Chapitre 1 - L'arrivée
LISA
Le train avait traversé des kilomètres de silence. Assise près de la vitre, je regardais défiler le paysage sans vraiment le voir. Mon esprit était embué de pensées troubles, confuses, comme si chaque arbre, chaque route, chaque clocher perdu dans l’horizon ne faisait que refléter ce que j’essayais d’oublier. Les champs familiers que je connaissais par cœur avaient disparu depuis longtemps, remplacés par des entrepôts, des gratte-ciels, des immeubles lointains, des ombres anonymes.
Chaque virage s'éloignait un peu plus de ce que j'avais fui — ou plutôt, de ce qui me hantait.
Mon père est mort. Et avec lui, une part de moi s'était éteinte. Celle qui se taisait, qui baissait les yeux, qui acceptait en silence. Il n'était plus là pour peser sur mes épaules. Pourtant, je continuais de vivre comme si je portais encore son ombre sur le dos. Ce n’était pas la liberté. Pas encore. Plutôt une transition. Un entre-deux fragile.
Quand le train entra en gare, j'eus un moment d'hésitation. Descendre, poser le pied dans cette ville inconnue, c'était comme franchir une ligne invisible, irréversible. Une bascule. Je pris mon sac et ma valise, lentement, et franchis le seuil du wagon.
L'air ici avait une odeur différente. Plus sec, plus lourd. Il était saturé de gaz d'échappement et de pollution. Le bruit aussi. Tout semblait aller vite, trop vite. J'ai pris un bus. Chaque regard me donnait l’impression d’être une anomalie, un corps étranger. J'étais là, mais pas vraiment. Présente, mais pas ancrée. Comme un fantôme dans une ville de vivants. Mes doigts serraient la lanière de mon sac jusqu'à en avoir mal.
Je suis descendue à un arrêt proche de mon futur chez-moi. Ce mot me paraissait presque irréel : chez-moi. L'immeuble était vieux, banal. Il portait les marques du temps, mais aussi de l'oubli. Je traversais le hall d’entrée, mes pas guidés par mes pensées, presque mécaniquement. L'ascenseur, bien sûr, était hors service. Quatrième étage. J'ai gravi les marches une à une, le souffle court, les pensées ailleurs.
Arrivée en haut, j'ouvris la porte de mon nouveau logement : un refuge éteint, comme une part de moi. Une pièce de vie, une cuisine si petite qu'on aurait dit une pensée oubliée, une salle de bain minuscule. C'était parfait. Parce qu'il était vide — sans l'être tout à fait. Et le vide, pour moi, c'était déjà une victoire. Je posais mon sac et ma valise dans un coin, et me suis assise sur le lit. Un des seuls meubles de l'appartement. Les bras ballants. Une larme coula sans prévenir. Je l'essuyais du revers de la main comme un réflexe.
Le silence m'encercla. Mais il n'était pas calme, il vibrait. Comme si quelque chose en moi attendait... ou quelqu'un.
Je me levai et ouvrit la fenêtre. Une brise fraîche s’engouffra dans la pièce, accompagnée d'un murmure à peine audible, comme un souffle glissé entre deux battements de cœur. J'eus la sensation — brève, fulgurante — d'être observée. Un frisson me parcourut l'échine. Je me penchai un peu, scrutant la rue en contrebas. Personne. Rien d'autre que les lampadaires blafards, les silhouettes figées des immeubles, et le bourdonnement sourd de la ville au loin.
Je refermai la fenêtre lentement. Comme on referme une parenthèse qu'on aurait préféré ne jamais ouvrir. Et pour la première fois depuis longtemps... j'eus peur sans réellement comprendre pourquoi.
Je ne me souvenais plus de la dernière fois où j'avais dormi ailleurs que dans ma chambre d'enfant. Cette pièce n'avait aucun repère. Aucun passé. Juste des murs nus, un matelas un peu dur, une ampoule suspendue au plafond. Je me disais que c'était bien. Que c'était ce qu'il me fallait. Du neuf, du rien.
Je rangeais le peu d'affaires : un pull que j'aimais, une photo (la seule chose qui me reliait à elle/lui, que j'avais cachée au fond de mon sac), mon carnet à la couverture écornée que je n'avais pas ouvert depuis des mois. Je ne sais même plus pourquoi je l'avais emporté, peut-être pour me rappeler que j'étais encore capable d'écrire, de mettre des mots sur ce qui m'oppressait.
La nuit tomba sans prévenir. La lumière de l'ampoule clignota une fois, puis resta stable. J'avalai un bol de nouilles instantanées sans faim. Mes mains tremblaient légèrement. Je m'allongea sur le lit, les yeux ouverts, le cœur trop plein. Dans le noir, tout me revenait : le poids de mon père, les silences de ma mère, les années de doute, les gestes...
Je me souvenais des nuits dans ma chambre d'enfant, à écouter les bruits de la maison, la peur qu'il ouvre la porte, la peur de ses pas, de son souffle. Et cette même peur, ce soir, m'accompagnait. Même ici, même loin. Je me redressai, la gorge nouée. Je n'étais plus une enfant, je n'étais plus là-bas, mais je n'arrivais pas à m'en convaincre.
Alors, je me levai, j'ouvris la fenêtre une nouvelle fois. Le vent s'était levé. Des papiers volaient dans la ruelle.
Et là, au coin de la rue, je crus voir quelqu’un. Une silhouette. Immobile.
Je restai figée, les yeux écarquillés. Mais un bus passa, et la silhouette disparut. J’aurais pu me dire que c'était le fruit de mon imagination, que la fatigue, l'émotion, me faisaient voir des choses. Mais quelque chose dans mon ventre s’était resserré, et cela me disait que ce n'était que le début.
Je n’avais pas fermé l'œil. La ville ne dormait jamais vraiment, mais ici, ce n'était pas le bruit qui me tenait éveillé — c'était l’absence. L’absence de familiarité, de chaleur, de lui… et paradoxalement, sa présence fantomatique partout dans ma mémoire.
Je m'étais tourné encore et encore dans le lit, comme si je cherchais une position qui pouvait me sauver. Mes draps, trop rêches, sentaient le renfermé. Mes paupières étaient lourdes, mais mes pensées, elles, couraient.
Il n’y avait pas de cauchemars cette fois, comme si quelque chose, quelque part, attendait que je m’endorme.
Vers 3 heures, un bruit me fit sursauter. Pas un bruit fort, quelque chose de minuscule. Un frottement. Je me redressai lentement. Retiens mon souffle.
Mais rien, pas de cri, de pas, ni de voix. Juste… une sensation, comme si quelqu’un était passé trop près du mur, ou que le bâtiment, lui-même avait frissonné dans son sommeil.
Je sortis du lit et m’approcha de la fenetre, le ciel était noir, les lampadaires forrmaient des taches dorées sur l’asphalte. Une voiture passa, lentement, ses phares balayant les murs. Et dans la lumière brève et tremblante, il me sembla apercevoir une forme, une silhouette.
Pas très nette, immobile.
Je clignais des yeux, rien, juste la ville qui respirait autour de moi.
Je m'éloigna de la fenêtre, doucement, en retenant un soupir. Je me disais que c'était rien, que j’étais fatiguée. Que le passé me faisait encore peur, même ici.
Mais alors que je me retourna vers le lit, un pensée me traversa, une pensée que je n’avais pas formuler depuis mon arrivée:
Et si j'avais pas fui assez loin ?
Je finis par m'endormir sans m’en rendre compte, roulée en boule sur le lit comme une bête blessée. Quand je me réveillai, il faisait déjà jour, la lumière du matin filtrait à travers les vieux rideaux abîmés. Une lumière blême, presque grise, sans chaleur. Rien de ce que j'aimais des matins de mon enfance — pas d'odeur de café.
Ici tout était brut, nu
Mon dos me faisait mal, dû à la position dans laquelle je m'étais endormi . j’avala deux gorgées d’eau et resta un moment debout au centre de la pièce, ne sachant pas quoi faire. Il fallait sortir, faire les démarches, trouver un nouveau rythme.
Mais je n’en avais pas envie, je voulais rester cachée, que personne ne sache que j'étais là.
Je mis un pull trop large trop grand, nouai mes cheveux à la va-vite. Le couloir du bâtiment sentait le renfermé, le sol était froid sous mes semelles. Un voisin passa sans un mot. Dans la rue, l’air me semblait irrespirable, le bruit des voitures me heurta. Je ne savais pas où aller, j’avais une adresse, celle d’un centre d'aide psychologique conseillé par la juge. Une démarche que je n’ai pas réellement le courage de faire. Alors je marchai, au hasard. Et au bout de quelques rues, je m'arrêta, quelque chose me frappa. Une impression familière. Une odeur, une façade, un détail que je n’arrivais pas à nommer, mais qui me noua l'estomac.
Je restai là, immobile, sur le trottoir, les passants me frôlaient sans me voir.
Et soudain, je sentis ce regard.
Pas un regard curieux, ni accidentel, un regard long, et insistant. Je tournai la tête, nerveuse.
Mais il n’y avait rien, personne.
Juste le murmure sourd de la ville.