Prologue
Il arrive que le temps se fissure. Rien de spectaculaire, pas le fracas que l’on imagine. Seulement une légère distorsion de l’air. En 1651, un événement se produit. En 2026, un adolescent vient de le provoquer sans le savoir.
En 1651, Paris acclame le jeune Louis XIV dont le carrosse progresse, escorté entre les gardes suisses, les mousquetaires et les drapeaux agités au-dessus des têtes. Nul ne paraît remarquer une plume qui refuse d’obéir à l’air.
Un homme, cependant, ne regarde qu’elle. Sa main se referme lentement. Une phalange manque à son auriculaire gauche. Ce détail dérisoire accroche le regard de Louis. Sans qu’il en comprenne la raison, il lui devient impossible d’en détourner les yeux.
En 2026, Thomas traverse la rue Clovis d’un pas pressé. Il est en retard. Encore. Claire est certainement déjà arrivée devant le lycée Henri-IV. Comme chaque matin, il s’est promis de lui parler, et comme chaque matin, il sait qu’il n’en fera rien. Il pourrait en rire, sauf que ça ne le fait plus sourire depuis longtemps.
Il connaît par cœur le trajet : les pavés, les façades anciennes, les marches de l’église Saint-Étienne-du-Mont qu’il longe presque sans les voir. Pourtant ce matin, tout lui paraît subtilement déplacé, comme si Paris s’était réveillée légèrement de travers. Depuis plusieurs jours, une impression le poursuit : celle d’avoir oublié un souvenir dont il ignore jusqu’à l’existence.
Ses doigts effleurent machinalement une bague qu’il porte à la main droite. Le métal lui mord la peau. Il retire aussitôt sa main.
À cet instant, une plume blanche descend devant lui. Elle oscille doucement, alors que le vent souffle dans l’autre sens.
Thomas s’arrête. La plume demeure suspendue dans l’air une fraction de seconde, puis reprend sa chute. Son regard revient malgré lui vers la bague. Il la fixe, incapable de comprendre pourquoi ce simple anneau lui paraît soudain si étranger.
Une certitude le traverse, plus froide encore que le métal : jamais il n’a porté cette bague.