Chapitre 1 : La colllection
Dans les profondeurs, là où la lumière s’éteint, l’eau devient matière. Épaisse, noire, sans direction. Une nuit liquide saturée de sel et d’oubli. Les poissons n’y nagent plus ils y dérivent un instant avant d’être avalés par l’obscurité. Aucune créature n’est faite pour y vivre.
Et pourtant, elle y vit. Une sirène. Ou plutôt ce qu’il en reste.
Autrefois, elle avait une famille d’autres voix, d’autres visages. Elles chantaient au-dessus des prairies d’algues, là où la lumière bleue caressait encore les courants. Mais elle posait des questions. Trop de questions.
Pourquoi les humains respirent-ils l’air ?Pourquoi leurs os descendent jusqu’à nous ?Pourquoi leur cœur fait-il ce bruit avant de s’arrêter ?
Les siennes n’aimaient pas les questions. Elles ont cessé de lui répondre, puis ont cessé de la regarder. Un jour, elles ont simplement chanté sans elle, et la mer l’a recouverte.
Depuis, elle demeure ici, dans la partie la plus basse de l’océan. Sa queue s’est allongée, ses écailles ternies, ses yeux sont devenus trop grands pour la lumière. Sa voix s’est brisée elle ne chante plus.
Ce n’est pas une malédiction. C’est une adaptation. Une façon de survivre à l’abandon.
Sa demeure est une grotte creusée dans un éboulement de pierre, derrière un rideau de coraux morts. L’eau y est lourde, tiède, saturée de fer et de chair. L’odeur ne change jamais. Elle flotte, fidèle, comme un souvenir qu’on ne peut chasser.
Sur les parois, des os : crânes, clavicules, côtes blanchies. Elle les a nettoyés un à un, frottés du bout des doigts jusqu’à ce qu’ils brillent. Ils ne sont pas des trophées. Ce sont des mystères.
Parmi eux, elle dépose parfois un fragment d’objet humain une bague tordue, un bouton, une montre arrêtée. Elle ne sait pas ce que ces choses signifient, mais elles ont appartenu à quelqu’un dont le cœur battait. Et cela suffit.
Elle ne parle pas. Elle écoute.
Quand un corps tombe, elle le sent avant de le voir. Le courant change, la mer frissonne, alors elle s’approche. Un marin, une femme, un enfant parfois. Elle les observe. Elle attend que le cœur cesse.
Puis elle ouvre les corps. Sans haine. Avec lenteur. Avec soin.
Elle cherche l’organe. Elle le tient entre ses doigts. Elle l’écoute. Mais il ne bat plus. Jamais.
Ce qu’elle désire, ce n’est pas la chair. C’est le son. Ce battement fragile que la mer ne connaît pas.
Elle n’est pas cruelle. Seulement curieuse. Mais la curiosité finit toujours par dévorer.
Alors elle classe, elle range, elle touche les os comme on caresse des souvenirs fossiles. Chaque fragment est une question restée sans réponse. Chaque silence est une prière qui ne trouve pas d’écho.
Parfois, elle ferme les yeux. Pas pour rêver elle a oublié comment on fait. Seulement pour se souvenir. D’un battement. D’un frisson. D’un son.
Mais il n’y a que le silence.
Jusqu’à ce jour. Un frémissement traverse la mer, une vibration si fine qu’elle croit d’abord à une illusion. Puis le son revient. Lointain. Régulier. Vivant.
Un battement.
Ses griffes se déploient. Ses yeux s’ouvrent.
Quelque chose, là-haut, bat encore.