L’éclat d’un nouveau jour.

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Summary

Gia en a pris pour cinq ans. Cinq longues années derrière les barreaux pour une erreur de jeunesse. C’est décidé, Gia va reprendre sa vie en main. Trouver un boulot stable, ne pas reproduire les erreurs du passé et surtout, ne pas ressembler à sa mère. Mais le passé laisse des cicatrices qui ne s’effacent jamais vraiment.

Genre
Romance
Author
adeline
Status
Ongoing
Chapters
18
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapter 1


La vie est un livre aux pages parfois déchirées, mais repartir à zéro, c’est s’autoriser à réécrire son histoire, avec la force d’avoir appris des tempêtes passées."


Prologue :

Le cliquetis métallique de la porte qui se déverrouille déchire le silence oppressant de ma cellule. L’air lourd et stagnant vibre sous la résonance sinistre de ce son si familier. Mon cœur, prisonnier de ma poitrine, bat à tout rompre, prêt à s’échapper. Pourquoi cette nervosité m’enserre-t-elle les entrailles ? Peut-être parce que je ne sais rien de l’avenir qui m’attend.

Cinq ans. Cinq longues années enfermée dans cette geôle de Gatesville, à entendre ce bruit lugubre. Cinq années à rêver de cet instant, à me demander si le monde derrière ces murs m’a oubliée. Et maintenant, la liberté. Une liberté qui, paradoxalement, m’effraie autant qu’elle m’enthousiasme. Le monde a-t-il changé en mon absence ? Ai-je changé ? Je m’interroge : saurais-je m’y retrouver, ou suis-je devenue une étrangère à ma propre vie ?



1.


Gia :

La surveillante avance vers moi d’un pas lent, brisant le silence  :

— Allez, Paterson, c’est l’heure  !

— Oui, une seconde, j’arrive.

— Fais vite, j’ai d’autres choses à faire.

Mon regard s’attarde une dernière fois sur cette pièce exiguë qui m’a servi de maison. Les murs grisâtres, couverts de graffitis et de dessins, portent les stigmates de ces femmes qui m’ont précédée. Le petit lit en métal, au matelas usé et aux ressorts cassés, recouvert d’un drap terne, fait écho à la couleur des murs. Dans un coin, un vieil évier rouillé et un toilette témoignent de l’absence d’intimité.

Perle, ma colocataire et ma meilleure amie, est assise sur son lit. Arrêtée pour racolage et prostitution sur la voie publique, elle a écopé de dix-huit mois. Elle me serre dans ses bras, sa voix brisée par des sanglots retenus  :

— Prends soin de toi, ma chérie.

— Toi aussi. Ne fais pas de bêtises, que tu sortes vite d’ici.

— Bon, pars sinon je vais me mettre à chialer  !

Je la tiens une dernière fois contre moi, puis rejoins la surveillante. Le bruit des clés dans ses mains envahit le couloir vide.

Les détenues, derrière leurs barreaux d’acier, me fixent. Certaines m’encouragent et applaudissent, tandis que d’autres m’insultent, comme si je leur volais leur liberté. Une liberté qui pour certaines sonne comme une bénédiction ; pour les autres, comme un affront insupportable.

L’agent de police à l’entrée me lance un regard neutre  :

— Alors, mademoiselle Paterson, prête à retrouver la civilisation  ?

— J’ai le trac…, ça fait si longtemps. Le monde extérieur me semble étranger, presque irréel.

— Vous vous y ferez. Voici vos effets personnels, dit-il sans cérémonie. Un sac à dos, vos papiers d’identité, un portefeuille avec cinq dollars et une bague. Vous confirmez que tout vous a été rendu  ?

— C’est bon.

— Bonne chance, mademoiselle.

— Merci.

Je passe les portes de sécurité. La grosse grille à l’entrée glisse lourdement, m’ouvrant le passage avant de se refermer derrière moi avec un bruit sourd, presque sévère. Le soleil, haut dans le ciel, m’éblouit aussitôt. Je porte ma main au-dessus de mes yeux pour me protéger et scrute l’horizon. En vain. Pourquoi en serait-il autrement  ? Elle n’est pratiquement jamais venue me voir pendant ces longues années d’incarcération. Prétextant un manque de temps, des imprévus ou parfois… l’oubli. Ce n’est sûrement pas aujourd’hui qu’elle allait venir.

Ma mère, Daniella Paterson, est issue d’une famille bourgeoise. À quinze ans, elle est tombée enceinte du premier venu. Ses parents l’ont reniée et mise à la porte. Désemparée, elle a enchaîné les petits boulots  : strip-teaseuse, caissière, serveuse, pas forcément dans cet ordre-là. Mariée deux fois, puis divorcée deux fois. Elle a un talent particulier pour choisir les mauvais partenaires. À force de rencontres désastreuses, elle a commencé à se droguer et à se prostituer pour payer ses doses. À onze ans, je ramassais les bouteilles vides jonchant le sol en rentrant de l’école. Je couchais ma mère, ivre, ou sous l’emprise de la drogue, dans des endroits et des positions invraisemblables. Son troisième mari, pas le pire, a au moins eu le mérite de la faire décrocher. Cet homme, mort prématurément d’une crise cardiaque, lui a légué son bar, et de quoi nous nourrir.

En réalité, ma mère n’est pas une mauvaise personne. Elle n’a juste pas eu le soutien ni l’amour qu’elle méritait. Je sais combien il est difficile d’élever un enfant seule et sans argent. À sa manière, même si elle ne savait pas toujours comment s’y prendre, j’imagine qu’elle a fait de son mieux. Mais aujourd’hui, elle n’est pas là. Je suis seule. Et je ressens cette solitude à chaque instant.

Je tire les cinq maigres dollars de ma poche. Pas de quoi payer un taxi. Résignée, je me dirige vers l’arrêt de bus le plus proche. La chaleur d’octobre est étouffante  ; mes vêtements collent désagréablement à ma peau.

Dans le véhicule bondé, une odeur âcre d’essence et de transpiration me retourne l’estomac. Il faut traverser la moitié de la ville pour rejoindre ma mère, dans une petite bourgade au sud de Temple. Je n’ai pas envie d’y retourner, mais ai-je vraiment le choix  ?

Cinq ans. La ville s’est métamorphosée. De grands gratte-ciels aux façades de verre s’élèvent là où autrefois se dressaient des bâtisses délabrées. De monstrueux panneaux publicitaires couvrent les murs jadis bariolés. Des bars branchés ont fleuri à chaque coin de rue, et une technologie plus moderne, presque intimidante, s’est imposée.

Les gens aussi ont changé. Ils s’habillent différemment : des tenues plus courtes, plus audacieuses. Les rues semblent plus propres, presque parfaites. Il reste bien quelques sans-abris, mais si peu comparé à avant ! Pourtant, malgré cette apparente amélioration, quelque chose sonne faux.

C’est… frustrant. Effrayant. Tout semble avoir évolué, mais je ne peux m’empêcher de me sentir étrangère à ce monde.

Les arrêts de bus défilent, mais mes pensées restent fixées sur l’inconnu qui m’attend. Le regard perdu dans le paysage urbain, je ressens un mélange de nostalgie et de détachement face à une ville qui semble avoir évolué sans moi. Durant mon incarcération, j’ai repris mes études ; mon diplôme de secrétariat et comptabilité devrait m’aider à trouver un travail stable. Pas le plus palpitant des avenirs, mais suffisant pour reprendre le contrôle de ma vie. Une certitude me hante néanmoins : je refuse de reproduire les erreurs du passé.

Après environ trois quarts d’heure de bus, j’atteins enfin ma destination… ou presque. Il me reste encore cinq bons kilomètres à parcourir à pied sous un soleil de plomb. Ma peau brûle sous les assauts de la chaleur, tandis que de la sueur ruisselle le long de ma nuque, collant mon dos au tissu de mes vêtements. Chaque pas me semble interminable.

Et enfin, la maison. Étriquée entre deux bâtiments massifs, la maisonnette délabrée n’a pas changé d’un pouce. La barrière pend, cassée, comme un vieil os brisé. La façade, autrefois d’un blanc éclatant, est maintenant couverte de moisissures et saturée de désolation.

Mes pas s’enfoncent dans les graviers de l’allée, humide et verdâtre. Les marches du perron craquent sous mon poids, comme si elles suppliaient qu’on leur épargne une autre saison. En poussant la porte, un grincement plaintif résonne.

À l’intérieur, le salon étroit de quinze mètres carrés est une vision de désordre. Le vieux canapé troué dégage une odeur rance ; la table basse est encombrée d’une montagne chaotique de bouteilles de bière, d’emballages de chips et le cendriers déborde. Une odeur d’alcool rassis mêlée a celle du tabac froid flotte dans l’air épais. La télévision hurle dans ce capharnaüm… mais il n’y a personne.

— Maman ?

Pas de réponse. Mon cœur s’accélère tandis que j’avance, mes chaussures collent légèrement au lino usé. La cuisine est un champ de bataille : vaisselle sale empilée, casseroles débordantes de restes séchés, et quelques mouches bourdonnent autour d’une poubelle trop pleine. Elle n’est pas ici !

La tête par la porte arrière, j’observe le jardin envahi par les mauvaises herbes. Toujours rien. Mon sac posé dans l’entrée, je grimpe l’escalier avec prudence. Chaque enjambée me rapproche de ce moment appréhendé, et mon cœur martèle dans ma poitrine.

En haut, derrière une porte mi-close, je la trouve. Elle est affalée sur son lit. Ses vêtements froissés témoignent d’une nuit où l’ivresse l’a probablement terrassée avant qu’elle ne se change. Ses traits, pâles et creusés, trahissent des années de débauche. Et pourtant, derrière cette fragilité, sa beauté reste intacte ; presque intemporelle.

Les souvenirs affluent dans ma mémoire. Les rares fois où elle me berçait en chantant des comptines, ses éclats de rire face à mes pitreries, le parfum de ses cheveux lorsque je me blottissais contre elle. Mais ces images s’effacent, balayées par des souvenirs plus sombres : les disputes, les bouteilles accumulées, les hommes qui défilaient, son regard fuyant, ses promesses mensongères…

Je m’approche, les émotions et la rancœur se bousculent en moi. Le silence est assourdissant, et chaque pas amplifie mes craintes. Je m’assois doucement sur le bord du lit et, hésitante, la pousse pour la réveiller. Elle grogne sans ouvrir les yeux.

Je voudrais crier, lui faire comprendre tout ce que je ressens. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Ce qui s’échappe à la place, c’est une phrase douce et tremblante :

— Maman, c’est moi.


Andrew :

Je farfouille dans le chaos de paperasse qui menace d’engloutir mon bureau. Les piles de dossiers s’accumulent, penchées comme des tours prêtes à s’écrouler. Miranda, ma dernière secrétaire, n’a pas tenu plus de trois mois. En même temps, qui pourrait gérer mon désordre chronique sans perdre pied ? Cette tasse oubliée dans un coin est une preuve supplémentaire de l’absence d’une organisation digne de ce nom.

À mon grand désarroi, je n’ai toujours pas trouvé sa remplaçante. En attendant, Mathilde, une amie, m’aide un peu, faute de mieux. Deux fois par semaine, elle tente tant bien que mal de rattraper le retard.

L’atelier monopolise tout mon temps, et jongler avec l’administratif n’a jamais été mon fort. Cela me rappelle les propositions de l’agence reçues la semaine dernière. Je soulève une pile en essayant d’éviter l’effondrement du château de cartes. Ah, voilà. Rapidement, j’envoie un mail à l’adresse indiquée. La réponse est presque instantanée. Plusieurs candidats sont disponibles. Parfait ! Les entretiens commenceront dès demain.

Ma petite victoire à peine savourée, Mathilde entre dans mon bureau avec un sourire timide. Elle semble hésitante, comme si elle craignait de troubler un équilibre fragile.

— Salut Andrew, ça va ? J’espère que je ne te dérange pas ?

Je tente de dissimuler mon exaspération, non pas envers elle, mais envers mon désordre ambiant.

— Entre, je t’en prie. Je répondais justement à une annonce. Je fais passer des entretiens demain pour le poste de secrétaire.

Elle fronce les sourcils, visiblement surprise.

— J’ignorais que tu cherchais, dit-elle en me scrutant.

— Il faut absolument que je trouve quelqu’un. Je ne peux pas continuer éternellement à abuser de ta gentillesse.

— Ça ne me dérange absolument pas tu sais.

— Tu dis ça maintenant, mais tu as déjà bien assez à faire avec ton propre travail. Je ne veux pas ajouter le mien.

Mathilde secoue la tête, obstinée.

— Ça ne me pose aucun problème.

— De toute façon, demain la question sera réglée… enfin, je l’espère.

Un éclat d’intérêt passe dans ses yeux.

— Tu serais d’accord pour que je sois avec toi ? Pour les entretiens, pour t’aider à choisir.

Je fronce légèrement les sourcils, décontenancé par sa proposition. Son aide pourrait néanmoins être précieuse.

— Pourquoi pas, dis-je après un instant.

— Super ! Bon, je vais jeter un coup d’œil aux papiers.

— Je suis désolé Mathilde, mais je dois te laisser. J’ai encore du travail avant de partir.

— Pas de souci.

— Merci pour tout ce que tu fais. Je serais complètement perdu sans toi.

— C’est un plaisir, Andrew.

Je la regarde se diriger vers un coin encombré du bureau, admirant sa détermination. Un soupir, mélange de gratitude et de culpabilité, m’échappe. Je n’aime pas dépendre autant de quelqu’un, mais Mathilde sait toujours combler mes lacunes avec une patience que je ne comprends pas.

Je dévale les marches de la mezzanine quatre à quatre. Mes pas résonnent dans l’atelier, où l’air est chargé des odeurs familières de sciure et d’huile. Un mélange rassurant qui masque temporairement le tumulte dans ma tête. Randy, l’un des ouvriers, m’accoste :

— Dis donc patron, cette Mathilde… elle aurait pas d’autres idées en tête que ta paperasse ?

Je lui lance un regard accusateur.

— Quoi ?! Non, on se connaît depuis des lustres. Nous sommes amis, c’est tout.

— Si tu le dis, réplique-t-il, avec un haussement de sourcils suggestif, avant de retourner à son poste.

Sam, toujours prêt à plaisanter, s’approche, un sourire malicieux accroché au visage :

— Hé Andrew, on se fait un afterwork avec les gars après la fermeture. Ça te dit ?

Je soupire, toujours partagé face à leur enthousiasme.

— J’ai encore du boulot. Je dois terminer le meuble de madame Salvatore.

— Tu nous rejoindras plus tard, alors.

— Vous allez où ?

— Au Brady’s.

— Je ne connais pas.

— C’est un petit bar tranquille, la patronne est sympa.

Randy renchérit avec un enthousiasme exagéré :

— Sympa, ouais. Et sacrément fêtarde.

— Et aussi une sacrée…, commence Sam.

— Ça va, c’est bon, j’ai compris. Pas besoin d’en rajouter.

Ils éclatent de rire. Julian insiste :

— Alors, tu viens ?

— Je verrai.

Randy, fidèle à ses taquineries, ajoute avec un sourire moqueur :

— Allez boss, détends-toi ! Ça fait combien de temps que t’as pas ramené une jolie fille chez toi ?

Je lève les yeux au ciel, exaspéré.

— Je ne répondrai pas à cette question.

— Ça doit faire un bail, alors, ricane-t-il.

— Bon, envoyez-moi l’adresse. Je passerai. Allez, tout le monde au boulot !

— Bien reçu, chef !

Alors qu’ils se dispersent dans l’atelier, un sourire m’échappe en retournant à mon établi. Ils sont infernaux, mais leur bonne humeur est contagieuse, même quand je suis débordé.