𝔑𝔱𝔯𝔬𝔡𝔲𝔠𝔱𝔦𝔬𝔫
Meghan faisait de plus en plus de rêves prémonitoires ces derniers temps. Au début, c’étaient de brefs moments de la journée : un objet cassé, une rencontre hasardeuse ou encore une petite coupure. Mais ce soir-là, la petite fille âgée de huit ans rêva d’une rose sous cloche. D’ordinaire, ce rêve aurait pu sembler banal, mais elle se réveilla subitement avec une envie inexplicable de retrouver ce château mystérieux.
Ses parents dormaient à l’étage quand elle prit la décision de partir à la recherche de cette mystérieuse rose qui l’obsédait tant. Le cœur rempli de hâte, Meghan attrapa le chandelier dont les bougies étaient presque toutes éteintes et se dirigea lentement vers les escaliers. La chambre parentale était au rez-de-chaussée, et elle devait rester extrêmement silencieuse afin de ne pas les réveiller. Sur la pointe des pieds, elle s’aventura à l’extérieur, le chandelier toujours en main. Elle espérait rentrer avant le lever du soleil, en priant pour que ni sa mère ni son père ne se lèvent de bonne heure. Seuls quelques grillons chantaient ce soir-là, rien de plus normal pour une nuit d’été. La fille unique ne se souciait guère de disparaître ; après tout, ce n’était pas comme si ses parents l’aimaient.
À sa conception, les deux jeunes amants souhaitaient du fond du cœur que ce soit un garçon, mais quelle fut leur surprise lorsqu’elle accoucha d’une petite fille. Immédiatement, tous deux commencèrent à la haïr et à la négliger, tout en essayant de concevoir un garçon. À chaque bêtise que l’enfant faisait, elle recevait un coup de bâton dans le dos. Au début, elle pleurait, bronchait et criait, mais elle avait fini par encaisser les coups sans le moindre tressaillement.
La douceur de l’herbe fraîche caressait les pieds nus de la jeune fille. Elle ignorait où aller, mais suivit son instinct et avança en direction de la grande forêt interdite. Meghan était fascinée par cet endroit depuis qu’elle avait l’âge de penser. Nombreuses étaient les fois où elle avait essayé de s’y rendre sans succès. Seulement, cette fois-ci était la bonne.
Sous ses pieds craquaient des brindilles et des feuilles brûlées par la chaleur du soleil, sans doute déjà mortes depuis bien longtemps. Quelques lucioles volaient par-ci par-là, rendant le spectacle de la nuit encore plus beau qu’il ne l’était déjà.
Le ciel dégagé laissait à la lune la possibilité d’éclairer tout le périmètre nord, sud, ouest et est. Les cheveux neigeux de la petite Meghan s’envolaient en rythme avec les doux murmures du vent matinal. L’enfant se laissa guider par son instinct et prit le chemin opposé au village de Saintecroix. Après une dizaine de minutes à marcher sur un chemin de terre dallé, elle aperçut enfin une grande demeure abîmée, enfermée à l’intérieur d’un grand portail en métal noir.
Elle se retourna, vérifia que personne ne soit aux alentours et posa son chandelier sur le sol. Elle devait grimper l’équivalent de deux mètres de métal, ce qui l’effrayait mais ne la découragea pas pour autant. Après quelques secondes d’hésitation, elle recula pour mieux s’élancer et s’agrippa aux barres métalliques reliant le haut et le bas du grand portail.
Quand elle essaya de monter encore plus et d’atteindre l’extrémité du portail, son pied glissa et elle se rattrapa difficilement. Une méchante coupure empêcha Meghan de reprendre là où elle s’était arrêtée. Même si sa blessure lançait douloureusement, elle ne perdit pas de vue son objectif et prit sur elle. Après avoir enjambé le portail, elle se laissa glisser de l’autre côté et pénétra dans la grande propriété. La petite fille avait fait le plus difficile et savait maintenant où se rendre. D’un pas déterminé, elle rejoignit l’entrée du château et entra dans le hall sombre. Elle n’avait pas pensé à prendre son chandelier avec elle, et c’était trop compliqué de faire marche arrière, alors elle marcha à l’aveugle dans le grand manoir. Sans difficulté, elle se repéra et devina dans quelle pièce elle se trouvait : d’abord l’entrée, puis un grand salon menant à la cuisine, puis un grand couloir donnant sur ce qu’elle soupçonnait être une chambre de femme de ménage. Son instinct lui cria qu’elle n’était pas au bon endroit, alors elle rebroussa chemin et retourna dans le grand salon. En tâtonnant, elle trouva sur l’une des nombreuses tables présentes une boîte d’allumettes. Elle en saisit une et généra une flamme avant de la jeter dans la cheminée. Immédiatement, la grande salle s’illumina et elle découvrit la splendeur du domaine. Avant de poursuivre son chemin, Meghan attrapa un petit tabouret qu’elle plaça devant le feu flamboyant et s’y assit. Elle observa sa blessure grâce à la lumière et déduisit que cela pouvait probablement attendre. Néanmoins, elle se rendit à la cuisine et attrapa un chiffon propre qu’elle trouva dans un vieux placard rongé par les insectes. Elle chercha un point d’eau, mais ne trouva rien et se contenta d’attacher le tissu contre sa plaie. Alors qu’elle regagnait le salon, une voix l’invita à monter le grand escalier menant au premier étage. Quelque chose en elle changea : elle perdit son bon sens et fut obsédée par cette voix étrange. Après avoir récupéré une bougie et l’avoir allumée, elle se plaça devant les escaliers, attendant à nouveau que la voix se manifeste. Plus près encore que la première fois, des mots furent chuchotés dans l’oreille de la jeune fille, et son corps avança automatiquement. Après avoir monté la trentaine de marches qui se dressaient précédemment devant elle, quelque chose l’attira dans le couloir côté est. Une traînée rouge s’approchait d’elle et, en quelques secondes, elle reprit ses esprits et recula. La fumée continua son chemin vers elle, et face à la méfiance de la petite, la voix retentit à nouveau. Immédiatement, elle avança vers le petit brouillard rouge, et toute sa lucidité quitta son corps. Elle était ensorcelée mais ne s’en rendait désormais plus compte et avait pour seul objectif de suivre ce rouge scintillant. Il menait à une double porte gigantesque et entrouverte. Derrière ces portes se trouvait un couloir qui menait à une pièce arrondie. Elle aperçut ce qui ressemblait à la rose qu’elle avait vue dans son rêve, et sa vitesse augmenta instantanément. Prise de fascination et ensorcelée, elle n’hésita pas et s’approcha encore plus près de la cloche de verre, légèrement fissurée par endroits. Une aura rouge accompagnait la forme de la cloche. La voix revint à nouveau et lui souffla de toucher du bout des doigts le verre enchanté. Alors Meghan obéit, et au moment où son doigt entra en contact avec le verre, elle fut foudroyée par un éclair rouge vif. Une douleur indescriptible la transperça, et elle hurla de souffrance. Tout son corps tremblait violemment, et elle s’écroula sur le sol, pratiquement inconsciente.
Une jeune femme, dont elle reconnaissait immédiatement la voix, s’approcha de son corps tremblant.
— Je ne pensais pas que tu serais aussi facile à manipuler, ma petite Meghan. Néanmoins, ne me remercie pas, car grâce à toi je suis dorénavant libre et je vais pouvoir achever ce que j’ai commencé il y a très longtemps. Je te souhaite une merveilleuse vie éternelle, au sein de ce manoir en ruine. Ne t’inquiète pas, tu auras de quoi t’occuper pour les prochaines centaines d’années à venir.
La femme s’éloigna et quitta la pièce. Le choc s’estompa peu à peu et Meghan sentit son cuir chevelu piquer. S’ensuivirent son visage, ses bras, son buste, ses jambes, puis ses pieds. Ses yeux se rouvrirent et une force inexpliquée s’empara de son corps. Elle se releva et regarda sa main. Sa peau n’était plus aussi rosée qu’elle l’avait été. C’était peut-être la lumière qui faisait cela, mais quelque chose lui disait que non. Sa nuisette, précédemment blanche, était maintenant noire et trouée à certains endroits ; ses cheveux étaient rouge feu, et par endroits sombres et cendrés.
La petite fille s’élança dans le château à la recherche d’un miroir, et quand elle en trouva un, la peur s’empara d’elle en découvrant une autre enfant : des yeux couleur feu et une rage aussi perçante qu’une lame bien aiguisée, des lèvres bordeaux, prête à dévorer quiconque s’aventurerait trop près d’elle, la peau sur les os, mais une grande force dans les bras, des dents aussi pointues que celles des lions, et le cœur rempli de rage. D’un coup de poing, elle brisa le miroir, laissant place à toute sa colère refoulée. Elle, qui était d’ordinaire calme et angélique, était maintenant tout le contraire. Elle descendit jusqu’au grand salon et attrapa du bout des doigts une chaîne en bois qu’elle jeta contre le mur en face d’elle. Le bois se brisa en morceaux, et une satisfaction naquit en Meghan. Un bruit étrange attira à nouveau son attention, et elle se précipita en direction de sa provenance. Elle découvrit, dans l’une des chambres, un grand chien au pelage noir, en train de dévorer une souris. Du sang tâchait le tapis sur lequel il se trouvait. Quand les deux êtres se croisèrent, ils baissèrent l’un et l’autre leur garde. Elle, qui était venue pour tuer toute forme de vie, lui, qui avait encore faim de sang, tous deux se comprenaient désormais.
— Mais dis donc toi, ça fait combien de temps que tu vis ici ?
Le grand chien abandonna les restes de sa victime et rejoignit l’enfant, maintenant immortelle. Il abaissa sa tête en quête d’une caresse de reconnaissance, et au moment où sa main se posa sur sa tête, les deux âmes furent liées à jamais.
— Alors, comment t’appelles-tu ? Quel est ton petit prénom ?
Il secoua la tête, de manière à lui faire comprendre qu’il n’en avait pas, alors la jeune fille se chargea de lui en trouver un.
— Kleb, t’irait-tu, tu penses ?
Il sauta, signe d’acquiescement, et sortit de la chambre dans laquelle il avait dévoré son dîner quelques secondes plus tôt. En silence, Meghan suivit Kleb de près, aussi curieuse qu’enjouée. Il s’installa simplement aux pieds du feu.
Elle, qui n’avait désormais plus peur de rien, enfonça sa main dans les flammes, prête à se brûler. Pourtant, aucune douleur ne la transperça comme elle s’y attendait. En sortant ses doigts de la cheminée, du feu brûlait à leur extrémité. Fascinée par ce pouvoir naissant, elle observa quelques instants les mouvements flamboyants agir en rythme avec ses doigts et envoya ce feu plus loin, sur une table en acacia. Celle-ci s’enflamma et brûla en peu de temps. Prise d’un sentiment de supériorité, elle s’amusa à tester ses pouvoirs et à expérimenter tout ce qu’elle pouvait.
Le cœur enragé, rempli de haine et d’une envie de vengeance, elle s’élança hors du château et quitta la propriété. Elle courait aussi vite qu’un vampire, et cela la satisfaisait.
Meghan observa sa maison, du moins son ancienne demeure, avant d’y pénétrer et de se munir d’une bougie qu’elle alluma avant d’entrer dans la chambre de ses parents. Sa mère était enceinte à terme d’un bébé qui était en réalité celui d’un autre homme. L’enfant soupçonnait une infidélité depuis longtemps et serait sur le point de découvrir la vérité. Elle réveilla son père, prétextant qu’elle avait un problème et que lui seul pouvait l’aider. Avec la pénombre de la nuit, il ne vit pas la forme maudite de sa fille et le suivit, encore à moitié endormi.
Elle l’amena dehors et resta dos à lui, la bougie en main, prête à le sacrifier. Avant même qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, elle l’aspergea de feu, et il se mit à hurler de douleur. À genoux, il pleura de désespoir alors que sa peau brûlait. Comme elle s’y attendait, sa mère arriva quelques instants plus tard et resta figée par la scène. En un geste, elle émit une pression au niveau de la gorge de celle qui l’avait mise au monde, ce qui l’étouffa. La mère de famille essaya de se libérer de l’emprise invisible de Meghan. Épuisée et à court d’air, elle s’écroula sur le sol, alors que l’enfant démoniaque s’approchait d’elle.
— J’espère que le diable ne te fera pas trop souffrir en enfer.
D’un geste, elle lui brisa la nuque. Elle savait que le bébé ne survivrait pas longtemps dans le ventre de sa mère morte, alors elle saisit un couteau dans la cuisine et sectionna la peau ventrale du corps sans vie. Elle n’hésita pas à percer la poche des eaux et sortit le nouveau-né.
— Une fille, murmura-t-elle. Un jour, tu me remercieras de t’avoir sauvée de cette famille de dégénérés.
Elle réfléchit quelques instants avant de finalement choisir un prénom pour sa petite sœur qu’elle ne connaîtrait jamais.
— Je peux être très cruelle, mais pas avec une âme pure qui n’a rien demandé. Je te souhaite une belle vie, Ewene.
Après avoir coupé le cordon ombilical, nettoyé le bébé et l’avoir enveloppé dans un tissu propre, elle la plaça dans un panier et sortit de la maison. Avant de partir, elle s’assura de ne laisser aucune trace du massacre qu’elle venait de commettre. Rares sont les gens qu’elle considérait comme dignes de confiance, mis à part une personne : Mariola. Elle se rendit devant chez elle et toqua à la porte, en laissant le bébé et son prénom. Après s’être assurée qu’Ewene serait prise en charge, elle rentra au château et condamna toutes les entrées du palais.