L'erreur
— Aïe aïe aïe aïe aïe !
Je soulève mon pied entre mes doigts en hurlant, et je traverse mon salon en sautillant à cloche pied.
Putain de table basse ! C'est pas la première fois, que je la prends entre les orteils, en plus...
Je vais finir par la changer... Je choisirai à la place un truc rond, design, sans piège.
La douleur finit par s'effacer un peu, et je reprends le chemin de ma cuisine.
J'angoisse un peu. Cela fait déjà vingt quatre heures que Mila a reçu mon bouquet. La livraison express ne ment jamais. Mais elle ne m'a pas répondu.
Le silence de sa part me glace et me paralyse. J'ai l'impression d'avoir foiré quelque chose. Peut-être que c'est allé trop vite pour elle. Ou peut-être qu'elle n'a pas été sincère.
J'ouvre le frigo à la recherche d'un casse-croûte. Un petit post-it trône fièrement sur une boîte en verre. Je la glisse au micro-ondes en lisant le court message.
Bourguignon français. Régale-toi !
Maria a pensé à tout. C'est une vraie maman, à ses heures perdues.
Maria, c'est ma gouvernante. Certains pourraient penser qu'un homme seul n'en a pas besoin. Mais quand on travaille à deux pas de son lieu de vie, dans une ville qui fourmille de gens à surveiller, une aide aussi précieuse n'est jamais de trop. L'imprévu arrive si vite qu'on n'a quasi jamais un moment vraiment à soi.
Justement, la sonnette de l'ascenseur retentit. Ça doit être Damiano. Je n'ai aucune envie de voir sa tête de con. Si c'est pour qu'il me gâche encore plus l'humeur...
J'abandonne le micro-ondes qui tourne encore tandis qu'une voix fluette retentit dans l'interphone.
— Domingo, tu es là ? J'ai à te parler...
Il ne manquait plus qu'elle...
Pétronille.
Depuis que je l'ai enrôlée ce soir-là pour accompagner Mila à la fête de la prison dorée, elle ne me lâche plus d'une semelle. Un vrai pot de colle.
Je suis parti un peu plus de vingt quatre heures pour m'occuper de Mila. Mais à peine de retour pour gérer la petite catastrophe survenue à Sex City, elle était déjà là, à me courir sur le haricot.
— Qu'est-ce que tu veux, encore ? Lui demandé-je d'une voix sèche en appuyant sur le bouton de l'interphone.
— Oh, bébé, ne t'énerve pas ! J'ai un message pour toi !
Qu'est-ce qu'elle raconte ?
— Hey, tu ne me parles pas sur ce ton-là ! Je ne suis pas ton Jules.
— Oh, ça va, je rigole ! Et son rire jaillit à travers le combiné.
Bon. J'ai l'impression de retrouver un peu de la Pétronille que je connais à travers sa réponse. Une femme sans arrière pensée, une collaboratrice en or.
— D'accord. Je te fais monter. 5 minutes. Mais pas de connerie.
Je tape le code d'accès. La double porte de l'ascenseur s'ouvre en face de moi au bout de quelques instants.
Je me fige, sur le cul.
Pétronille est quasi nue. Une bombe atomique lancée dans mon couloir.
— Bordel, qu'est-ce que tu fous ?
Elle s'approche de moi en se déhanchant, ce qui souligne les courbes de son corps savamment mises en valeur par l'ensemble de lingerie qu'elle a enfilé.
Je recule. Le mur heurte mon dos. Elle se rapproche encore.
Je reprends l'ascendant.
— Sors de chez moi, tout de suite ! Lui hurlé-je de ma voix la plus forte.
Elle recule d'un pas, l'air vexé.
— Hey, bébé, pas besoin de crier. Je t'ai dit que j'avais un message...
— Arrête de m'appeler comme ça ! Et un message de qui, au juste ?
Plus elle parle, plus elle m'énerve. Je bouillonne intérieurement.
— On est à Sex City, je me promène comme je veux. Et sinon, le message que j'ai va t'intéresser.
Elle quitte le couloir et s'affale dans le canapé de manière nonchalante.
Je la suis sans volonté. J'en ai marre de ses magouilles. Je pensais l'avoir retrouvée, mais sa voix n'était qu'un mirage. Cette femme est devenue un vrai serpent au cœur de cette ville.
Les mots qui suivent me percutent, comme des lames acérées qui se planteraient dans mon cœur.
— Cher Domingo, lit-elle à voix haute d'une voix sournoise. J'ai reçu ton cadeau. Mais je n'en ai que faire. Ma vie est parfaite sans toi. Je ne reviendrai jamais à Sex City, et ne compte pas sur moi pour te suivre là-bas. Adieu. Mila.
Les mots sonnent faux. Aucune référence à ce que nous avons traversé. Aucun mot qui parle de notre échange profond à l'hôpital. Je ne lui ai jamais parlé de la forcer à quoi que ce soit, ni de l'obliger à revenir ici. C'est dur à encaisser.
— Putain ! Je hurle.
Je tourne en rond, sous l'œil acéré de Pétronille.
— Et je peux savoir pourquoi c'est toi qui reçoit ce courrier ? Pourquoi elle ne me l'a pas envoyé directement ?
— J'avais mis l'adresse de mon étage par erreur sur le bon de livraison... Tu sais... L'habitude...
Un drôle de pressentiment m'envahit. Je repasse en mémoire le moment où je lui ai demandé de choisir une composition florale pour moi, et d'y joindre la carte que j'avais posée sur mon bureau pour envoyer le tout à Mila. Je lui ai fait confiance. Mais je réalise que je n'aurais pas dû.
L'incertitude me gagne, alors qu'elle garde le silence. Elle pense sans doute que j'ai besoin d'un peu de temps pour digérer son message qui sonne si faux.
Soit Pétronille a suivi mes instructions et dans ce cas, mon château de cartes sentimental s'effondre sur lui-même. Soit elle a manipulé les choses, détourné mes intentions, réécrit ma carte, envoyé un cadeau douteux ou rien envoyé du tout... Que sais-je. Je n'arrive pas à y croire. Mais pour déjouer son jeu et lire la vérité en elle, il n'y a qu'un seul moyen. Faire semblant d'y croire, et voir où elle me mène.
L'attitude de Pétronille a changé dès qu'elle a appris l'existence de Mila. Et la seule chose qui a changé entre l'avant et l'après, c'est qu'elle a compris que j'étais pris. Je passais du statut d'ami libre, de cœur à prendre, de baiseur d'un soir, à celui d'amoureux. Amoureux d'une autre. Et je sais d'expérience que cela peut modifier le comportement d'une femme du tout au tout.
— Qu'est-ce que je vais faire ?
Je prends ma tête entre mes mains, mimant l'homme éperdu.
Elle se lève, s'approche de moi et me tourne autour comme un guépard qui attend patiemment de serrer sa proie.
— Je peux t'aider à traverser ce moment, si tu veux... À l'oublier...
Elle me jette ça comme si mes sentiments n'avaient pas d'importance. Comme si une simple carte quasi impersonnelle pouvait faire disparaitre mes années de quête, et les heures passées avec Mila. Nos confidences, nos promesses.
Mais je la laisse approcher. C'est nécessaire. Même si la vérité se dessine, froide, indésirable, de plus en plus palpable.
Elle franchit une limite en essayant de me toucher. Je lui refuse ce privilège. Une seule femme a le droit de m'approcher avec des intentions charnelles. Mila.
— Recule. Je n'ai pas besoin de ça.
— Comme tu voudras.
— Donc tu penses qu'il faut que j'abandonne ?
Elle marque une courte hésitation.
— Oui. C'est le mieux à faire. Et puis tu as de quoi faire ici, franchement... Sex City, ce n'est pas comme si tu étais perdu dans une ville inconnue. Ici, tes désirs les plus fous peuvent être assouvis au coin de chaque rue...
— Merci, mais je sais encore quel genre de ville j'ai créée.
Je marmonne des mots sans fond, et je finis par la congédier sans avoir obtenu de réponse vraiment probante. Je suis perplexe.
Pétronille m'a menti, je le sais. Elle a manipulé la situation. Mais à quelle niveau ?
Si ça se trouve, même la réponse est fausse. Si ça se trouve, elle n'a jamais rien envoyé...
— Putain ! Fait chier !
Je n'aurais jamais dû lui faire confiance...