1. Le bel inconnu
Je marchais seule, sous la clarté de la lune que ma mère m’avait léguée, comme une couronne silencieuse. La rencontre allait bientôt commencer : le grand rassemblement des Titans. J’allais retrouver mes oncles, mes tantes, mes cousins et cousines, innombrables comme les étoiles. Phébé, ma mère, m’avait prévenue de me méfier de Cronos. Elle nous mettait toujours en garde contre la voracité des hommes, et sa méfiance avait rendu Astéria si craintive. Ma sœur était d’un calme de nuit sans lune, d’une discrétion fantomatique, mais d’une crainte maladive. Poreuse aux avertissements de ma mère, elle s’était refermée ces derniers temps.
Je soupirai ; j’appréhendais cette soirée. Le thème serait sûrement encore la chute d’Ouranos, éternelle histoire de famille, récit de sang et de trahison.
Lasse de ses discourt je m’était eclipser loin des Titans.
La terre des hommes avait quelque chose de fascinant, si bien que le choix du lieu des festivités m’avait convaincue de venir. Astéria aussi aimait la terre des hommes ; elle s’y évadait souvent en catimini, comme une ombre glissant entre les mortels.
Un bruit d’ailes me tira de mes souvenirs. Derrière moi, un oiseau venait de se poser sur les rochers au loin. À première vue, ce n’était pas un oiseau de nuit ; le volatile fixait l’horizon avec une étrange assiduité, comme absorbé.
Je restai à le fixer, dans le silence des vagues.
Soudain, il s’ébroua et ses plumles laissairent place à un jeune homme. Sa silhouette, svelte mais musclée, dégageait un charisme indiscutable. La lune éclairait son visage de marbre, à la fois puissant et las, comme un rocher usé par les vagues. Ses cheveux scintillait comme les étoiles dans le ciel.
Il irradiait une force impressionnante, qui me rappela Cronos, et mes craintes me firent reculer. Mon mouvement trahit ma présence, et je fus momentanément écrasée par son aura lorsqu’il posa les yeux sur moi.
L’instant se figea, silencieux seulement ponctuer par les vagues maintenant un semblant de temporalité.
Il esquissa un sourire qui me fit perdre contenance. Qui avait pu engendrer une telle magnificence ? Il dut percevoir mon trouble et baissa la tête, gêné, comme si mon trouble ne lui était pas inconnue.
Puis il reporta son regard sur moi, avec une invitation silencieuse : veux-tu me rejoindre ? Mon esprit s’embruma, comme si plus rien n’était réel. Sans vraiment le vouloir, je franchis la distance qui nous séparait, emportée par son aura enivrante. A la fois suave et puissante, dure et tendre.
— Qui es… commençai-je, avant qu’il ne pose ses doigts frais sur mes lèvres. — Personne. Ce soir, je ne suis personne, dit-il d’une voix grave et envoûtante.
Je ne pus m’empêcher de sourire sous ses doigts. Ce contact furtif me fit un frisson. Il laissa tomber sa main avec une lassitude qui me fit peine.
— Tu voudrais peut-être que je te rende à ton silence ? dis-je, mal à l’aise.
— Ce qui est brisé ne peut être réparé. Mais je veux bien un peu de compagnie pour une marche nocturne, me dit-il en attrapant delicatement ma main.
Sa main était chaude et douce, mais je sentais qu’il ne fallait pas s’y fier. Elle portait la force des abîmes.
Nous marchâmes un moment en silence, dans les vagues qui venaient mourir sur nos pieds. Sans lâcher ma main, il regardait l’astre lunaire avec une nostalgie troublante. Je me sentais honorée d’être avec lui, qui qu’il puisse être. Je n’avais que peu fréquenté d’hommes, et encore moins d’aussi près. Ce rapprochement était intimidant. Il marchait avec une aisance perturbante, comme si nous nous connaissions depuis toujours.
— Je le déteste, susurra-t-il dans la nuit.
Ses mots me serrèrent le cœur. Sa haine était profonde, abyssale. Qui que soit l’objet de cette haine, je ne voulais pas être présente à leur rencontre.
Il se retourna vers moi et me fixa en silence. Le contre-jour de la lune lui donnait une aura éblouissante, presque divine.
— C’est un monstre, dit-il presque en colère.
Je m’éloignai, un peu surprise.
— Pardon, je ne voulais pas te faire peur. Je suis préoccupé, dit-il en reprenant la route.
— Tu peux décharger ton fardeau, je serai muette comme une tombe, dis-je pour l’aider.
Il rit, et ce son me fit manquer un battement.
— Il serait cruel de ma part de t’accabler de mes soucis. Mais ton offre est bien tentante.
— L’inconnue est parfois une délivrance. Si parler de tes soucis les allège un peu, je serais ravie de t’en libérer, dis-je en posant ma seconde main sur nos mains jointes.
— Mais si je t’en parle, cela brisera l’inconnue. Tu sauras vite qui je suis, dit-il en recouvrant à son tour nos mains jointes.
— Grand dilemme que voici : garder l’inconnue ou se libérer d’un poids.
Il devint sérieux.
— L’inconnue volera en éclats d’ici peu de temps…
Je ris malgré moi.
— Quelle cruauté ! Tu viens de tout briser. Désormais, il ne te reste que la seconde option.
Il sourit dans la nuit, et mon cœur se mit à fondre pour cet inconnu.
— Avais-je seulement le choix ? Une inconnue dans la nuit, qui rayonne comme une luciole… Avais-je seulement le choix ? murmura-t-il en se penchant vers moi.
Mon souffle se bloqua dans ma poitrine. Quoi qu’il veuille m’offrir, je le prendrais comme de l’eau dans le désert. J’étais subjuguée. Et affamée. Son regard me happait, ses lèvres frôlaient presque les miennes, et je sentis la chaleur de son corps se répandre dans l’air entre nous, comme une braise invisible.
— Que de réconfort, dit-il d’une voix basse, que de trouver dans la nuit un rayon de lune si charitable.
Ses mots glissèrent sur ma peau comme une caresse. Sa force, son éclat, son magnétisme étaient tels qu’il semblait impossible de ne pas le désirer. Il était là, avec moi dans cette nuit où chaque vague semblait bercer mon cœur.
Il porta ma main à ses lèvres. Le contact de sa bouche sur ma peau me fit frissonner jusqu’au creux de mon ventre. Cet homme était dangereux, outrageusement dangereux. Les avertissements de ma mère me revinrent en mémoire, et le rêve s’évanouit un instant.
— Garde ta lumière, elle sera mon phare dans mes nuits sombres.
Que répondre à de tels mots ? J’entendais une peine sourde dans sa voix, comme s’il pressentait un malheur à venir. Une inquiétude m’envahit, une crainte pour lui, cet homme ambigu qui troublait mon âme.
— Ma lumière sera toujours ta terre d’accueil, dis-je sans réfléchir, enivrée de son aura.
C’était comme si nous étions reliés par un fil invisible, intemporel, qui nous liait au-delà du temps et des dieux. Sa présence m’absorbait, me consumait, et je ne pouvais qu’y céder.
— Je garderai tes mots en mémoire. J’espère que tes choix iront dans ce sens, soupira-t-il en laissant ses doigts glisser le long de mes cheveux défaits, dans une caresse presque charnelle.
L’instant était si magique que j’avais peine à croire à sa réalité. Qui était donc cet homme au charme dévastateur, mais si triste et sombre ? Je le regardais s’enfoncer dans son ombre, forme éthérique et pourtant si prenante. Sa main acheva sa course sur ma hanche, et le fin tissu de ma tunique n’empêcha en rien le contact brûlant de sa peau.
Je n’osais ouvrir la bouche, de peur de briser cet instant divin. J’avais l’impression que sa peau se fondait à la mienne à chaque point de contact. C’était une sensation à la fois enivrante et troublante, comme si, en cet instant, je perdais mon individualité pour me dissoudre en lui.
Ma raison, au bord de ma conscience, me hurlait de reprendre pied, mais je n’arrivais plus à réfléchir. J’étais happée, consumée, suspendue entre vertige et abandon, prisonnière d’une étreinte qui semblait abolir le monde autour de nous.
Dans un geste presque désespéré, il me prit dans ses bras, m’enveloppant d’une étreinte ardente. Je perdis toute notion de raison et lui rendis son étreinte avec la même ferveur. J’eus l’impression que mon âme avait enfin trouvé son salut. Une paix indescriptible m’envahit, douce et brûlante à la fois, comme si l’univers s’était tu pour ne laisser résonner que nos souffles mêlés.
— Voici donc la grandeur du prodige… entendis-je derrière moi.
Le sarcasme était tranchant. l’homme brisa notre étreinte, soudain raide, comme pris en faute — et ce geste me blessa.
Je me retournai et découvris, à ma plus grande stupeur, ma cousine Métis. Son regard dur, ses bras croisés, tout en elle respirait l’autorité. Elle dévisageait l’homme avec une arrogance glaciale qui le fit tiquer. Mon regard oscillait entre eux, dans une perplexité intense. Ils se connaissaient, c’était indéniable.
— Léto, tu ne devrais pas être ici. Remonte.
— Que se passe-t-il, Métis ? dis-je, désorientée.
— Rien qui ne te concerne. Remonte, et reste près de Phébé.
— Mais enfin…
— Fais ce que je te dis, Léto. Maintenant ! cria-t-elle presque, me mettant terriblement mal à l’aise.
Je regardai le bel inconnu dont le visage, encore noyé dans l’ombre, semblait s’être fermé. Il ne dit rien. Droit, rigide, il exhalait une autorité impressionnante, en contraste brutal avec l’instant d’avant.
La terre des hommes n’était pas destinée aux Titans, mais rien ne nous interdisait de la fouler. Je ne comprenais pas la rudesse de ma cousine, elle qui avait toujours été si sage et réfléchie. En tant que Titanide révélée, déesse de la sagesse, elle avait pris l’autorité que lui conférait son statut.
Moi, je n’étais pas encore révélée, et mon don demeurait inconnu. Je n’avais pas l’autorité nécessaire pour lui tenir tête. Je me sentis blessée dans mon orgueil de devoir courber l’échine, et le silence de l’inconnu face à Métis me blessa plus cruellement encore.
Je soupirai et susurrai un triste « Adieu » à mon bel inconnu, avant de m’éclipser vers la terre des Titans.
Un fracas me vrilla les tympans : Cronos, à moitié ivre, hurlait sur son trône. Mon père lui donnait la réplique. Je n’aimais pas mon oncle ; c’était un Titan cruel, et nul n’ignorait les tourments de Rhéa sa femme. Elle avait perdu ses six enfants pour l’ego insatiable de son mari. Pourtant, je ne pus m’empêcher de remarquer la similitude entre l’aura de Cronos et celle de mon bel inconnu. C’était troublant, presque inquiétant. La présence de Métis à ses côtés me rendit plus perplexe encore. Qui était donc cet homme ? Désormais libérée de son attraction, mes pensées semblaient plus claires, et la situation m’apparut d’autant plus perturbante.
Je sentis une main se glisser sur mon bras : la frimousse angoissée d’Astéria me tira de mes songes.
— J’ai un mauvais pressentiment, Léto. Nous devrions partir, me dit-elle d’une voix douce. Ses boucles brunes tombaient sur son visage, le dissimulant en partie.
Ses yeux de nuit me fixaient avec insistance. J’avais de la peine pour elle ; le don de prophétie de notre mère avait déteint sur elle, et son monde n’était qu’angoisse et anticipation. Elle s’était révélée au grand plaisir de nos parents, et surtout de mon père, qui se gargarisait de cette descendance.
— Tu sais bien que père nous le reprocherait. Une de nous deux doit rester, au moins pour donner le change, dis-je en lui caressant la main pour la rassurer.
— Je pense que le courroux de père sera une moindre chose comparé à ce que je ressens ce soir. Léto, promets-moi de rester prudente et de ne pas prendre de décisions impulsives. Je sais que tu te cherches encore, mais reste vigilante, d’accord ?
Son inquiétude était communicative, et je ne pus retenir la boule qui se forma au creux de mon ventre, triste contraste avec l’émerveillement de mon début de soirée.
— Promis, Astéria. Je partirai au premier signe de danger. As-tu prévenu nos parents de ce que tu as vu ? — Mère, oui. Elle a dit qu’elle rentrerait avec toi.
Je me contentai de sourire et de serrer ma tendre sœur contre moi, puis elle disparut, regagnant nos terres. Nous étions proches, mais pas fusionnelles ; une complicité discrète nous liait, sans effacer nos différences.
Je déambulai dans le vaste palais où se tenait la rencontre. Il n’y avait guère de choses attrayantes dans ces assemblées ; n’étant pas encore révélée, la gestion des humains ne m’incombait pas, et j’étais libre de ne pas participer aux discussions. Je me dirigeai vers l’un des balcons, quand j’aperçus, dans un couloir voisin, mon bel inconnu portant une jarre.