Chapitre 1 - Lunarius
À l’origine, ce monde n’était qu’un terrain de jeu.
Une construction patiente et méthodique, façonnée par des dieux bien plus curieux que bienveillants. Ils y avaient disposé des règles précises, des paliers à franchir, des donjons à explorer, des aventures conçues pour être épiques, parfois émouvantes, toujours contrôlées. Ils jouaient avec leurs créations comme avec des figurines vivantes : monstres, structures, peuples artificiels, PNJ aux réactions programmées. Chaque variable était connue, chaque issue anticipée
C’était un jeu, pensé pour eux seuls.
Et comme tout jeu parfaitement maîtrisé, il finit par lasser.
L’ennui s’installa lentement, inévitablement, né de la perfection même de leur œuvre. Le monde fonctionnait trop bien. Les défis perdaient toute saveur lorsque leurs créateurs connaissaient déjà l’issue de chaque épreuve, chaque victoire, chaque chute. Rien ne les surprenait plus.
Alors les dieux cherchèrent autre chose.
Ils tournèrent leur regard vers d’autres mondes. Des mondes plus doux. Plus confortables. Des mondes où la mort était rare, l’effort dilué, la survie presque acquise. Des mondes où les existences s’écoulaient sans véritable enjeu. Et parmi ces mondes, une espèce attira particulièrement leur attention.
Les humains.
Fragiles, mais imprévisibles. Obstinés, parfois jusqu’à l’absurde. Capables de s’attacher aux règles de leur monde, puis de passer leur existence à tenter de les contourner. Capables de panique comme de courage, souvent sans ordre ni logique. Ils échouaient souvent. Mais ils persistaient. Toujours.
Les dieux commencèrent à les invoquer.
Un par un d’abord, puis par groupes entiers. Arrachés à des existences trop stables pour être intéressantes. Projetés dans ce monde qui, pour la première fois depuis longtemps, retrouvait une véritable tension. Les dieux les observaient découvrir les règles, trébucher, apprendre, s’adapter. Ils les regardaient échouer, progresser, mourir... Ils savouraient leurs choix, leurs erreurs, leurs tentatives désespérées de donner du sens à un monde qui n’en avait pas besoin.
Cela les amusait bien davantage que d’y participer eux-mêmes.
Le monde changea alors de fonction.
Il ne fut plus un divertissement divin à parcourir par ennui.
Il devint une épreuve à survivre.
Mais un problème subsistait : même les humains finissaient par s’éteindre. Certains mouraient dans des quêtes trop cruelles. D’autres vieillissaient, s’épuisaient, renonçaient à avancer. Et un joueur immobile était ennuyant et inutile à ce monde.
Il fallait une motivation absolue.
Alors les dieux offrirent une promesse.
Au sommet de Lunarius, au-delà de tous les paliers, existait un dernier seuil. Nul ne connaitrait le nombre de paliers à terminer pour l'atteindre. Mais une règle fut gravée dans les fondations mêmes du monde : celui qui atteindrait le dernier palier obtiendrait un vœu ultime.
Un vœu sans limite.
Revenir dans son monde d’origine. Effacer ses erreurs. Obtenir l’immortalité. Réécrire sa propre existence, ou en imaginer une nouvelle. Rien n’était interdit. Seule l’imagination du joueur fixait la frontière de ce vœu.
Ainsi naquit Lunarius.
Un monde de jeu.
Une création divine, transformée en spectacle pour les dieux.
Un piège parfait, où l’espoir était la récompense la plus dangereuse.
Et depuis, Lunarius appelait régulièrement de nouveaux joueurs.
Toujours plus.
Toujours persuadés qu’ils seraient peut-être les derniers.
Dans l'attente de voir enfin un individu ou un groupe terminer leur monde.