- Introduction -
5ème ère de l’Archipel, année 74, Théradrim, Royaume de Tholdor, Ile d’Egarnie.
Ce document est une copie partielle de la lettre que j’ai envoyé à mon éditeur, au lendemain de la fin de l’écriture du livre que vous avez entre les mains.
“Très cher ami,
C’est avec une émotion difficilement explicable que je vous écris ces mots.
Vous tenez enfin dans les mains le manuscrit qui représente l’accomplissement de vingt-quatre longues années de travail. Ce même manuscrit que je vous avais promis avec beaucoup d’innocence le jour de mon dix-septième anniversaire.
Je tenais à vous témoigner de ma plus grande reconnaissance, pour toute votre patience et votre soutien. Vous avez été probablement le seul à me croire capable d’accomplir de tels travaux, alors je n’avais même pas encore atteint l’âge de porter les armes.
Je me souviens du jour où tout a commencé. Au moment où, à l’occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de la disparition de mon aïeul, on m’a demandé ce que je ressentais quand on est « l’arrière-arrière petite fille d’une des personnes les plus célèbres que le monde ait jamais porté ».
Je dois vous avouer que cette question m’a excédée, à un point tel que j’arrivais à peine à contrôler les tremblements de colère qui me parcouraient.
A vrai dire, je connaissais déjà la réponse. On me l’avait posé maintes et maintes fois.
Mais cette fois-ci fut la fois de trop.
Vous le savez, je vivais toujours dans le souvenir fantasmé de mon illustre ancien. En y réfléchissant bien, le premier mot qui aurait pu m’échapper pour répondre à cette question aurait été : un fardeau.
A l’école déjà, mes camarades de classe hauts comme trois pommes se battaient pour s’asseoir à côté de moi parce que j’étais « la descendante de... ». On ne m’appréciait pas pour la personne que j’étais, on préférait s’occuper de mon sang.
Dès l’âge de raison, mes parents me rappelaient à l’envie : « sois digne de lui, sois digne de notre aïeul ». Il ne s’est jamais passé un seul jour sans qu’on m’adresse un sourire factice... ou qu’on ne me salue avec l’unique finalité de me parler de Lui.
Je ne compte pas non plus les centaines de prétendants, qui sont venus, même jusqu’au seuil de ma chambre, me supplier de les épouser, avec la promesse d’une vie heureuse.
J’étais condamnée à subir... la vie si extraordinaire de mon inconnu le plus célèbre du monde :
L’homme qui, lui même à l’agonie, a vu mourir la fougueuse Théah dans ses bras.
Le Grand Voyageur des Océans et des Continents
Le centenaire qui a défendu cinq souverains de notre Royaume.
Le fidèle ami de Sin’gas, Grand Gardien.
L’homme qui, à plus de quatre vingts dix ans a emmené deux armées sur les champs de bataille de la Grande Guerre...
Disons-le, le plus grand héros, parmi les héros de Tholdor !
Comment ne pas être étouffé par les exploits de celui que les tholdiens appellent Merydon Le Brave ?
Je n’étais rien comparé à lui : une simple jeune fille, riche, des beaux quartiers de Théradrim. Pourtant on exigeait de moi un avenir encore plus brillant.
Au lendemain des célébrations, à seize ans, et littéralement écrasée par le poids de mon aïeul, j’ai décidé de fuguer. Partir loin de la capitale, tout quitter, et trouver les réponses aux oppressantes interrogations de ma vie d’adolescente.
Un simple parchemin laissé sur mon lit, une besace, un manteau de voyage volé à ma mère... et sans le savoir, j’ai reproduit ce que près de 150 ans plus tôt, un petit bonhomme des montagnes avait fait. Vivre l’aventure ! Je suivais alors les pas de Merydon.
Livrée à moi même, me sachant recherchée par les gardes royaux, j’ai dû disparaître... Pour mieux aller vers mon objectif : Je suis retournée là où tout à commencé, dans un lointain village des hautes collines de l’Est Tholdien.
Pourquoi aller là bas ?
Si Merydon me hantait... je devais m’exorciser là où il était né... et mort.
Je ne sais comment j’ai réussi à survivre : moi qui n’avais jamais ni chassé, ni cueilli quoi que ce soit, hormis quelques cerises. Chaque pas sur cette terre inconnue était un combat contre mes propres limites. J’ai dû fuir les grands chemins et les routes pavées , et m’enfoncer dans des forêts où l’ombre semblait vouloir m’engloutir.
Les cieux, souvent orageux, rugissaient comme des bêtes en colère, déversant sur moi des torrents de pluie qui s’infiltraient dans mes vêtements, me glaçant jusqu’à l’os. Les jours se succédaient, et je me suis accoutumée à la douleur de la faim. Car chaque matin, je me levais de mon camp de fortune, en espérant trouver quelque chose, une source d’eau claire ou un fruit sucré, souvent en vain.
Finalement, enfin, un soir d’été, après des semaines d’errance, je suis enfin arrivé à ma destination. Le soleil se couchait près de la belle montagne, teintant le ciel de couleurs flamboyantes. Je n’étais plus alors qu’un écho de moi-même. Mes jambes tremblaient sous le poids de mon corps affaibli, et chaque respiration était un rappel cruel de ma solitude.
Je me suis tenue là, face à cet horizon que j’avais tant espéré, mais tout ce que je pouvais voir était l’ombre de mes espoirs. Les souvenirs de la Capitale, de ma vie d’avant, me revenaient en vagues douloureuses. J’étais une étrangère dans un monde que je ne connaissais pas. Le village dormait presque déjà, j’avais croisé deux ou trois vieux paysans au visage buriné par le temps.
Et pour la première fois de ma vie, des humains me saluèrent avec une sincère gentillesse... sans rien attendre en retour qu’un simple sourire. Je me sentis désarmée, au point de leur dire « merci »
Et quelques instants plus tard je vis la bergerie.
J’ai tout de suite su que c’était là : une statue de mon ancêtre gardait l’entrée du bâtiment magnifiquement restauré. Sur le piédestal, écrit en vieux Tholdien « Ici tout a commencé, et ici tout finira »
Quelle ironie, comme si cette phrase m’était destinée.
Je restais devant la porte pendant un long moment, écoutant le son des grillons, enveloppée par l’odeur mélodieuse du foin et des fleurs de montagne. Mon cœur battait à tout rompre, comme si je m’apprêtais à transgresser un interdit majeur. Mes jambes tremblaient.
Finalement, je poussais la porte. Elle était déverrouillée...
À l’intérieur, une odeur de renfermé m’enveloppa comme une étreinte glaciale.
L’atmosphère était oppressante, presque palpable, comme si des yeux invisibles m’observaient, scrutant chacun de mes mouvements. Je franchis le seuil, et à cet instant, tout se dissipa : ma peur, ma faim : remplacée par une curiosité désespérée.
Puis, j’entendis une voix, grave et empreinte d’un étonnant détachement.
« J’aurais dû m’en douter. »
Dans l’ombre, une silhouette longiligne se tenait assise sur ce qui ressemblait à un vieux tonneau. Son capuchon, à peine soulevé, laissait entrevoir un visage énigmatique, marqué par le temps et l’expérience. L’air semblait se raréfier autour de moi, comme si chaque seconde s’étirait, rendant l’atmosphère encore plus étouffante. Mon cœur battait maintenant à un rythme effréné, tiraillé entre la peur et l’intrigue. Qui était cet être qui connaissait déjà mon nom, et que cachait cette obscurité troublante ?
J’aurais pu crier de surprise, mais au contraire une étrange sensation de plénitude m’envahissait. Cet homme m’avait comme ensorcelée.
Je n’osais rien dire. Je fut soulagée quand il poursuivit seul la conversation :
« Vous ne lui ressemblez pas vraiment, hormis votre regard »
La silhouette se leva, et lentement, une lumière dorée envahit la pièce : de vieilles bougies s’allumèrent subitement en silence.
À quelques mètres de moi, un homme d’une beauté saisissante se tenait là, enveloppé dans une cape de voyage ornée d’un croissant de lune scintillant.
À son cou, un pendentif magnifique, une pierre bleu profond qui semblait capturer l’essence du ciel nocturne.Son regard, empreint de malice, dégageait une séduction irrésistible.
Sa barbichette soigneusement taillée, son teint légèrement hâlé et ses yeux ambrés brillaient d’un éclat mystérieux. Un sourire énigmatique se dessina sur ses lèvres , me faisant rougir, comme si chaque battement de mon cœur était mis à nu devant lui.
« Elynn, bienvenue chez vous si j’ose dire »
Je voulais parler, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Alors l’homme continua seul son monologue.
« J’espère que vous ne m’en voulez pas d’être entré ici... j’aime à penser que j’ai tout de même un droit privilégié de me tenir en ces lieux. »
L’homme se tourna vers le grand lit qui se tenait à l’opposé de moi.
« Rien n’a changé... il ne manque plus que lui. »
Il toucha du bout des doigts un des coussins.
« J’aime venir ici quand j’ai besoin de réfléchir à de lourdes affaires. Ici c’est la quiétude, ici c’est la douce chaleur de l’amitié. Et les bons souvenirs ! »
Je réussi enfin à parler. Ma voix paraissait si faible, si timide...
« Mais qui êtes-vous ? »
L’homme laissa échapper un petit souffle amusé, avant de dire, avec une simplicité dont je me souviendrai toute ma vie :
« Mais très chère, je suis Sîn’gas ! »
Et là, tout me revint. Comme si subitement une multitude de souvenirs s’étaient ravivés en moi.
De honte, je m’agenouilla pour le saluer.
« Voyons voyons Elynn, ne soyez pas ridicule. Je ne suis pas un seigneur, ni même un Maître. Laissez ces manières pour d’autres. Parlez-moi et comportez vous comme avec un ami. »
Une nouvelle fois je ne pus répondre quoi que ce soit. Il continua :
« Vous avez beaucoup de courage à faire ce que vous faites. Il semblerait que vous ailliez une résilience incroyable dans votre famille... Partir seule, en pleine nature, et loin des sentiers battus. »
Il s’avança vers moi, avant de poser une main sur mon épaule.
« Mais ma chère petite, comprenez bien que vos parents sont très inquiets. Il serait bon de les rassurer si vous me le permettez. »
Il sorti alors un parchemin, une plume, et de l’encre d’on ne sait où.
« Écrivez-leur, et dites leur que vous m’avez rencontré. Cela devrait suffire. Ensuite, vous pourrez faire ce que vous souhaitez. Vous êtes dans votre maison. Vous pourrez ainsi trouver le repos que vous cherchez dans votre esprit. »
Il regarda encore autour de lui pendant un bon moment, visiblement ému.
« Je ne m’attarde pas. Il est temps pour moi de vous laisser. Mais si je puis me permettre un conseil : suivez votre cœur, et accomplissez ce que vous avez à accomplir. »
Avant de poursuivre, d’une voix plus douce :
« Et... ne soyez pas trop sévère avec votre aïeul. Faites la paix avec lui. Vous ne méritez pas d’être torturée par ses souvenirs. Au contraire, nourrissez-vous en. Gardez bien à l’esprit qu’il s’est beaucoup sacrifié pour autrui. Et, indirectement, pour vous.»
Puis, alors qu’il jeta un dernier regard sur moi, il dit avec beaucoup de tendresse :
« J’espère que mon cadeau vous aidera à trouver le chemin du pardon. Prenez soin de vous ma très chère amie. Adieu ! »
Je clignai des yeux, et il disparut.
En une fraction de seconde, un courant d’air glacé balaya la maison, éteignant toutes les bougies dans un souffle. Sauf une.
Au sommet d’une pile de parchemins, une petite flamme vacillait. Sur le premier feuillet était écrit :
Voici quelques notes que j’ai pu écrire à l’époque ou Merydon vivait. Cela sera le début de votre Quête. Mais mon cadeau le plus précieux est situé en dernière page : je vous offre un accès à la grande bibliothèque de Mirmotor. Là-bas sans doute vous trouverez quelques archives exceptionnelles. Pour tout le reste, je sais que vous saurez où chercher. Saluez le Grand Recteur de ma part, et dites-lui que j’ai pris grand soin du manuscrit du Roi Navigateur.
Adieu, votre ami Sîn’gas.
Comme vous l’imaginez, Monsieur le Grand Recteur, ce feuillet marque le tout début de ma quête à la découverte, ou devrais-je dire, à la redécouverte de Merydon le Brave.
J’espère que la manuscrit vous plaira.
Je crois qu’il ne me reste plus, qu’à vous souhaiter, une agréable lecture.
Avec mon amitié sincère,
Conseillère Elynn Thermiel Mohnan
Destinataire : Grand Recteur de l’Édition Royale du Tholdor
Lettre envoyée depuis Théradrim, Royaume de Tholdor, ile d’Egarnie, le dixième jour après l’équinoxe d’automne de l’an 74 de la cinquième ère.