble à aucun autre, même s’il lui ressemble en apparence. Les mêmes murs m’entourent, les mêmes ombres glissent sur le plancher, la même maison me retient entre ses souvenirs.
Ma mère m’a souhaité bonne fête.
Sa voix était douce, presque fragile.
Je lui ai souri. Un sourire calme, posé, crédible.
Elle n’a rien vu. Ou peut-être qu’elle n’a pas voulu voir.
Je me suis regardée dans le miroir plus longtemps que d’habitude. Pas pour me juger. Pas pour me haïr. Juste pour me reconnaître une dernière fois. Comme si j’avais besoin d’ancrer mon visage dans ma mémoire.
Le monde continue de tourner comme si de rien n’était. Les gens vivent, planifient, avancent. Personne ne sait que pour moi, le temps s’arrête ici.
Aujourd’hui, j’ai trente ans. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Et aujourd’hui, le jour J est enfin arrivé...